À la défense de David Homel
La bourgade est en feu. Comme d'habitude, le Québec, surtout s'il est attaqué sur le flanc culturel et artistique, ne sait prendre la critique qu'en sombrant dans un délire mégalomane.
C'est avec une hargne et un manque de classe stupéfiants que Madeleine Gagnon, Prix David 2002, a attaqué (Le Devoir, 22 mars) l'écrivain David Homel, en réaction à l'article que ce dernier a fait paraître dans Le Monde sur la littérature québécoise. Elle, qui, dans le Voir du 14 novembre 2002, confiait à Pascale Navarro son inquiétude devant la complaisance de la critique au Québec, publie un brûlot où on ne saura rien de l'article de Homel («Je n'entrerai pas dans le détail du texte», dit-elle le plus sérieusement du monde), mais tout de la haine que Gagnon porte, sur un plan tout personnel, à David Homel, «écrivain mineur», «inculte» et «petit polémiste au parcours erratique».
Ces épithètes font sourire, venant d'une ancienne disciple de La Nouvelle Barre du Jour. Mais n'entrons pas dans le jeu mesquin de Gagnon.
Regard clinique
On n'aurait pas assez d'un plein stylo pour épuiser tout ce qui devrait être dit sur cette réaction émotionnelle, épidermique, de la Matrone gardienne de la maisonnée québécoise, face à l'Américain vigoureux, qui a osé porter son regard clinique sur une littérature qualifiée, entre les lignes, d'eunuque: «C'est surtout une littérature féminine, et pour cause. La grande majorité des lecteurs sont des lectrices: jusqu'à 80 % de l'achat des livres est fait par des femmes [...]. Les grands thèmes de la littérature du Québec restent intimes [...].»
À juste titre, Homel souligne la troublante disparité entre le geste et l'écrit québécois, comme si le premier, accédant au réel sous la forme de la danse et de la chanson, y prenait toute la place, et rejetait dans les marges le second. À moins que ce ne soit l'écrit, soliloque ininterrompu d'un sujet mi-enfant mi-adulte, un peu «tapette» sur les bords, qui se rejette volontairement dans les marges?
Implacable, Homel enfonce le clou en évoquant la cruelle statistique de notre taux d'analphabétisme (22 %), dans un pays qui se targue d'être parmi les plus scolarisés d'Occident. Ici, une certaine pudeur chauvine nous empêche de parler du taux d'illettrisme, forcément plus important.
Alors que l'Afrique noire, le Maghreb et les Caraïbes envoyaient, sous la déferlante de la vague postcoloniale, ses icônes souveraines (Kourouma, Ben Jelloun et Chamoiseau) dans la métropole française, le Québec défait, le dos courbé, cuvait son échec, et se résignait piteusement à voir ses poètes se prendre pour des romanciers.
Plus brumeux que jamais, le Québec offre une littérature désincarnée, incapable, semble-t-il, de produire des romanciers qui ne soient pas en même temps des jongleurs, donnant l'impression constante d'un malaise juvénile plus que d'une adéquation avec le langage. On rêve, en somme, d'un écrivain qui ne nous ferait pas suer avec ses calembours et néologismes abusifs, ses fixations sur la métaphore aquatique, son formalisme superficiel, et qui, comme un Philip Roth ou un Russell Banks, écrirait d'une main aussi assurée qu'est solide le roc du sol qu'il arpente. Un écrivain moins funambule que boxeur. Un écrivain nord-américain de langue française, enfin souverain, affranchi du vilain lyrisme des provinciaux.
Infantilisme
David Homel, en portant l'attention, non sans ironie, sur le succès du conte traditionnel, montre du doigt l'infantilisme de notre pays, qui ne sait jouir du langage que par l'orifice oral... Un pays qui ne lit pas, et qui produit autant de livres (3500 par année), est un pays qui non seulement ne se pense pas, mais qui ne vit plus que dans le déni. D'où le «bof» sec des Québécois fatigués, lorsqu'ils sont interpellés sur leur affolant statut politique, en opposition à l'introspection baveuse de leur production symbolique.
Cette fracture irrémédiable entre le monde réel et rêvé est caractéristique, chez l'humain, de la pathologie mentale. Notre folie n'intéresse que nous, et Homel a raison de nous dire pourquoi dans les pages non pas du Devoir ou de La Presse, mais dans celles du Monde: Le Monde en tant que journal, mais aussi en tant que monde extérieur, regard de biais qui surprend, comme une main froide sous le tablier, Madeleine Gagnon, membre de l'Académie des lettres du Québec et de l'Union des écrivains québécois. Elle n'aime pas ces vérités qui, dans l'angle mort, se dérobent à son regard maternisant, et qui brisent le reflet idéalisé qu'elle se fait d'elle-même et de ses marmots.
Si nous sommes vus comme des provinciaux par les autres, ce n'est pas par injustice ou par incompréhension, c'est parce que nous le sommes vraiment, dans la réalité. Homel aurait pu tout aussi bien titrer son article: «Le provincialisme n'est pas exportable.» Voilà la vérité brutale que Gagnon n'est guère en mesure d'encaisser.
Son appel à la mobilisation générale de la tribu pour protester auprès de la direction du Monde, à une enquête approfondie, de la part de journalistes du Devoir et du Monde, sur la littérature québécoise, et, enfin, à une diffusion planétaire avec Paris comme tremplin, n'aidera pas à mettre fin, comme elle le prétend, au «temps de l'ignorance et du mépris». Ai-je besoin de préciser que Gagnon nous encourage surtout, au contraire, à nous enfoncer davantage dans le ridicule? Et que loin de nous «ouvrir sur le monde», elle nous l'interdit? Comprend-elle qu'avec un délire pareil, elle nous fait honte et nous étouffe ?
J'entends David Homel, avec son viril accent américain, dire: «La réponse des écrivains masculins tarde à venir.» Est-ce bien étonnant?
C'est avec une hargne et un manque de classe stupéfiants que Madeleine Gagnon, Prix David 2002, a attaqué (Le Devoir, 22 mars) l'écrivain David Homel, en réaction à l'article que ce dernier a fait paraître dans Le Monde sur la littérature québécoise. Elle, qui, dans le Voir du 14 novembre 2002, confiait à Pascale Navarro son inquiétude devant la complaisance de la critique au Québec, publie un brûlot où on ne saura rien de l'article de Homel («Je n'entrerai pas dans le détail du texte», dit-elle le plus sérieusement du monde), mais tout de la haine que Gagnon porte, sur un plan tout personnel, à David Homel, «écrivain mineur», «inculte» et «petit polémiste au parcours erratique».
Ces épithètes font sourire, venant d'une ancienne disciple de La Nouvelle Barre du Jour. Mais n'entrons pas dans le jeu mesquin de Gagnon.
Regard clinique
On n'aurait pas assez d'un plein stylo pour épuiser tout ce qui devrait être dit sur cette réaction émotionnelle, épidermique, de la Matrone gardienne de la maisonnée québécoise, face à l'Américain vigoureux, qui a osé porter son regard clinique sur une littérature qualifiée, entre les lignes, d'eunuque: «C'est surtout une littérature féminine, et pour cause. La grande majorité des lecteurs sont des lectrices: jusqu'à 80 % de l'achat des livres est fait par des femmes [...]. Les grands thèmes de la littérature du Québec restent intimes [...].»
À juste titre, Homel souligne la troublante disparité entre le geste et l'écrit québécois, comme si le premier, accédant au réel sous la forme de la danse et de la chanson, y prenait toute la place, et rejetait dans les marges le second. À moins que ce ne soit l'écrit, soliloque ininterrompu d'un sujet mi-enfant mi-adulte, un peu «tapette» sur les bords, qui se rejette volontairement dans les marges?
Implacable, Homel enfonce le clou en évoquant la cruelle statistique de notre taux d'analphabétisme (22 %), dans un pays qui se targue d'être parmi les plus scolarisés d'Occident. Ici, une certaine pudeur chauvine nous empêche de parler du taux d'illettrisme, forcément plus important.
Alors que l'Afrique noire, le Maghreb et les Caraïbes envoyaient, sous la déferlante de la vague postcoloniale, ses icônes souveraines (Kourouma, Ben Jelloun et Chamoiseau) dans la métropole française, le Québec défait, le dos courbé, cuvait son échec, et se résignait piteusement à voir ses poètes se prendre pour des romanciers.
Plus brumeux que jamais, le Québec offre une littérature désincarnée, incapable, semble-t-il, de produire des romanciers qui ne soient pas en même temps des jongleurs, donnant l'impression constante d'un malaise juvénile plus que d'une adéquation avec le langage. On rêve, en somme, d'un écrivain qui ne nous ferait pas suer avec ses calembours et néologismes abusifs, ses fixations sur la métaphore aquatique, son formalisme superficiel, et qui, comme un Philip Roth ou un Russell Banks, écrirait d'une main aussi assurée qu'est solide le roc du sol qu'il arpente. Un écrivain moins funambule que boxeur. Un écrivain nord-américain de langue française, enfin souverain, affranchi du vilain lyrisme des provinciaux.
Infantilisme
David Homel, en portant l'attention, non sans ironie, sur le succès du conte traditionnel, montre du doigt l'infantilisme de notre pays, qui ne sait jouir du langage que par l'orifice oral... Un pays qui ne lit pas, et qui produit autant de livres (3500 par année), est un pays qui non seulement ne se pense pas, mais qui ne vit plus que dans le déni. D'où le «bof» sec des Québécois fatigués, lorsqu'ils sont interpellés sur leur affolant statut politique, en opposition à l'introspection baveuse de leur production symbolique.
Cette fracture irrémédiable entre le monde réel et rêvé est caractéristique, chez l'humain, de la pathologie mentale. Notre folie n'intéresse que nous, et Homel a raison de nous dire pourquoi dans les pages non pas du Devoir ou de La Presse, mais dans celles du Monde: Le Monde en tant que journal, mais aussi en tant que monde extérieur, regard de biais qui surprend, comme une main froide sous le tablier, Madeleine Gagnon, membre de l'Académie des lettres du Québec et de l'Union des écrivains québécois. Elle n'aime pas ces vérités qui, dans l'angle mort, se dérobent à son regard maternisant, et qui brisent le reflet idéalisé qu'elle se fait d'elle-même et de ses marmots.
Si nous sommes vus comme des provinciaux par les autres, ce n'est pas par injustice ou par incompréhension, c'est parce que nous le sommes vraiment, dans la réalité. Homel aurait pu tout aussi bien titrer son article: «Le provincialisme n'est pas exportable.» Voilà la vérité brutale que Gagnon n'est guère en mesure d'encaisser.
Son appel à la mobilisation générale de la tribu pour protester auprès de la direction du Monde, à une enquête approfondie, de la part de journalistes du Devoir et du Monde, sur la littérature québécoise, et, enfin, à une diffusion planétaire avec Paris comme tremplin, n'aidera pas à mettre fin, comme elle le prétend, au «temps de l'ignorance et du mépris». Ai-je besoin de préciser que Gagnon nous encourage surtout, au contraire, à nous enfoncer davantage dans le ridicule? Et que loin de nous «ouvrir sur le monde», elle nous l'interdit? Comprend-elle qu'avec un délire pareil, elle nous fait honte et nous étouffe ?
J'entends David Homel, avec son viril accent américain, dire: «La réponse des écrivains masculins tarde à venir.» Est-ce bien étonnant?
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