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Le président Harper

Bernard Descôteaux   29 mars 2006 
Les conservateurs ont exercé durant la dernière campagne électorale un contrôle serré de leur message, réussissant à éviter les dérapages qui leur avaient coûté la victoire au scrutin de juin 2004. Maintenant qu'ils sont installés au pouvoir, ils veulent imposer la même discipline, ce qui provoque des heurts entre le premier ministre Harper et les journalistes de la colline parlementaire.

Les tensions sont choses fréquentes entre journalistes et politiciens, dont la relation s'apparente à celle de frères ennemis. Pour les premiers, les politiciens représentent la matière première indispensable à leur travail. Pour les seconds, les journalistes sont des intermédiaires qui déforment ou, pire, ignorent leurs messages, et ils aimeraient pouvoir se passer d'eux. Parfois, ces tensions se transforment en conflits ouverts, on peut penser à Pierre Elliot Trudeau, qui affichait son mépris des journalistes lorsqu'il était premier ministre mais ce sera exceptionnel, la raison démocratique reprenant le dessus.

On pourrait considérer la volonté de contrôle de l'information que tente d'installer le premier ministre Harper comme un réflexe d'auto-protection. Stephen Harper sait que son gouvernement est sur la corde raide. En plus d'être minoritaire, il est inexpérimenté. La plupart de ses ministres assument une responsabilité ministérielle pour la première fois, et répondre aux questions de journalistes représente un risque, comme l'a justement démontré il y a peu le ministre des Affaires étrangères, Peter Mackay, en faisant un commentaire inapproprié sur l'affaire des otages canadiens en Irak avant qu'ils ne soient libérés.

Que le premier ministre veuille imposer une discipline rigoureuse à ses ministres et qu'il exige de leur part qu'ils valident à son bureau toutes leurs interventions publiques peut se comprendre. Le contrôle des électrons libres qu'on retrouve dans son équipe pourrait toutefois se faire sans pour autant imposer à la presse des règles limitant sa capacité à informer adéquatement le public. Même s'il fuyait les journalistes, Pierre Elliot Trudeau ne leur a jamais interdit d'assister à la sortie des réunions du cabinet. Ses ministres ont toujours eu à s'exposer à leurs questions, quitte à refuser de répondre. Lorsqu'en plus on cache à la presse la tenue de réunions du conseil des ministres, cela devient tout simplement de l'abus de pouvoir.

On aimerait croire que le premier ministre et ses collaborateurs reviendront à des pratiques plus transparentes. Rien n'est moins sûr toutefois, car ce qu'ils recherchent, ce n'est pas seulement restreindre l'accès des journalistes aux membres du gouvernement, mais renforcer encore davantage leur pouvoir. Avec ces nouvelles règles, tout est ramené sous le contrôle du premier ministre dont l'emprise déjà très grande sur le gouvernement est ainsi renforcée.

Depuis que les conservateurs ont été élus, Stephen Harper incarne seul ce gouvernement, dont un des rares ministres connus est le transfuge libéral David Emerson, en raison de la controverse que l'on sait. Il est le seul à donner des points de presse qui se déroulent à la manière du président Bush, debout derrière un lutrin, son attaché de presse distribuant les questions aux plus méritants. On l'entend presque dire: «l'État, c'est moi». Cette personnalisation du pouvoir est bien plus dangereuse que le jeu de cache-cache qu'il veut imposer à la presse.

bdescoteaux@ledevoir.ca
 
 
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