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Revue de presse: Abolissons la vie privée!

Antoine Robitaille   5 octobre 2002 
Sans vie privée pour les individus, la société se porterait bien mieux. C'est l'opinion proprement hallucinante de Robert J. Sawyer, auteur canadien de science-fiction bien connu. Il défend cette position dans le magazine Maclean's de cette semaine (livraison du 7 octobre).

Si on ne connaissait pas le personnage (voir son site www.sfwriter.com), on pourrait croire à une vaste ironie, une «dystopie». Non, pour lui, en somme, le mal vient du privé, et la transparence produit du bien: «Des actes comme le vol à l'étalage de votre fils ou la destruction des tours du World Trade Center auraient pu être évités si nous avions moins la possibilité d'agir en secret.»

Inutile de lutter, du reste: la fin de la vie privée est inéluctable. Sawyer insiste: dans ce monde interconnecté, informatisé, peuplé de caméras, la vie privée est de plus en plus un mythe auquel on s'accroche inutilement. Il cite Scott McNealy, p.-d.g. de Sun Microsystem: «Il n'y a de toute façon plus de vie privée. Il faut s'y faire.» Sawyer poursuit: «Pourquoi ne pas tirer pleinement avantage de ce changement pour améliorer notre vie?»

L'utopie de Sawyer — qualifions-la de «transparentiste» — passe par ceci: tout le monde se ferait implanter une puce électronique. Ainsi, nous serions constamment repérables par satellite. Cette véritable prothèse, qu'il nomme «boîte noire personnelle», serait dotée d'une caméra qui filmerait chaque seconde de la vie d'un individu. Quoi, écrit Sawyer, on filme bien de nombreux moments de notre vie, non? Le problème, c'est que «la caméra ne tourne jamais lorsque vous vous faites voler sur la rue», par exemple.

L'écrivain, qui dit toujours et partout remplir tous les livres d'or ou de commentaires — «on ne sait jamais quand on aura besoin d'un alibi», écrit-il —, affirme que l'implant «boîte noire» permettrait de constituer, pour chaque individu, «un dossier alibi». Personne, à part l'individu concerné, ne pourrait accéder à ce dossier. «Mais si vous vous adonniez à disparaître — kidnappé, perdu, tombé dans un puits, errant parce qu'atteint d'Alzheimer, etc. —, vous pourriez être rapidement retracé. Finis, les cas de personne manquant à l'appel, finies, les battues désespérées!»

Fort de l'impression d'avoir démontré au lecteur l'utilité évidente de son projet, Sawyer pousse encore plus loin sa logique: «Maintenant, que diriez-vous d'ajouter aux propriétés de l'implant la transmission en continu de vos signes vitaux? Vous faites un infarctus? Une ambulance est automatiquement envoyée à votre chevet.»

Au dire de Sawyer, George Orwell, avec son Big Brother, est le grand responsable de nos craintes face à ce «progrès» possible. «Dans ma jeunesse, je me réconfortais à l'idée que mon propre grand frère ["my own big brother"] me surveillait lorsque je jouais au parc. En nous dotant des protections appropriées, il n'y a aucune raison pour un citoyen honnête de craindre une surveillance bienveillante.» Bref, ceux qui n'ont rien à se reprocher n'ont rien à craindre de l'implantation d'un tel système. Sous-entendu: ceux qui s'y opposent mériteraient nos soupçons?

Après tout, dit Sawyer — de façon totalement grotesque —, nos animaux domestiques profitent déjà d'un tel système: «On implante régulièrement des puces [électroniques!] aux chiens pour les rendre plus aisément repérables, alors que nos propres enfants disparaissent souvent sans laisser de traces. Demandez à tout parent dont l'enfant a été victime d'un enlèvement si quelque notion abstraite de "vie privée" l'emporte sur la vie de leur enfant.»

Dans le futur, autrement dit, l'homme sera un animal domestique pour l'homme! Ou alors un maître à l'image du Dieu ubiquitaire de jadis — dont les modernes ont voulu se débarrasser, pourrions-nous faire remarquer. L'oeil de ce maître nous empêcherait de faire le mal. Si les actes de chacun étaient enregistrés, «pensez à la réduction de la criminalité qui en découlerait. Qui oserait agresser, assassiner ou violer, sachant que la victime disposerait d'un dossier complet des événements grâce à son propre implant?».

Au fond, une des seules raisons pour lesquelles on peut vouloir défendre la vie privée revient à ceci, selon l'écrivain: «Souhaiter échapper aux conséquences d'actes non éthiques ou illégaux.» C'est la vie privée, et «non le manque de vie privée», qui a permis à «Paul Bernardo de se livrer à ses actes immondes», «qui a rendu al-Qaïda possibles», qui a permis à des prêtres catholiques de violer des enfants. Sans transparence, Hitler aurait peut-être exterminé tous les juifs, et les Chinois auraient peut-être tué tous les opposants sur la place Tiananmen en 1989.

***

La saga entourant Ron Maclean, le présentateur de la soirée du hockey de la CBC, Hockey Night In Canada, a occupé une bonne partie des manchettes, cette semaine dans le ROC. Jeudi, Michael Coren, dans le Toronto Sun, a intitulé son texte sur cette histoire: «Surpayé, surgonflé, surpublicisé». Maclean exigeait un salaire beaucoup plus élevé que celui qu'on lui offrait (600 000 $, alors que la société d'État ne proposait que 400 000 modestes dollars).

Selon Coren, cette exigence est scandaleuse de la part d'un employé d'une société d'État. «Si vous voulez des salaires énormes, allez dans les boîtes privées.» De plus, l'augmentation exigée était sans commune mesure avec celles que les salariés normaux peuvent escompter. Certes, c'est une des seules émissions qui rapporte à Radio-Canada; cependant, note Coren, «elle rapporterait même sans Maclean», et il n'est même pas certain qu'elle ait sa place à l'antenne de la société d'État.

Coren déplore que plusieurs autres animateurs télé aient appuyé la tête d'affiche de Radio-Canada, des gens qui «hurlent régulièrement contre les sommes versées aux assistés sociaux et aux immigrants et qui célèbrent toutes les baisses de taxes». Mais certains disent que Maclean est exceptionnel, qu'il représente l'excellence canadienne en matière de couverture sportive, excellence inégalée de par le monde (la plus meilleure couverture de sport, donc!). «Et épargnez-moi ce baratin», dit Coren, allez voir ailleurs: «Regardez la couverture indienne ou anglaise du cricket, la couverture italienne du football, la couverture australienne du rugby, vous m'en donnerez des nouvelles!»

***

«Si Kyoto est ratifié, le gouvernement fédéral pourrait avoir un autre mouvement séparatiste sur les bras.» Pour avoir dit ces propos en réaction au discours du Trône, Ralph Klein, le premier ministre de l'Alberta, a dû s'excuser cette semaine. Dans son éditorial de mardi, le Lethbridge Herald faisait remarquer que Klein, une fois de plus, a fait des déclarations irréfléchies. Les Albertains ont le droit d'être en colère contre le fédéral au sujet du protocole de Kyoto sur les émissions atmosphériques, comme «ils l'ont été à l'époque à propos de la Politique nationale d'énergie» du gouvernement Trudeau. Mais de là à menacer le reste du pays de «séparatisme à la québécoise», «c'est drôlement exagéré. Et c'est pourquoi Klein doit des excuses à tous les Albertains».
 
 
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