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Quand les artistes ne voient plus...

Joseph Giguère - Membre du Parti québécois et du Bloc québécois  14 avril 2006 
Les interrogations de Michel Tremblay et de Robert Lepage en ce qui a trait au projet de souveraineté du Québec sont saines, arrivent à point nommé et devraient préoccuper profondément péquistes, bloquistes et toute la militance souverainiste. Voilà des sensibilités d'artistes qui confessent ne plus voir la lumière de nouveau matin du monde qui a constitué la force d'attraction historique de ce projet. Le professeur Jean-Herman Guay s'étonne que ça vienne des artistes. Au contraire, et c'est précisément cela qui devrait inquiéter, les grands courants transformateurs partent généralement de là.

Ceux qui ont réagi en évoquant la traîtrise ou la vénalité des deux interpellateurs dérapent. Claude Jasmin («Michel Tremblay en renégat?», Le Devoir, 11 avril 2006) se comporte de façon aussi moralisatrice que ses curés cathos en Buick. D'ailleurs, s'il creusait un peu son patrimoine catho, il comprendrait qu'il y a toujours un décalage entre le prophète (l'artiste) et son message.

Une véritable dichotomie

La dichotomie entre l'âme et l'argent n'est pas une tare héritée du vieux manichéisme catho. Elle est objective et réelle. Cependant, elle peut être dépassée. Et c'est en cela que nous avons besoin des artistes. Quand ils font bien leur travail, ils peuvent nous inspirer une vision tellement haute que nous devenons capables d'apprendre à gagner de l'argent, à aimer gagner de l'argent, sans qu'il y ait danger que nous y laissions notre âme. Dans le mouvement souverainiste, René Lévesque a peut-être été le seul à avoir été capable de nous parler abondamment d'argent, de richesses et de l'importance d'accumuler des biens matériels sans altérer la chaleur et la pureté de l'horizon vers lequel il nous convoquait. C'est parce qu'il était un grand et sans doute lui-même un artiste.

Le déchirement des tuniques et autres dalmatiques de recouvrement des dignités souverainistes blessées devraient se faire non à propos des palmiers de Key West et des lime pies de Michel Tremblay mais de ce que les porteurs historiques de la souveraineté ont fait du projet. Entre les discours sur l'argent, le formalisme radical du programme du Parti québécois et les astuces organisationnelles de cueillette de cartes auprès des auditoires juvéniles au nom du renouvellement intergénérationnel, il est possible que beaucoup de souverainistes, qui s'étaient un jour mobilisés pour une certaine clarté inédite, se sentent aujourd'hui moins appelés, se demandant où est passée l'âme de ce projet.

Au lieu de nous ingénier à proférer des satanisations, c'est plutôt à cela qu'il faut réfléchir à la suite des interpellations des Lepage et Tremblay.
 
 
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