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Ben Laden sort de son mutisme

Le Devoir   24 avril 2006 
Oussama Ben Laden
Oussama Ben Laden
Après plus de trois mois de silence, le chef du réseau terroriste al-Qaïda, Oussama ben Laden, est sorti de son mutisme hier pour dénoncer vertement la suspension par l'Europe et les États-Unis de l'aide au gouvernement palestinien du Hamas, preuve selon lui d'une alliance judéo-chrétienne contre les musulmans. Dans un message audio diffusé par la chaîne d'information al-Jazira, il a aussi appelé à «une guerre de longue durée contre les voleurs croisés» qui sévissent dans la région soudanaise du Darfour.

«Le blocus qu'impose l'Occident au gouvernement du Hamas prouve qu'il y a une guerre des croisés sionistes contre l'islam», a lancé Ben Laden. «Je dis que cette guerre relève de la responsabilité commune du peuple et des gouvernements [occidentaux]. Tandis que la guerre continue, ils envoient leurs fils sous les drapeaux pour se battre contre nous et ils continuent à apporter un soutien financier et moral tandis que nos pays sont en feu, et que nos foyers sont bombardés et nos peuples tués», a-t-il ajouté. «Et ils [les dirigeants occidentaux] ne veulent pas de trêve, sauf de notre part [...] ils insistent pour poursuivre leur croisade contre notre nation et piller nos richesses», a martelé le chef d'al-Qaïda.

Le Hamas s'est toutefois distancié de ces déclarations. «Les propos de Ben Laden reflètent ses propres positions, qui sont différentes de celles du Hamas», a déclaré son porte-parole, Sami Abou Zohri. Il a cependant ajouté que «le siège international sur le peuple palestinien» allait créer des tensions dans le monde arabo-musulman.

Le porte-parole du gouvernement israélien, Raanan Gissin, a pour sa part estimé que Ben Laden s'en prenait à l'État hébreu pour contrecarrer le ressentiment grandissant des Arabes contre al-Qaïda. «Il a été critiqué pour la destruction et le carnage qu'il cause à la nation musulmane, a-t-il affirmé. Il cherche une nouvelle justification [...]; s'en prendre à Israël semble plus politiquement correct.»

Ben Laden s'invite dans la crise du Darfour

S'il s'est déjà souvent prononcé sur le conflit israélo-palestinien, c'est en revanche apparemment la première fois que Ben Laden évoque la situation au Soudan et le conflit qui ensanglante la province du Darfour, où des milices soutenues par le régime de Khartoum combattent des tribus africaines. «J'appelle les moudjahidines et leurs partisans au Soudan et dans ses alentours [...] à se préparer avec tout ce qui est nécessaire à une guerre de longue durée contre les voleurs croisés dans l'ouest du Soudan», c'est-à-dire au Darfour, a lancé Ben Laden, accusant les Occidentaux de chercher à diviser le Soudan. Il a aussi accusé les États-Unis «d'exploiter des différends entre les tribus pour fomenter une guerre atroce [...] dans le but d'y envoyer des forces des croisés pour occuper la région et voler son pétrole».

Le conflit dans cette région a fait au moins 180 000 morts depuis 2003. «Notre objectif n'est pas de défendre le régime de Khartoum, mais de défendre l'Islam, sa terre et son peuple», a soutenu Ben Laden. Celui-ci a longtemps vécu au Soudan, qu'il a quitté à la fin des années 1990 pour se réfugier en Afghanistan, où on le soupçonne de continuer à se cacher dans les régions montagneuses voisines du Pakistan. «Le Soudan n'est pas concerné par de telles déclarations, a répliqué le porte-parole du ministère soudanais des Affaires étrangères, Jamal Mohammed Ibrahim. Il n'y a aucune possibilité pour une croisade.» Un des deux principaux mouvements rebelles du Darfour, le Mouvement pour la justice et l'égalité, a aussi rejeté les déclarations de Ben Laden.

Attaques verbales multiples

Si le ton est vindicatif, le chef d'al-Qaïda n'a cependant pas réitéré ses menaces proférées dans un enregistrement diffusé en janvier dans lequel il affirmait que ses partisans s'apprêtaient à commettre de nouveaux attentats aux États-Unis. Il avait ajouté à l'époque que son organisation était toutefois ouverte à un cessez-le-feu sous condition avec les Américains.

La Maison-Blanche a par ailleurs fait savoir hier en mi-journée que les milieux du renseignement américains jugeaient authentique ce dernier enregistrement attribué à Oussama ben Laden. «Les dirigeants d'al-Qaïda sont en cavale et sous forte pression», a ajouté le porte-parole de la présidence américaine, Scott McClellan, après avoir été informé de l'avis des experts des services secrets.

Le sénateur démocrate John Kerry en a profité pour s'en prendre au secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, qu'il accuse de ne pas avoir réussi à capturer Oussama ben Laden. «Cela souligne l'incapacité de ce gouvernement à le capturer», a déclaré M. Kerry, qui était interrogé sur la chaîne de télévision ABC. «C'est une des raisons pour lesquelles Donald Rumsfeld devrait démissionner», a-t-il ajouté. Le sénateur démocrate a reproché à l'administration Bush de ne pas avoir réussi à capturer le dirigeant d'al-Qaïda lors de la bataille de Tora Bora en Afghanistan à la fin 2001. «Oussama ben Laden est en liberté aujourd'hui parce que nous l'avons laissé s'échapper à Tora Bora. C'est tout simplement cela», a-t-il dit.

L'ambassadeur américain en Irak, Zalmay Khalilzad, a par ailleurs estimé qu'Oussama ben Laden devait être pris «au sérieux», après la diffusion d'une cassette attribuée au chef du réseau terroriste al-Qaïda. «Il veut attirer l'attention [...] Je pense que nous devons le prendre au sérieux», a-t-il affirmé.

Qualifiant les Nations unies d'organisation «infidèle», Oussama ben Laden a prétendu que cette organisation servait à réaliser des projets «croisés-sionistes» contre les musulmans. «C'est un organisme infidèle et quiconque en accepte les résolutions devient un infidèle, a dit le chef d'al-Qaïda. C'est un instrument de mise en oeuvre de résolutions croisées-sionistes, notamment les résolutions de guerre contre nous [musulmans] et celles qui visent à diviser et occuper nos terres.» Selon al-Jazira, Ben Laden a aussi évoqué l'affaire des caricatures de Mahomet publiées par un journal danois et plusieurs autres publications européennes. Il a ainsi appelé les musulmans à «poursuivre leur campagne de soutien au prophète en élargissant le boycottage aux États-Unis et aux pays européens qui se sont solidarisés avec le Danemark» et demandé «que ceux qui ont nui au prophète soient remis à al-Qaïda pour être jugés».

Le chef d'al-Qaïda a également défendu l'idée d'un choc de civilisations entre le monde musulman et l'Occident et s'en est vivement pris au roi Abdallah d'Arabie saoudite pour avoir démenti l'existence d'un tel choc. «Le choc existe dans la pratique [à l'initiative] de la civilisation occidentale contre la civilisation musulmane», selon Ben Laden, qui a «mis en garde» contre les intellectuels et libéraux arabes, notamment ceux de la région du Golfe. Il a aussi dénoncé une «invasion culturelle du monde musulman par les chaînes de télévision et radios» occidentales, selon al-Jazira. En février dernier, le souverain saoudien avait condamné l'idée d'un choc des civilisations, à la suite de la polémique née de la publication de caricatures de Mahomet en Europe, et avait appelé les intellectuels musulmans à favoriser le dialogue et la compréhension.

Avec l'Agence France-Presse, Associated Press et Reuters






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