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Libre opinion: L'envers du décor

Marie-Pascale Laurencelle - Réalisatrice pigiste  5 avril 2006 
Imaginez l'emploi de vos rêves. Il est créatif, bien payé et, parfois, vous avez même l'impression de vous accomplir. Vous voyagez à l'occasion et travaillez avec ceux qu'on désigne comme la crème de la société: les vedettes. Vous les côtoyez, les tutoyez même. Vous partagez leur milieu de travail et ça rejaillit sur vous. Dans votre famille, c'est un peu vous, la star. Vous avez tant d'anecdotes captivantes à raconter. Tout le monde vous envie!

Vous avez trimé dur pour faire votre métier. Des horaires de fou, le soir, les week-ends, sans préavis. Pas de vacances. Vous ne pouviez rien refuser, il fallait établir votre réputation. Il fallait prouver que vous en valiez la peine. Qu'importe, vous aviez 30 ans. Le monde entier vous appartenait.

Mais voilà qu'un matin, vous vous réveillez avec un mal de dos intense ou une migraine insupportable. Vous travaillez quand même parce que, pour vous, les congés n'existent pas. Vous êtes un peu moins efficace que d'habitude. Et, déjà, l'opinion qu'on a de vous s'altère. Vous n'avez pas droit à l'erreur.

Advient une séparation ou l'état de santé accaparant d'un parent. Votre rendement se détériore. On vous remplace. Vous feriez mieux de vous reposer. À vos frais, cela s'entend. Pis encore: la vedette de votre émission ne vous aime pas, ou c'est le producteur qui, sans raison apparente, n'a plus confiance en vous. Vous avez beau vous échiner, rien n'y fait. On vous remercie, et vous n'avez rien vu venir.

Vous passez quelques mois sans travail ni prestations. Vous vous endettez. Vous devez de nouveau gonfler votre marge de crédit. Vous dormez mal. Vous avez l'impression que vous ne valez pas grand-chose, qu'on vous a oublié. C'est vrai que ces dernières années, votre cachet avait monté. C'est un peu normal, vous avez 10 ans, 15 ans, peut-être même 20 ans d'expérience. Mais tout cela ne compte pas. Il y en aura toujours un plus jeune, plus fringant et bon marché, qui fera l'affaire.

On vous offre ad nauseam les mêmes mandats. Vous plafonnez. Si vous êtes une femme, ce plafond est encore plus près de votre tête. Vos grands rêves créatifs, votre carrière dans le merveilleux monde de la télévision, tout cela fait du surplace. Vous ne savez plus très bien pourquoi vous faites ce métier-là.

Quand vous ne travaillez pas, vous êtes déprimé, irritable, vous perdez confiance, vous vous sentez mis au rancart. Quand vous travaillez, vous êtes surmené, fatigué, brûlé. Et vous en donnez toujours plus, en quête de cette reconnaissance qui ne vient presque jamais.

Le 3 février dernier, on publiait un rapport accablant faisant état de détresse psychologique chez 44 % des employés de Radio-Canada. Il y était mention d'irritabilité, de fatigue, d'anxiété, d'isolement. Ça vous dit quelque chose? Cette étude pourrait s'appliquer à presque tous les artisans de la télévision. Sauf que généralement, on oublie de considérer les travailleurs du secteur privé. Aucune étude n'est produite à leur sujet. Ils ne coûtent rien en absentéisme car on les remplace dès que ça ne fait plus l'affaire. Mais dans les faits, 20 000 pigistes oeuvrent à la production de 70 % des émissions diffusées au Québec. C'est plus que ce que Radio-Canada, Télé-Québec, TVA et TQS réunis mettent en ondes chaque année.

Si, depuis peu, les techniciens réussissent à se faire entendre, les employés de production, eux, n'ont aucun recours advenant un litige, sans parler des réalisateurs qui ont amorcé la négociation de leur première convention collective il y a près de 16 ans de cela... Mais puisque les producteurs (sauf exception), et qui plus est leurs diffuseurs, ne s'intéressent jamais au sort des troupes, il leur importe peu que celles-ci carburent aux antidépresseurs. Plus que de détresse, c'est d'aliénation qu'il est question ici.

Alors, comme on ne peut pas se passer de divertissement télévisuel, il est grand temps que nous, amuseurs publics, arrivions à vivre dignement de ce métier. À quand une remise en question de la machine pour enfin obtenir des droits, des garanties et des privilèges à l'instar des autres travailleurs de la société?
 
 
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