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De l'insaisissable part du roman historique

Jocelyne Saucier - Écrivaine  20 mars 2006 
L'historienne Micheline Dumont règle ses comptes avec le roman historique et ouvre, dans Le Devoir du 11 mars, un débat qui est probablement nécessaire. La vogue du roman historique est en effet impressionnante et justifie qu'on s'y intéresse de façon sérieuse.

Je suis étonnée cependant que la parution de mon dernier roman ait servi d'amorce à ce débat. Jeanne sur les routes n'est pas véritablement un roman historique quoique je veuille bien admettre que la distinction ne soit pas aisée. Il ne suffit pas, à mon sens, qu'un roman se déroule en tout ou en partie dans un passé proche ou lointain pour devenir un roman historique. Personne n'aurait songé à ranger le best-seller de Dan Brown sous cette étiquette. Da Vinci Code loge dans la plus pure tradition des thrillers bien qu'il suive les fils (réels ou fictifs, la polémique ne s'en est pas tenue là) d'une intrigue qui remonte au début de la chrétienté.

Plus près de nous, il y a L'Âme frère, un très beau roman poétique de Gilles Jobidon. Qui pourrait soutenir à la lecture de ce magnifique chant d'amour qu'il s'agit là d'une chronique sur l'homosexualité en Nouvelle-France? Les exemples sont nombreux de romans qui ont un cadre historique sans pouvoir cadrer dans la catégorie du roman historique.

Micheline Dumont a rangé Jeanne sur les routes dans cette catégorie puisque, ne l'ayant pas lu (c'est une évidence), elle a tenu pour acquis la lecture qu'en a faite la critique Suzanne Giguère. Je comprends qu'on puisse se laisser impressionner par la découverte d'une Babel communiste dans l'Abitibi minière des années trente. Mais ce roman est d'abord et avant tout une oeuvre d'imagination qui plonge dans les profondeurs d'une dérive amoureuse.

Je conçois qu'on puisse en faire une tout autre lecture. Un roman se déploie à sa guise dans l'imaginaire du lecteur. Je me hérisse de tout mon être cependant quand Micheline Dumont m'accuse en termes à peine voilés d'avoir spolié l'historienne Andrée Lévesque, en m'inspirant de Scènes de la vie en rouge - L'époque de Jeanne Corbin, 1906-1944. Si elle avait lu Jeanne sur les routes, elle aurait découvert que le roman n'occulte pas le livre d'Andrée Lévesque mais, au contraire, le met en lumière puisqu'il devient partie intégrante de la trame romanesque dans le dernier chapitre.

Micheline Dumont a bien des comptes à régler. Anachronismes dans les faits, les concepts et la psychologie des personnages, le roman historique lui est détestable à maints égards. L'histoire est minée d'embûches quand elle sert de terreau littéraire, j'en conviens, mais si autant d'écrivains et de lecteurs ont ce besoin de l'appréhender par le roman, c'est qu'il doit bien s'y trouver quelque chose qu'on ne peut saisir que par l'imaginaire. Les historiens devraient avoir l'humilité d'en convenir.
 
 
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