Le mandat de Radio-Canada: c'est reparti!
Paul Cauchon
24 avril 2006
Et voilà, c'est reparti. Le nouveau gouvernement conservateur entend mettre sur pied un comité pour revoir le rôle et le mandat de Radio-Canada.
Ce comité voudra examiner l'ensemble de la réglementation concernant la télévision, pour mieux définir le rôle exact du secteur public par rapport au secteur privé. C'est un travail qui coïncide avec la décision du CRTC de reporter l'audience prévue l'automne prochain sur le renouvellement des licences de Radio-Canada, l'organisme fédéral voulant «procéder à un examen élargi du secteur de la télévision au Canada».
Ce genre d'exercice finit toujours par stresser les employés des entreprises. Il y a de quoi: quand le gouvernement québécois a annoncé qu'il voulait revoir le rôle de Télé-Québec, on a fait grand cas du caractère «normal» d'une telle révision qui «devrait» se produire tous les dix ans, disait-on. Résultat: un dégraissage massif avec le départ de plus de cent employés et l'abandon de la production à Montréal. La direction de Télé-Québec est parvenue à empêcher encore pire, paraît-il.
Cette fois-ci, l'exercice est également présenté comme étant «normal». En entrevue vendredi dernier à la radio de Radio-Canada, le président du conseil d'administration de SRC-CBC, Guy Fournier, faisait valoir qu'il est «souhaitable et normal qu'on précise ce que doit être une télé publique», que «ça se fait de façon périodique tous les 10 ou 15 ans», et que l'exercice s'impose encore plus aujourd'hui avec toutes les transformations technologiques dans le paysage audiovisuel.
On fera remarquer, en passant, que, s'il y a une entreprise qui a pris le virage technologique, c'est bien Radio-Canada, avec ses investissements en matière de télévision haute définition, son site Internet qui demeure un des plus consultés du pays, ses avancées dans la baladodiffusion, dans la radio satellite, dans des concepts multiplaformes comme Bandeapart et ainsi de suite.
On ne peut pas encore télécharger ou regarder sur Internet Virginie ou Le Match des étoiles, bien sûr. Il ne s'agit pas d'un problème technologique, mais plutôt d'une question de droits d'auteur et de revenus supplémentaires à mieux répartir.
Cela étant dit, de la même façon que personne n'est contre la tarte aux pommes, personne ne s'opposera en soi à ce qu'on redéfinisse encore une fois l'importance de Radio-Canada dans notre espace culturel et social canadien.
Encore faut-il que l'exercice soit transparent et qu'il ne soit pas tendancieux. La ministre du Patrimoine Bev Oda a réitéré cet hiver l'importance du télédiffuseur public. Mais les déclarations passées de certains dirigeants du Parti conservateur témoignent, au minimum, d'une profonde méfiance envers l'entreprise publique. Le groupe de pression Friends of Canadian Broadcasting en conserve une collection sur son site Internet. Stephen Harper lui-même avait déclaré, en mai 2004, que les subventions gouvernementales à CBC devaient être attribuées uniquement «à ce qui n'a pas d'alternative commerciale».
Sans parler de cet encombrant Jim Abbott, maintenant secrétaire parlementaire de la ministre qui, lorsqu'il était membre du comité parlementaire du Patrimoine en 2003, avait écrit qu'il faudrait «réduire considérablement la subvention de Radio-Canada en commercialisant son secteur de la télévision». M. Abbott ajoutait qu'il faudrait libéraliser les règles en matière de contenu canadien et de propriété étrangère, parce que les Canadiens souhaitent voir plus de programmation américaine. Tel quel.
Hypothèse à prouver
Plusieurs observateurs font valoir que, maintenant qu'ils sont au pouvoir, les conservateurs ont adouci leur discours et se rendent bien compte de l'importance de Radio-Canada. Cette hypothèse n'est pas nécessairement fausse, mais elle mériterait d'être définitivement prouvée dans les prochains mois.
L'exercice commandé par la ministre devra tenir compte d'un autre aspect: on veut analyser Radio-Canada-CBC dans son ensemble, mais, dans la vraie vie, les deux réseaux sont des univers totalement différents. Autant, au Canada anglais, CBC lutte pour sa survie et contre la concurrence directe des émissions américaines, autant quelqu'un qui voudrait fermer ou privatiser Radio-Canada au Québec passerait pour un extra-terrestre. On peut bien discuter des heures pour savoir si Les Bougon sont trop vulgaires ou trop audacieux, il reste que Radio-Canada dans son ensemble est intimement liée à la culture d'ici. Et, au Québec, ce sont les émissions québécoises qui sont regardées, sur tous les réseaux, contrairement aux émissions canadiennes au Canada anglais.
Le problème fondamental de Radio-Canada, toutefois, semble être le suivant: les émissions qu'on y diffuse pourraient-elles se retrouver ailleurs? À quel point Radio-Canada est-elle vraiment distincte de tous les diffuseurs privés? La réponse à cette question varie selon les émissions, selon les téléspectateurs, et selon les époques. Le mandat de Radio-Canada est aussi d'être une grande télévision généraliste rassembleuse. Il est donc inévitable qu'une partie de ses émissions puisse de temps en temps ressembler à ce qu'on peut trouver à TVA.
Est-ce bien? Est-ce mal? En tout cas, le comité de la ministre Oda sera sûrement soumis à d'intenses pressions de la part des télédiffuseurs traditionnels privés, inquiets de voir l'auditoire s'effilocher au profit de multiples chaînes spécialisées, à la recherche de nouveaux fonds pour occuper toutes les nouvelles plateformes technologiques possibles. Et chez qui les émissions plus «commerciales» de Radio-Canada font grincer des dents.
pcauchon@ledevoir.com
Ce comité voudra examiner l'ensemble de la réglementation concernant la télévision, pour mieux définir le rôle exact du secteur public par rapport au secteur privé. C'est un travail qui coïncide avec la décision du CRTC de reporter l'audience prévue l'automne prochain sur le renouvellement des licences de Radio-Canada, l'organisme fédéral voulant «procéder à un examen élargi du secteur de la télévision au Canada».
Ce genre d'exercice finit toujours par stresser les employés des entreprises. Il y a de quoi: quand le gouvernement québécois a annoncé qu'il voulait revoir le rôle de Télé-Québec, on a fait grand cas du caractère «normal» d'une telle révision qui «devrait» se produire tous les dix ans, disait-on. Résultat: un dégraissage massif avec le départ de plus de cent employés et l'abandon de la production à Montréal. La direction de Télé-Québec est parvenue à empêcher encore pire, paraît-il.
Cette fois-ci, l'exercice est également présenté comme étant «normal». En entrevue vendredi dernier à la radio de Radio-Canada, le président du conseil d'administration de SRC-CBC, Guy Fournier, faisait valoir qu'il est «souhaitable et normal qu'on précise ce que doit être une télé publique», que «ça se fait de façon périodique tous les 10 ou 15 ans», et que l'exercice s'impose encore plus aujourd'hui avec toutes les transformations technologiques dans le paysage audiovisuel.
On fera remarquer, en passant, que, s'il y a une entreprise qui a pris le virage technologique, c'est bien Radio-Canada, avec ses investissements en matière de télévision haute définition, son site Internet qui demeure un des plus consultés du pays, ses avancées dans la baladodiffusion, dans la radio satellite, dans des concepts multiplaformes comme Bandeapart et ainsi de suite.
On ne peut pas encore télécharger ou regarder sur Internet Virginie ou Le Match des étoiles, bien sûr. Il ne s'agit pas d'un problème technologique, mais plutôt d'une question de droits d'auteur et de revenus supplémentaires à mieux répartir.
Cela étant dit, de la même façon que personne n'est contre la tarte aux pommes, personne ne s'opposera en soi à ce qu'on redéfinisse encore une fois l'importance de Radio-Canada dans notre espace culturel et social canadien.
Encore faut-il que l'exercice soit transparent et qu'il ne soit pas tendancieux. La ministre du Patrimoine Bev Oda a réitéré cet hiver l'importance du télédiffuseur public. Mais les déclarations passées de certains dirigeants du Parti conservateur témoignent, au minimum, d'une profonde méfiance envers l'entreprise publique. Le groupe de pression Friends of Canadian Broadcasting en conserve une collection sur son site Internet. Stephen Harper lui-même avait déclaré, en mai 2004, que les subventions gouvernementales à CBC devaient être attribuées uniquement «à ce qui n'a pas d'alternative commerciale».
Sans parler de cet encombrant Jim Abbott, maintenant secrétaire parlementaire de la ministre qui, lorsqu'il était membre du comité parlementaire du Patrimoine en 2003, avait écrit qu'il faudrait «réduire considérablement la subvention de Radio-Canada en commercialisant son secteur de la télévision». M. Abbott ajoutait qu'il faudrait libéraliser les règles en matière de contenu canadien et de propriété étrangère, parce que les Canadiens souhaitent voir plus de programmation américaine. Tel quel.
Hypothèse à prouver
Plusieurs observateurs font valoir que, maintenant qu'ils sont au pouvoir, les conservateurs ont adouci leur discours et se rendent bien compte de l'importance de Radio-Canada. Cette hypothèse n'est pas nécessairement fausse, mais elle mériterait d'être définitivement prouvée dans les prochains mois.
L'exercice commandé par la ministre devra tenir compte d'un autre aspect: on veut analyser Radio-Canada-CBC dans son ensemble, mais, dans la vraie vie, les deux réseaux sont des univers totalement différents. Autant, au Canada anglais, CBC lutte pour sa survie et contre la concurrence directe des émissions américaines, autant quelqu'un qui voudrait fermer ou privatiser Radio-Canada au Québec passerait pour un extra-terrestre. On peut bien discuter des heures pour savoir si Les Bougon sont trop vulgaires ou trop audacieux, il reste que Radio-Canada dans son ensemble est intimement liée à la culture d'ici. Et, au Québec, ce sont les émissions québécoises qui sont regardées, sur tous les réseaux, contrairement aux émissions canadiennes au Canada anglais.
Le problème fondamental de Radio-Canada, toutefois, semble être le suivant: les émissions qu'on y diffuse pourraient-elles se retrouver ailleurs? À quel point Radio-Canada est-elle vraiment distincte de tous les diffuseurs privés? La réponse à cette question varie selon les émissions, selon les téléspectateurs, et selon les époques. Le mandat de Radio-Canada est aussi d'être une grande télévision généraliste rassembleuse. Il est donc inévitable qu'une partie de ses émissions puisse de temps en temps ressembler à ce qu'on peut trouver à TVA.
Est-ce bien? Est-ce mal? En tout cas, le comité de la ministre Oda sera sûrement soumis à d'intenses pressions de la part des télédiffuseurs traditionnels privés, inquiets de voir l'auditoire s'effilocher au profit de multiples chaînes spécialisées, à la recherche de nouveaux fonds pour occuper toutes les nouvelles plateformes technologiques possibles. Et chez qui les émissions plus «commerciales» de Radio-Canada font grincer des dents.
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