Le chèque en blanc
Bernard Descôteaux
19 mai 2006
Le débat aux Communes sur la prolongation de la mission canadienne en Afghanistan jusqu'en 2009 ne s'est pas conclu comme le souhaitait le premier ministre Stephen Harper. L'appui obtenu par tout juste quatre voix de majorité lui a laissé un goût amer... tout comme à l'ensemble des députés, déçus de la façon dont les choses se sont déroulées.
Comme en toute chose, il y a le fond et la forme. Arrêtons-nous d'abord à celle-ci pour constater que de tels débats sur des questions de politique étrangère ou de défense ne permettent pas d'aller au fond des choses. Ces sujets relevant des prérogatives de l'exécutif, les gouvernements sont toujours extrêmement hésitants à se soumettre à un vote du Parlement à moins d'être certains de les remporter. En lançant ce débat sur l'Afghanistan, le premier ministre conservateur s'inspirait de la motion déposée par Jean Chrétien en avril 2003 sur le refus du Canada à s'engager dans la guerre en Irak aux côtés des États-Unis, motion qui avait été adoptée à l'unanimité. Visiblement, M. Harper, qui souhaitait obtenir un appui sans équivoque, avait mal évalué l'état d'esprit des députés de l'opposition.
Dans cette affaire, M. Harper a péché par excès de confiance. Bien que minoritaire, il avait jusqu'à maintenant réussi à garder une maîtrise quasi parfaite du jeu devant les trois partis d'opposition, qui ne lui ont fait subir qu'une défaite, au demeurant toute secondaire, qui portait sur le choix du président du comité chargé de la surveillance des nominations politiques. En convoquant sans préavis les députés à ce débat cette semaine, il pensait faire l'économie de l'examen approfondi en comité parlementaire de la mission en Afghanistan que lui réclamait l'opposition et éviter d'avoir à répondre à des questions embarrassantes, notamment à propos de la durée de l'engagement du Canada, à propos de laquelle tous soupçonnent qu'elle s'étirera très longtemps.
Le but recherché par le gouvernement était d'éviter de braquer les Canadiens, de plus en plus nombreux à s'opposer à cette mission. Selon un sondage réalisé début mai, ils sont 54 % à désapprouver l'envoi de militaires en Afghanistan. À peu de chose près, le vote des députés a reflété ce sentiment, que M. Harper ne peut pas ignorer. Le ralliement des partis d'opposition à sa motion aurait été artificiel car l'unanimité n'existe tout simplement pas.
Les questions posées au gouvernement au cours des six heures de ce débat sont celles que se posent tous ceux qui sont mal à l'aise à l'endroit de cette mission. Les Canadiens et les Québécois sont en très grande majorité sensibles à l'expression concrète de leur solidarité à l'égard du peuple afghan. De même, ils comprennent très bien l'argument voulant que la reconstruction de l'Afghanistan passe par une aide à caractère à la fois humanitaire et militaire. Dans le contexte actuel, l'une ne va pas sans l'autre. D'ailleurs, personne ne demande aujourd'hui à Stephen Harper de retirer ses troupes de ce pays.
Les réserves exprimées mercredi soir à travers les 145 députés qui ont refusé d'appuyer la prolongation demandée de deux ans sont d'un tout autre ordre. Elles ont plutôt trait à la durée de cet engagement militaire, dont les généraux canadiens nous ont déjà dit qu'elle devrait se prolonger une dizaine d'années à tout le moins. Elles ont aussi trait à l'ampleur du rôle que les Canadiens pourront jouer là-bas à l'avenir.
Avec ses 2300 soldats sur le terrain, le Canada est devenu un acteur militaire de premier plan en Afghanistan. Il le deviendra encore plus si, comme on le lui a demandé, il prend à compter de 2008 la direction des opérations militaires qui, à cette époque, auront été placées sous l'autorité de l'OTAN. À ce moment, les États-Unis se seront déjà retirés ou seront sur le point de le faire. Le remplacement des soldats américains devra se faire par l'envoi de troupes d'autres pays et, qui sait, par l'accroissement du contingent canadien.
Le malaise des députés opposés à la prolongation de la mission canadienne jusqu'en 2009 tenait à l'absence de réponses claires mais surtout au sentiment d'être pris au piège dans une situation sur laquelle le Canada a bien peu de contrôle et dont l'évolution lui échappera. Dans une très large mesure, les gestes que feront les États-Unis, notamment en Irak, seront le principal déterminant de ce qui adviendra de la résistance en Afghanistan. Dans de telles circonstances, il n'était que raisonnable de vouloir limiter la durée de l'engagement canadien à une année à la fois et de ne pas donner à Stephen Harper le chèque en blanc qu'il réclamait et qu'il a malheureusement obtenu. En effet, ce que souhaite une majorité de Canadiens et de Québécois est de ne pas se retrouver coincés dans ce qui deviendrait une sale guerre dont ils ne sauraient se sortir.
bdescoteaux@ledevoir.ca
Comme en toute chose, il y a le fond et la forme. Arrêtons-nous d'abord à celle-ci pour constater que de tels débats sur des questions de politique étrangère ou de défense ne permettent pas d'aller au fond des choses. Ces sujets relevant des prérogatives de l'exécutif, les gouvernements sont toujours extrêmement hésitants à se soumettre à un vote du Parlement à moins d'être certains de les remporter. En lançant ce débat sur l'Afghanistan, le premier ministre conservateur s'inspirait de la motion déposée par Jean Chrétien en avril 2003 sur le refus du Canada à s'engager dans la guerre en Irak aux côtés des États-Unis, motion qui avait été adoptée à l'unanimité. Visiblement, M. Harper, qui souhaitait obtenir un appui sans équivoque, avait mal évalué l'état d'esprit des députés de l'opposition.
Dans cette affaire, M. Harper a péché par excès de confiance. Bien que minoritaire, il avait jusqu'à maintenant réussi à garder une maîtrise quasi parfaite du jeu devant les trois partis d'opposition, qui ne lui ont fait subir qu'une défaite, au demeurant toute secondaire, qui portait sur le choix du président du comité chargé de la surveillance des nominations politiques. En convoquant sans préavis les députés à ce débat cette semaine, il pensait faire l'économie de l'examen approfondi en comité parlementaire de la mission en Afghanistan que lui réclamait l'opposition et éviter d'avoir à répondre à des questions embarrassantes, notamment à propos de la durée de l'engagement du Canada, à propos de laquelle tous soupçonnent qu'elle s'étirera très longtemps.
Le but recherché par le gouvernement était d'éviter de braquer les Canadiens, de plus en plus nombreux à s'opposer à cette mission. Selon un sondage réalisé début mai, ils sont 54 % à désapprouver l'envoi de militaires en Afghanistan. À peu de chose près, le vote des députés a reflété ce sentiment, que M. Harper ne peut pas ignorer. Le ralliement des partis d'opposition à sa motion aurait été artificiel car l'unanimité n'existe tout simplement pas.
Les questions posées au gouvernement au cours des six heures de ce débat sont celles que se posent tous ceux qui sont mal à l'aise à l'endroit de cette mission. Les Canadiens et les Québécois sont en très grande majorité sensibles à l'expression concrète de leur solidarité à l'égard du peuple afghan. De même, ils comprennent très bien l'argument voulant que la reconstruction de l'Afghanistan passe par une aide à caractère à la fois humanitaire et militaire. Dans le contexte actuel, l'une ne va pas sans l'autre. D'ailleurs, personne ne demande aujourd'hui à Stephen Harper de retirer ses troupes de ce pays.
Les réserves exprimées mercredi soir à travers les 145 députés qui ont refusé d'appuyer la prolongation demandée de deux ans sont d'un tout autre ordre. Elles ont plutôt trait à la durée de cet engagement militaire, dont les généraux canadiens nous ont déjà dit qu'elle devrait se prolonger une dizaine d'années à tout le moins. Elles ont aussi trait à l'ampleur du rôle que les Canadiens pourront jouer là-bas à l'avenir.
Avec ses 2300 soldats sur le terrain, le Canada est devenu un acteur militaire de premier plan en Afghanistan. Il le deviendra encore plus si, comme on le lui a demandé, il prend à compter de 2008 la direction des opérations militaires qui, à cette époque, auront été placées sous l'autorité de l'OTAN. À ce moment, les États-Unis se seront déjà retirés ou seront sur le point de le faire. Le remplacement des soldats américains devra se faire par l'envoi de troupes d'autres pays et, qui sait, par l'accroissement du contingent canadien.
Le malaise des députés opposés à la prolongation de la mission canadienne jusqu'en 2009 tenait à l'absence de réponses claires mais surtout au sentiment d'être pris au piège dans une situation sur laquelle le Canada a bien peu de contrôle et dont l'évolution lui échappera. Dans une très large mesure, les gestes que feront les États-Unis, notamment en Irak, seront le principal déterminant de ce qui adviendra de la résistance en Afghanistan. Dans de telles circonstances, il n'était que raisonnable de vouloir limiter la durée de l'engagement canadien à une année à la fois et de ne pas donner à Stephen Harper le chèque en blanc qu'il réclamait et qu'il a malheureusement obtenu. En effet, ce que souhaite une majorité de Canadiens et de Québécois est de ne pas se retrouver coincés dans ce qui deviendrait une sale guerre dont ils ne sauraient se sortir.
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