Le malaise enseignant
Lorraine Pagé - Ex-présidente de l'Alliance des professeurs de Montréal (1985-88) et ex-présidente de la Centrale des syndicats du Québec (1988-99)
6 mai 2006
Les déchirements que vit actuellement la Fédération des syndicats de l'enseignement de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) minent le mouvement syndical enseignant et nuisent, à mon avis, à la compréhension des enjeux de la profession.
Ces déchirements, qui se traduisent par une démarche de désaffiliation de quelques syndicats, sont l'expression d'une frustration légitime des représentants syndicaux devant leur impuissance à trouver une solution satisfaisante au profond malaise que vit la profession enseignante, et ce, dans un contexte où l'opinion publique n'est pas suffisamment sensibilisée à l'urgence d'améliorer les conditions d'enseignement et de faire de l'éducation une véritable priorité collective.
La dernière négociation est sans doute la goutte qui a fait déborder le vase. Le gouvernement, dans les faits, a refusé de négocier.
On l'a peut-être déjà oublié, mais le 6 mai 2005, la CSQ a connu la plus importante manifestation de son histoire alors que près de 40 000 personnes, dont une majorité d'enseignants, ont défilé devant l'Assemblée nationale pour signifier leur mécontentement. Le gouvernement ne les a pas entendus puisqu'il a pour ainsi dire forcé les représentants des enseignants à signer une entente sous la menace d'un décret.
Bien que les syndicats d'enseignants au primaire et au secondaire aient obtenu des gains appréciables pour leurs membres, des besoins immenses restent non comblés dans le milieu, particulièrement dans la région montréalaise.
Épuisés
Le malaise enseignant est vaste; les symptômes en sont nombreux et bien connus. Ils ont tous été mentionnés, à un moment ou à un autre, dans les médias. Pris isolément, chacun de ces symptômes ne permet pas d'avoir une vision d'ensemble, mais quand on les met bout à bout, on voit mieux l'ampleur des difficultés que rencontrent les personnes qui ont la charge d'éduquer nos enfants au quotidien.
Une proportion impressionnante d'enseignants vit une forme ou une autre de détresse psychologique. Une recherche publiée en août 2004 par le professeur Angelo Soares révèle que près d'un salarié de la CSQ sur trois est en situation à risque d'épuisement professionnel, que 9 % d'entre eux sont en dépression modérée et 3,7 % en dépression sévère.
La même étude démontre que 40 % des enseignants prendraient leur retraite immédiatement si c'était possible car plusieurs sont à bout de souffle. Illustration de cette réalité: en 1997, plus de 8000 enseignants ont profité du programme de départ assisté du gouvernement dans le cadre des politiques visant l'atteinte du déficit zéro.
En début de carrière, une proportion anormalement élevée de jeunes enseignants déserte la profession au cours des cinq premières années; on parle d'environ 20 % alors que la moyenne est d'environ 6 % pour l'ensemble des professions, selon Stéphane Martineau, chercheur en sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Trois-Rivières. Le décrochage scolaire n'est donc pas uniquement l'affaire des étudiants.
Une récente étude réalisée à l'Université de Sherbrooke auprès de 642 enseignants corrobore ces données. Cette étude révèle que «la plupart des enseignants se sentent dépassés par la charge de travail en début de carrière et plus particulièrement ceux qui ont fait leur entrée dans la profession depuis l'an 2000».
En amont, les facultés de sciences de l'éducation ont de plus en plus de difficulté à attirer des candidats avec de forts dossiers scolaires. Ces facultés n'atteignent même pas les contingents déterminés par le ministère de l'Éducation.
Rappelons que cette situation de dévalorisation sociale prévaut au moment où on constate une pénurie d'enseignants. En témoigne l'augmentation importante des autorisations d'enseigner sans permis. Plus de 740 enseignants étaient dans cette situation en 2004.
Bref, on quitte la profession plus tôt, on la vit plus ou moins bien en milieu de carrière, on la déserte plus tôt et on ne réussit plus à attirer la relève. Cette situation laisse entrevoir des pénuries encore plus graves dans un avenir rapproché si on ne donne pas un sérieux coup de barre.
Et sans soutien
Tous ces symptômes se manifestent, on le sait, parce que l'évolution sociale fait en sorte qu'il est de plus en plus difficile de remplir adéquatement les exigences de cette profession. Les enseignants, principalement en milieu urbain — où se concentre une proportion importante des syndicats dissidents —, doivent faire face à la déstructuration de la cellule familiale, à la pauvreté, à la violence et à une immigration croissante.
Pour couronner le tout, on leur impose l'intégration d'un nombre grandissant d'élèves en difficulté sans soutien professionnel adéquat alors qu'on prive les classes ordinaires des élèves qui réussissent mieux, désormais dirigés vers les écoles privées et vers les classes sélectives du réseau public. Voilà, rapidement esquissé, le portrait du quotidien dans l'enseignement aujourd'hui. Faut-il alors s'étonner des signaux de détresse que nous envoient régulièrement les enseignants?
Devant cette situation, il est facile de comprendre la grogne qui se manifeste parmi certains syndicats dissidents de la CSQ. Par contre, il serait étonnant que la solution aux problèmes mentionnés ci-dessus réside dans la création d'une nouvelle entité plus radicale, comme le laissent entendre certains syndicats en démarche de désaffiliation.
En effet, il est raisonnable de croire qu'une entité syndicale autonome et plus petite que l'actuelle FSE-CSQ n'aurait pas réussi davantage à faire fléchir le gouvernement Charest dans sa volonté d'imposer des décrets visant à mettre derrière lui les négociations, à la veille des prochaines élections.
Il est tout aussi illusoire et d'ailleurs contraire aux prétentions syndicales traditionnelles de soutenir qu'un mouvement syndical enseignant morcelé et isolé des autres groupes du monde de l'éducation (professionnel et de soutien) gagnerait en force de représentation auprès du gouvernement.
Chaque ronde de négociations avec son cortège d'alliances, la mise en place de cartels de négociation, la création d'un front commun et la recherche d'actions concertées nous rappelle le contraire. De la même manière, les campagnes de changement d'allégeance syndicale qui ont régulièrement cours dans le mouvement syndical tentent, dans les faits, de réunir encore plus de syndicats d'un même groupe de salariés pour renforcer, justement, la capacité de négociation et de représentation.
Il me semble, en tout état de cause, que la colère des syndicats dissidents, bien que fondée, n'est pas dirigée vers la bonne cible. Bien au contraire, les syndicats de l'éducation de la FSE et de la CSQ gagneraient à regrouper leurs énergies afin de s'attaquer résolument aux problèmes nouveaux de l'éducation et de la condition enseignante. Ils auraient intérêt, pour bien servir la cause commune qu'ils défendent, à unir leurs efforts pour faire un véritable débat social.
Je suis assez d'accord avec Marie-Éva de Villers lorsqu'elle affirme qu'«il faut à tout prix revaloriser la profession d'enseignant car c'est l'avenir de nos enfants, de notre société, qui en dépend» (Marie-Éva de Villers et Margot De Serres, «Faiblesses en français des futurs enseignants - Compétence et passions recherchées», Le Devoir, le 29 novembre 2005).
Se pencher sur le problème
Le Québec a eu droit à des états généraux qui ont scruté le système d'éducation dans ses moindres replis. On a également eu droit à une réforme qui, pour le meilleur ou pour le pire, a revu le système d'éducation de fond en comble. Sans doute est-il maintenant temps, pour le mouvement syndical de l'éducation, de tenir ses propres états généraux sur l'éducation et sur la condition enseignante, qui mobiliseraient les chercheurs, les directions d'école, les étudiants des facultés de sciences de l'éducation, le personnel des écoles et les associations de parents.
Cette activité aurait pour objet d'examiner à fond tous ces problèmes et de sensibiliser l'opinion publique aux graves difficultés du monde de l'enseignement. Une mobilisation collective autour de ces enjeux serait de nature à créer un contexte politique nécessaire à l'émergence de solutions durables au bénéfice des générations actuelles et futures.
Mes années d'enseignement, mon expérience de négociation et de représentation syndicale ainsi que mes actions militantes ne laissent aucun doute dans mon esprit: la solidarité et l'unité sont essentielles pour infléchir le cours des choses. Au moment où la société québécoise définit, par des accommodements raisonnables, un espace commun permettant de vivre ensemble au-delà des différences, il serait tout aussi indiqué que, malgré des divergences au sein du mouvement syndical enseignant, une véritable volonté d'unir les forces soit mise en oeuvre.
C'est la voie obligée pour une action vraiment déterminante en faveur de la reconnaissance pleine et entière d'une profession enseignante mal aimée et trop souvent abandonnée à elle-même.
Ces déchirements, qui se traduisent par une démarche de désaffiliation de quelques syndicats, sont l'expression d'une frustration légitime des représentants syndicaux devant leur impuissance à trouver une solution satisfaisante au profond malaise que vit la profession enseignante, et ce, dans un contexte où l'opinion publique n'est pas suffisamment sensibilisée à l'urgence d'améliorer les conditions d'enseignement et de faire de l'éducation une véritable priorité collective.
La dernière négociation est sans doute la goutte qui a fait déborder le vase. Le gouvernement, dans les faits, a refusé de négocier.
On l'a peut-être déjà oublié, mais le 6 mai 2005, la CSQ a connu la plus importante manifestation de son histoire alors que près de 40 000 personnes, dont une majorité d'enseignants, ont défilé devant l'Assemblée nationale pour signifier leur mécontentement. Le gouvernement ne les a pas entendus puisqu'il a pour ainsi dire forcé les représentants des enseignants à signer une entente sous la menace d'un décret.
Bien que les syndicats d'enseignants au primaire et au secondaire aient obtenu des gains appréciables pour leurs membres, des besoins immenses restent non comblés dans le milieu, particulièrement dans la région montréalaise.
Épuisés
Le malaise enseignant est vaste; les symptômes en sont nombreux et bien connus. Ils ont tous été mentionnés, à un moment ou à un autre, dans les médias. Pris isolément, chacun de ces symptômes ne permet pas d'avoir une vision d'ensemble, mais quand on les met bout à bout, on voit mieux l'ampleur des difficultés que rencontrent les personnes qui ont la charge d'éduquer nos enfants au quotidien.
Une proportion impressionnante d'enseignants vit une forme ou une autre de détresse psychologique. Une recherche publiée en août 2004 par le professeur Angelo Soares révèle que près d'un salarié de la CSQ sur trois est en situation à risque d'épuisement professionnel, que 9 % d'entre eux sont en dépression modérée et 3,7 % en dépression sévère.
La même étude démontre que 40 % des enseignants prendraient leur retraite immédiatement si c'était possible car plusieurs sont à bout de souffle. Illustration de cette réalité: en 1997, plus de 8000 enseignants ont profité du programme de départ assisté du gouvernement dans le cadre des politiques visant l'atteinte du déficit zéro.
En début de carrière, une proportion anormalement élevée de jeunes enseignants déserte la profession au cours des cinq premières années; on parle d'environ 20 % alors que la moyenne est d'environ 6 % pour l'ensemble des professions, selon Stéphane Martineau, chercheur en sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Trois-Rivières. Le décrochage scolaire n'est donc pas uniquement l'affaire des étudiants.
Une récente étude réalisée à l'Université de Sherbrooke auprès de 642 enseignants corrobore ces données. Cette étude révèle que «la plupart des enseignants se sentent dépassés par la charge de travail en début de carrière et plus particulièrement ceux qui ont fait leur entrée dans la profession depuis l'an 2000».
En amont, les facultés de sciences de l'éducation ont de plus en plus de difficulté à attirer des candidats avec de forts dossiers scolaires. Ces facultés n'atteignent même pas les contingents déterminés par le ministère de l'Éducation.
Rappelons que cette situation de dévalorisation sociale prévaut au moment où on constate une pénurie d'enseignants. En témoigne l'augmentation importante des autorisations d'enseigner sans permis. Plus de 740 enseignants étaient dans cette situation en 2004.
Bref, on quitte la profession plus tôt, on la vit plus ou moins bien en milieu de carrière, on la déserte plus tôt et on ne réussit plus à attirer la relève. Cette situation laisse entrevoir des pénuries encore plus graves dans un avenir rapproché si on ne donne pas un sérieux coup de barre.
Et sans soutien
Tous ces symptômes se manifestent, on le sait, parce que l'évolution sociale fait en sorte qu'il est de plus en plus difficile de remplir adéquatement les exigences de cette profession. Les enseignants, principalement en milieu urbain — où se concentre une proportion importante des syndicats dissidents —, doivent faire face à la déstructuration de la cellule familiale, à la pauvreté, à la violence et à une immigration croissante.
Pour couronner le tout, on leur impose l'intégration d'un nombre grandissant d'élèves en difficulté sans soutien professionnel adéquat alors qu'on prive les classes ordinaires des élèves qui réussissent mieux, désormais dirigés vers les écoles privées et vers les classes sélectives du réseau public. Voilà, rapidement esquissé, le portrait du quotidien dans l'enseignement aujourd'hui. Faut-il alors s'étonner des signaux de détresse que nous envoient régulièrement les enseignants?
Devant cette situation, il est facile de comprendre la grogne qui se manifeste parmi certains syndicats dissidents de la CSQ. Par contre, il serait étonnant que la solution aux problèmes mentionnés ci-dessus réside dans la création d'une nouvelle entité plus radicale, comme le laissent entendre certains syndicats en démarche de désaffiliation.
En effet, il est raisonnable de croire qu'une entité syndicale autonome et plus petite que l'actuelle FSE-CSQ n'aurait pas réussi davantage à faire fléchir le gouvernement Charest dans sa volonté d'imposer des décrets visant à mettre derrière lui les négociations, à la veille des prochaines élections.
Il est tout aussi illusoire et d'ailleurs contraire aux prétentions syndicales traditionnelles de soutenir qu'un mouvement syndical enseignant morcelé et isolé des autres groupes du monde de l'éducation (professionnel et de soutien) gagnerait en force de représentation auprès du gouvernement.
Chaque ronde de négociations avec son cortège d'alliances, la mise en place de cartels de négociation, la création d'un front commun et la recherche d'actions concertées nous rappelle le contraire. De la même manière, les campagnes de changement d'allégeance syndicale qui ont régulièrement cours dans le mouvement syndical tentent, dans les faits, de réunir encore plus de syndicats d'un même groupe de salariés pour renforcer, justement, la capacité de négociation et de représentation.
Il me semble, en tout état de cause, que la colère des syndicats dissidents, bien que fondée, n'est pas dirigée vers la bonne cible. Bien au contraire, les syndicats de l'éducation de la FSE et de la CSQ gagneraient à regrouper leurs énergies afin de s'attaquer résolument aux problèmes nouveaux de l'éducation et de la condition enseignante. Ils auraient intérêt, pour bien servir la cause commune qu'ils défendent, à unir leurs efforts pour faire un véritable débat social.
Je suis assez d'accord avec Marie-Éva de Villers lorsqu'elle affirme qu'«il faut à tout prix revaloriser la profession d'enseignant car c'est l'avenir de nos enfants, de notre société, qui en dépend» (Marie-Éva de Villers et Margot De Serres, «Faiblesses en français des futurs enseignants - Compétence et passions recherchées», Le Devoir, le 29 novembre 2005).
Se pencher sur le problème
Le Québec a eu droit à des états généraux qui ont scruté le système d'éducation dans ses moindres replis. On a également eu droit à une réforme qui, pour le meilleur ou pour le pire, a revu le système d'éducation de fond en comble. Sans doute est-il maintenant temps, pour le mouvement syndical de l'éducation, de tenir ses propres états généraux sur l'éducation et sur la condition enseignante, qui mobiliseraient les chercheurs, les directions d'école, les étudiants des facultés de sciences de l'éducation, le personnel des écoles et les associations de parents.
Cette activité aurait pour objet d'examiner à fond tous ces problèmes et de sensibiliser l'opinion publique aux graves difficultés du monde de l'enseignement. Une mobilisation collective autour de ces enjeux serait de nature à créer un contexte politique nécessaire à l'émergence de solutions durables au bénéfice des générations actuelles et futures.
Mes années d'enseignement, mon expérience de négociation et de représentation syndicale ainsi que mes actions militantes ne laissent aucun doute dans mon esprit: la solidarité et l'unité sont essentielles pour infléchir le cours des choses. Au moment où la société québécoise définit, par des accommodements raisonnables, un espace commun permettant de vivre ensemble au-delà des différences, il serait tout aussi indiqué que, malgré des divergences au sein du mouvement syndical enseignant, une véritable volonté d'unir les forces soit mise en oeuvre.
C'est la voie obligée pour une action vraiment déterminante en faveur de la reconnaissance pleine et entière d'une profession enseignante mal aimée et trop souvent abandonnée à elle-même.
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