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L'entrevue - Le militant impénitent

Un Michel Chartrand assagi, mais toujours en colère

Clairandrée Cauchy   15 mai 2006 
Des grèves aux mines d'Asbestos et de Murdochville à celles des usines de textile en Estrie, en passant par les usines de papier de la Mauricie; de la conscription au Front commun de 1972 pour assurer à tous un salaire de 100 $ par semaine, en passant par la crise d'Octobre; dans son imprimerie, comme à la CSN, à la Fondation pour l'aide aux travailleurs accidentés et au sein des partis politiques de gauche, Michel Chartrand a toujours été un homme de principes. Le Devoir l'a rencontré à sa résidence, où il goûte au calme de la retraite.

L'homme en colère qu'a toujours incarné Michel Chartrand affiche maintenant une sérénité déconcertante. Le syndicaliste qui entame son 90e printemps a fini par se retirer vraiment au tournant du millénaire, après avoir subi un accident vasculaire cérébral.

Véritable force de la nature, il est encore bien droit, tient maison et reste au fait de l'actualité. La semaine dernière encore, il plantait un érable sur le terrain de sa maison, aux abords du Richelieu, qui a inspiré à l'amour de sa vie, Simonne Monet-Chartrand, le titre de son autobiographie, Ma vie comme rivière.

Ses journées s'écoulent paisiblement à lire. Le Canard enchaîné traîne sur la table du salon, le Monde diplomatique n'est pas bien loin. Il cite le bulletin que lui envoie un groupe communautaire, dans lequel on décortique les chiffres sur la répartition inégale de la richesse.

«Quand je suis fatigué de la lecture, je fais mon jeu de patience. Je bricole un peu.»

Ce rythme de vie tranche avec celui de la fin des années 1990. Le défenseur du peuple sillonnait alors la province, de cégep en cégep, pour répandre sa soif de justice sociale. «J'ai décidé d'arrêter tout cela. Même de recevoir les journalistes. Je ne sais pas pourquoi j'ai dit oui... [à cette entrevue]. C'est pour Le Devoir, le seul journal que j'achète.»

La suite de l'histoire ne repose plus sur ses épaules. «C'est une autre génération. Ils régleront leurs problèmes de la manière qu'ils voudront», laisse tomber l'octogénaire à la blanche chevelure.

Cela ne l'empêche pas de se fâcher en regardant le téléjournal. Les jurons fusent toujours, ainsi que les injures à l'égard des politiciens qui ont, selon lui, le vilain défaut de ne pas baser leurs politiques sur les besoins du peuple, comme «la nourriture, le logement et le travail». La plupart sont d'ailleurs affublés de surnoms, ce qui lui évite de creuser dans sa mémoire bien remplie pour trouver les patronymes.

Il y a d'abord «la garce» (Monique Jérôme-Forget), qu'il a connue lors de son passage à la CSST et dont il garde un très mauvais souvenir. «Elle disait aux médecins privés: "Croyez-les pas, les accidentés, c'est tous des fraudeurs." Je leur disais: "C'est vous autres, les fraudeurs, vous ne payez pas ceux que vous devriez payer."»

Il y a aussi le «monsieur de l'Ouest», le «nouveau baveux à Ottawa» (Stephen Harper). «Il va baiser le monde quelque chose de rare, à commencer par le premier ministre de la province de Québec; lui, c'est parce qu'il aime ça, se faire baiser. Il va être figurant dans la délégation du Canada [à l'UNESCO], le premier ministre du Québec.»

Fidèle à son habitude, il passe aussi les péquistes à la moulinette. Chartrand rappelle les retraites anticipées de «l'arriviste» (Lucien Bouchard) pour «nous faire accroire qu'il avait atteint le déficit zéro». «Ce n'était pas de la mystification, c'était de la tromperie», poursuit l'orateur chevronné. Lorsque la «cheffesse», «Madame Passe-Careau» (Louise Harel) se lève en Chambre pour critiquer les libéraux, il ne peut s'empêcher de penser aux «couleuvres» que le gouvernement précédent a fait avaler. Il n'a pas non plus le «professeur d'université» (Bernard Landry) en très haute estime.

Et Boisclair? «Je ne le connais pas, pis à vrai dire, je ne tiens pas à le connaître.» Ce n'est pas tant du mépris qu'on sent dans sa voix que le ton de celui qui prend acte de l'ouverture d'un nouveau chapitre de la petite histoire, un chapitre où il ne tient plus un rôle actif.

Un pacte électoral

N'empêche, il a toujours sa petite idée sur la politique québécoise. La naissance de la nouvelle formation progressiste Québec solidaire lui sourit. «C'est la bonne solution. Ils n'ont pas à chialer, les nationalistes, ils ont eu leur chance. Qu'il y ait un autre parti avec des idées, cela va stimuler», fait valoir celui qui a été membre des Jeunesses patriotes à 18 ans.

L'icône de la justice sociale préconise même un pacte électoral entre les deux formations souverainistes. «Cela ne veut pas dire qu'ils sont obligés de se battre l'un contre l'autre. Ils peuvent se partager les comtés. Ça renforcerait l'opposition au Parti libéral et ça ne devrait pas nuire au PQ, qui a déjà une certaine avance.»

Celui qui a milité politiquement toute sa vie, tantôt avec le Bloc populaire, tantôt avec le Parti socialiste du Québec, ou plus récemment en se présentant contre Lucien Bouchard, en 1998, avec l'Union des forces progressistes, s'est souvent fait reprocher de déborder des affaires syndicales. «Je prétendais que le gars à l'usine faisait partie de la société, d'une famille, qu'il avait des enfants, une femme, des problèmes, que c'était un être humain, pas un robot de compagnie.»

Il a tenté de pousser les syndicats dans cette voie, parfois avec succès, par exemple lorsqu'il a réussi à convaincre ses camarades syndicalistes de ne pas abandonner à leur sort les accidentés du travail devant le gouvernement.

Le bilan est moins positif sur le plan politique. «Il y a rien qu'une chose qui me désole, c'est que le mouvement ouvrier ne forme pas des gens pour se battre [politiquement], brasser des affaires un peu pour le peuple. On n'est pas obligés de s'inféoder dans un parti. Cela avait commencé dans la CSN. On avait pris quelques villes tranquillement. Les gars s'étaient fait élire. Avec le temps, on aurait pu influencer davantage les partis politiques. Au lieu d'aller leur porter des mémoires, il y a des gars qui auraient parlé en Chambre, à l'Assemblée législative.»

Les guerres

Source d'inspiration pour les générations qui l'ont suivi, le vieux syndicaliste a réussi à garder bien vivante la flamme militante tout au long de sa vie, sans baisser les bras ou se caser. «Cela doit être dans la nature de chacun. Je suis le treizième chez nous. Mon père faisait vivre 14 enfants pis sa femme convenablement. Il se privait de tout et était militant. Se battre pour la justice, ce n'est pas aller à la guerre», déclare-t-il avant de plonger dans ses souvenirs.

Plusieurs de ses frères ont fait la Deuxième Guerre mondiale. «Il y en a un autre qui a payé pour se faire exempter. Moi, je leur ai dit: "Fuck you!" J'avais décidé que je n'irais pas, mais que je ne me cacherais pas dans mon propre pays et que je ne marcherais pas de reculons non plus. Je leur ai dit que ma femme n'avait pas les moyens d'aller fleurir ma tombe en Angleterre», se rappelle-t-il.

Son nationalisme l'a sauvé de la guerre... Au moment de signer le compte rendu de son examen médical pour être enrôlé dans l'armée de réserve, il constate qu'il est rédigé en anglais. Le rebelle refuse d'y mettre sa griffe et le «petit caporal» appelle le commandant du camp. «Il m'a dit que je serais obligé d'aller dans l'armée active [au front]. J'ai dit "I'll never sign in english, either in the active nor in the reserve." Je n'avais pas signé, ils ne pouvaient pas dire si j'étais "fit" ou ben pas "fit"», raconte-t-il avec moult détails.

Tout au long de la guerre, il l'a décriée, participant à une foule d'assemblées contradictoires. Soixante-cinq ans plus tard, il sent néanmoins le besoin de se justifier: «On ne savait pas à quel point c'était épouvantable. Quand on lit maintenant à propos des Allemands [et de l'Holocauste]... C'était terrible.»

Héhé!

D'une guerre à l'autre, il déplore aujourd'hui l'engagement militaire en Afghanistan. «C'est drôle, on n'a pas entendu parler que les Canadiens allaient passer du côté des belligérants. Cela va nous faire une belle réputation dans les autres pays quand on va envoyer des Casques bleus!

«Tant que ces baveux-là de "blokes" vont être au pouvoir, eux autres vont faire les guerres que les États-Unis vont leur demander de faire», scande-t-il en se moquant de l'attitude de lèche-bottes de Peter MacKay lorsqu'il a proclamé son admiration pour la secrétaire d'État américaine, Condoleezza Rice.

Plusieurs de ses phrases sont encore ponctuées de son fameux «Héhé!» si caractéristique. Malgré son retrait de la vie active, la verve, l'envie de tonner sur tous les toits, de dénoncer l'injustice, ne l'ont pas quitté. «Je suis encore en colère, mais je me retiens!», lance-t-il, un sourire en coin.

Que voudrait-il qu'on retienne de lui après sa mort? «Rien, je ne crois pas à cela. Quand c'est fini, c'est fini.»

«Ma vie été occupée parce que j'avais une famille... Même si je n'étais pas avec mes enfants, j'essayais de changer des affaires dans la société», poursuit-il, soulignant qu'il faisait pleinement confiance à son épouse, Simonne Monet-Chartrand, décédée en 1993.

Michel Chartrand sortira brièvement de sa retraite ce soir. Il sera coprésident d'honneur, avec Madeleine Parent, d'une assemblée publique sur l'état du mouvement syndical face aux gouvernements Charest et Harper, organisée par le club politique SPQ Libre.
 
 
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