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Sauvons la maison Lafontaine, mais érigeons aussi un monument à lord Elgin

Normand Lester - Journaliste et auteur du Livre noir du Canada anglais  1 avril 2006 
Pour une fois, je suis d'accord avec Serge Joyal, Desmond Morton et John Ralston Saul, ex-prince consort du Canada. Il faut absolument sauver de la démolition la maison du premier ministre canadien Louis-Hippolyte Lafontaine («À la défense de la maison Lafontaine», Le Devoir, 30 mars 2006).

Je note que ces Canadians insistent sur le rôle de l'homme dans l'établissement du gouvernement responsable au Canada, mais passe sous silence l'intérêt historique particulier de sa maison. Un bel exemple de la façon dont l'appareil de propagande fédéraliste occulte des pans de l'histoire pour favoriser l'unité canadienne.

La maison Lafontaine n'a rien à voir avec l'établissement d'un gouvernement responsable. Elle témoigne de l'épisode le plus noir de l'histoire démocratique du Canada et du racisme méprisant qui a caractérisé la minorité anglo-montréalaise, depuis la conquête jusqu'au mouvement défusionniste actuel. Elle a été au coeur d'événements sanglants que ceux que René Lévesque appelait les «Rhodésiens blancs» du Québec aimeraient mieux oublier.

Appel au soulèvement

En avril 1849, le parlement du Canada-Uni siège à Montréal à l'endroit où se situe la Place d'Youville. Les réformistes, dirigés par Lafontaine, sont au pouvoir. Le parti Tory, dont les membres les plus fanatiques sont des Anglais de Montréal, forme l'opposition.

La première loi adoptée par le gouvernement Lafontaine est le bill des indemnités. Il s'agit de dédommager les fermiers de la Rive-Sud qui ont été victimes des représailles de la soldatesque britannique et des milices anglo-montréalaises sous les ordres du «Vieux Brûlot» Colborne lors des troubles de 1837-1838. Une pareille mesure avait déjà été adoptée, alors que les Tories étaient au pouvoir, pour indemniser les victimes de saccage en Ontario sans que cela provoque la moindre controverse.

Quand le gouverneur lord Elgin donne la sanction royale à la loi le 25 avril 1849, les Anglais de Montréal grimpent aux rideaux. The Gazette, toujours à l'avant-garde quand il s'agit d'attiser la haine anticanadienne française, lance ce que l'historien américain Mason Wade qualifie d'«appel au soulèvement racial»: «Anglo-Saxons, vous devez vivre pour l'avenir; votre sang et votre race seront désormais votre loi suprême, si vous êtes vrais à vous-mêmes. Vous serez Anglais, dussiez-vous n'être plus Britanniques. [...] La foule doit s'assembler sur la Place d'Armes, ce soir à huit heures. AU COMBAT, C'EST LE MOMENT.»

L'appel est entendu. Le soir même, ils sont de 1200 à 5000, selon les comptes-rendus, à répondre aux exhortations du journal. Les Anglais en colère s'enivrent tout en écoutant d'odieux orateurs, dont le rédacteur en chef de The Gazette James Moir Ferres, cracher des injures contre les Canadiens français.

Soudain, le chef d'une des brigades des pompiers de Montréal, Alfred Perry, proclame que le temps du verbiage est terminé et entraîne la meute de soudards anglais vers le Parlement qui est en session. La brigade de pompiers de Perry est là au grand complet pour le soutenir. Elle défonce la porte de l'édifice en se servant de la grande échelle comme bélier.

Alors que les parlementaires fuient, Perry pénètre dans l'enceinte et lance une brique sur un lustre, dont plusieurs brûleurs se cassent. Le feu se répand. Bientôt, un gigantesque brasier illumine la nuit montréalaise.

«Notre désastre d'Alexandrie»

Sous les acclamations des Anglais ivres d'alcool et d'autosatisfaction, le feu s'étend à la bibliothèque du Parlement. À l'instigation de la Montreal Gazette, les barbares anglo-montréalais détruisent, cette nuit-là, la plus importante bibliothèque du Canada. François-Xavier Garneau parlera de «notre désastre d'Alexandrie».

La bibliothèque du Parlement du Canada-Uni avait été créée à partir de la bibliothèque législative du Bas-Canada qui datait de 1802, une des toutes premières d'Occident avec celles du Congrès à Washington et de la Chambre des députés à Paris. Elle précédait de 16 ans celle de la Chambre des communes de Grande-Bretagne. Les Canadiens-français, ce peuple d'illettrés, d'ignorants et d'incultes, avaient réussi à se constituer une des premières bibliothèques parlementaires du monde. La haine raciste de The Gazette et des Anglo-Montréalais l'a, en une nuit, réduite en fumée. [...]

Cet autodafé n'apaisera pas la rage destructrice des Anglais. Dès le lendemain, 26 avril, après avoir tenté de tuer le premier ministre Lafontaine qui est sous la protection de l'armée, les vandales anglo-saxons se dirigent vers sa demeure et la saccagent en s'acharnant sur sa bibliothèque. La police, dominée par des orangistes, laisse faire. Le gouvernement a tellement perdu le contrôle de la situation qu'il ne peut assurer la protection de lord Elgin. Les Anglais veulent le tuer comme Lafontaine. Pendant des semaines, il ne reparaîtra plus au Château Ramezay, siège du gouvernement.

Nouvelle tentative

Quatre mois plus tard, les Anglais veulent toujours assassiner Lafontaine. Un groupe armé tente de nouveau d'envahir sa maison, celle qui sera bientôt démolie: «En arrivant vis-à-vis de la maison de M. Lafontaine, qui est isolée dans un verger [rue de l'Aqueduc, entre les rues Saint-Antoine et Dorchester], les émeutiers, au nombre d'environ 200, forcèrent la porte d'entrée de la cour qui s'ouvre sur la rue; les plus effrontés entrèrent dans la propriété et commencèrent à lancer des pierres sur la maison.

«M. Lafontaine n'était pas chez lui, ce soir-là, et la garde de la maison avait été confiée à une poignée d'amis déterminés, armés de fusils et de pistolets. [...] Quelques coups de feu furent tirés par les assaillants qui retraitèrent à la première fusillade de la garnison. Les émeutiers amenaient avec eux le jeune Mason, atteint au côté d'une blessure mortelle, et six autres grièvement blessés. Mason était le fils d'un forgeron de la rue Craig, près de la rue Saint-Urbain. Il expira le lendemain matin.

«Avant de mourir, il avoua que l'intention des émeutiers était d'incendier la maison du premier ministre et de le pendre lui-même à un arbre de son jardin, puis de traîner son cadavre dans les rues. La corde qui devait servir à l'exécution était portée par un des bandits qui faisaient partie de l'expédition.» (Hector Berthelot et Edouard-Zotique Massicotte, Le Bon Vieux Temps, Beauchemin, Montréal, 1916.)

Voilà comment les Anglais de Montréal entendaient le mot démocratie représentative.

Les incendiaires, le journal The Gazette, de même que ceux qui participèrent aux ratonnades contre les Canadiens français qui se poursuivirent pendant des semaines, ne furent jamais punis. Au contraire, ils furent considérés comme des héros. Un pavillon de l'hôpital Douglas de Verdun immortalise la mémoire du pompier-incendiaire Alfred Perry, sans doute pour sa contribution à la démocratie au Canada.

Un traître

Quant à lord Elgin, les Anglos de Montréal le considèrent comme traître à sa race. Ils l'ont banni à jamais de la mémoire collective. Alors que dans plusieurs villes canadiennes, des rues, des édifices ou des lieux publics rappellent lord Elgin, il ne s'en trouve pas à Montréal. La ville rend pourtant un hommage immodéré dans sa toponymie à d'obscurs et insignifiants impérialistes qui ont pataugé dans toutes les sanglantes expéditions coloniales britanniques.

Nous devrions oser honorer sa mémoire. Une grande rue de Montréal, comme la rue Sherbrooke, devrait porter son nom. Mais cela risquerait d'indisposer les Anglais de Montréal qui n'ont pas perdu leur mentalité coloniale, comme l'a si bien démontré, ces dernières années, le mouvement partitionniste et défusionniste. [...]

Admettons qu'en tant que peuple masochiste, nous avons un besoin viscéral de passer quotidiennement devant des monuments érigés à la gloire de nos conquérants. Au moins, choisissons-en un qui soit sympathique. Remplaçons la morgue suffisante de Nelson sur sa colonne par la bonne bouille rondouillarde de lord Elgin.
 
 
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