Perspectives - George W. au pays de l'or noir africain
Guy Taillefer
3 octobre 2002
L'Afrique - et plus particulièrement ses ressources pétrolières — fait actuellement l'objet d'une attention diplomatique sans précédent de la part des États-Unis. Question cynique: fallait-il que la «renaissance africaine» passe par les attentats du 11 septembre 2001?
Qu'est-ce qui fait tout à coup courir la Maison-Blanche en Afrique? Son or noir, qui prend tout à coup du galon à l'échelle des «intérêts stratégiques» de George W. Bush, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001 et dans la perspective d'une attaque militaire appréhendée contre Bagdad.
Objectif: diversifier les approvisionnements américains, se prémunir contre les chocs pétroliers et faire contre-poids à l'OPEP (l'Organisation des pays exportateurs de pétrole), dont les pays membres fournissent aux États-Unis à peu près la moitié du brut qu'ils consomment.
Le secrétaire d'État Colin Powell a effectué début septembre des visites officielles dans les États pétroliers de l'Angola et du Gabon — dans ce dernier pays, aucun secrétaire d'État n'avait jamais mis les pied. Washington a indiqué vouloir rouvrir un consulat en Guinée équatoriale et construire une ambassade à Luanda, où les diplomates américains travaillent dans des locaux temporaires. M. Bush a d'autre part l'intention d'effectuer une tournée africaine au début de l'année prochaine. Les États-Unis viennent par ailleurs d'intervenir dans le conflit civil en Côte d'Ivoire, ce qui témoigne, selon Céline Thiriot-Abraham, chercheuse à Paris au Centre d'études sur l'Afrique noire, de la volonté croissante des Américains de creuser leur présence en Afrique francophone, aux dépens même de la France.
Toute cette attention n'est pas normale. Jusqu'à la chute de l'URSS, le continent africain n'a jamais été considéré que comme le sordide terrain de jeu de la guerre pas si froide entre l'Ouest et l'Est. La dictature de Mobutu dans son ex-Zaïre (aujourd'hui le Congo) en est un parfait exemple. Ensuite, Bill Clinton a voulu stimuler les échanges commerciaux avec l'Afrique, tout en se faisant le promoteur de la lutte contre le sida, mais les tentatives n'ont pas porté. La carte pétrolière semble rendre tout à coup l'Afrique très attrayante.
Le pétrole du golfe Persique, principalement celui de l'Arabie Saoudite et de l'Irak, compte pour presque le tiers des importations américaines. Cette proportion n'est pas appelée à fléchir notablement si l'on conçoit, comme le font de nombreux observateurs, que le désir irrépressible de M. Bush de renverser Saddam Hussein relève moins de raisons sécuritaires que du dessein de s'emparer des leviers de l'industrie pétrolière irakienne. Du reste, les États-Unis souhaitent non pas seulement diversifier leurs approvisionnements, mais les augmenter aussi, au vu de la hausse attendue de 59 % de la consommation énergétique mondiale d'ici 2020.
Si tout se passe donc comme le veulent les Américains, l'Afrique — surtout celle de l'Ouest — assurera dans dix ans aux États-Unis le quart de leur pétrole, la part actuelle étant de 15 %. On s'attend à ce que le Nigeria, premier fournisseur africain des États-Unis et septième producteur mondial, augmente substantiellement sa production sur un horizon de cinq ans, tout comme la Guinée équatoriale et l'Angola, dont les pompages se mesurent en millions de barils par jour. Un pipeline transportant le pétrole tchadien par le territoire du Cameroun devrait entrer en activité en 2004 (au montant de 3,7 milliards $US, il s'agit du plus important investissement américain du genre en Afrique). Les énormes réserves trouvées ces dernières années dans le golfe de Guinée sont particulièrement convoitées: des pétrolières américaines comme ExxonMobil et Chevron y sont déjà installées.
Avantage: le Nigeria est le seul producteur de pétrole subsaharien à faire partie de l'OPEP — qu'il songerait d'ailleurs à quitter. Ce qui signifie qu'une large part du nouveau pétrole africain échapperait aux contraintes des quotas imposés par l'organisation.
Autre avantage: une part importante du pétrole africain se trouve sous l'Atlantique ou près de la côte ouest-africaine, ce qui le rend plus facile à transporter aux États-Unis que celui du golfe Persique ou de la mer Caspienne.
Ces considérations terre à terre viennent mettre en perspective le tapage fait autour du projet de Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (le NEPAD), par lequel les leaders africains cherchent à accroître la part des investissements étrangers sur le continent (une part d'à peine 2 % actuellement) contre la promesse de régler leurs conflits régionaux et de gérer plus sainement leurs gouvernements.
Début septembre, M. Powell prononçait à l'ONU un discours sur le NEPAD — dont le premier ministre «sortant» Jean Chrétien s'est d'ailleurs fait l'un des principaux missionnaires au dernier sommet du G8 à Kananaskis. Fait inhabituel, M. Bush rencontrait de son côté dix chefs d'État africains à New York pour leur parler moins de pétrole que de droits humains et de lutte contre la corruption, et pour les inviter, en faisant référence à la guerre régionale qui déchire le Congo-Kinshasa depuis cinq ans, à persévérer dans leur volonté de pacifier le continent. Dans l'entourage du président, on a même laissé entendre au New York Times que la Maison-Blanche avait davantage foi dans le règlement du conflit au Congo que dans celui en Colombie.
Le NEPAD comme couverture morale et politique aux intérêts américains en Afrique? «Jusqu'à un certain point, peut-être, mais je doute que cela préoccupe beaucoup les États-Unis ou qu'ils aient besoin de cette caution», estime Denis Tougas, de la Table de concertation sur les droits humains au Congo-Kinshasa, à Montréal. En effet. Les États-Unis ont un intérêt ancien pour le pétrole du Nigeria; celui, plus récent, pour le brut de l'Angola se développe sur fond d'un réalignement diplomatique de Washington à l'endroit de Luanda survenu dans la foulée de l'assassinat en février du chef rebelle Jonas Savimbi. Dans son dernier rapport, l'organisation Transparency International mettait le Nigeria et l'Angola dans la catégorie des États les plus corrompus du monde.
Qu'est-ce qui fait tout à coup courir la Maison-Blanche en Afrique? Son or noir, qui prend tout à coup du galon à l'échelle des «intérêts stratégiques» de George W. Bush, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001 et dans la perspective d'une attaque militaire appréhendée contre Bagdad.
Objectif: diversifier les approvisionnements américains, se prémunir contre les chocs pétroliers et faire contre-poids à l'OPEP (l'Organisation des pays exportateurs de pétrole), dont les pays membres fournissent aux États-Unis à peu près la moitié du brut qu'ils consomment.
Le secrétaire d'État Colin Powell a effectué début septembre des visites officielles dans les États pétroliers de l'Angola et du Gabon — dans ce dernier pays, aucun secrétaire d'État n'avait jamais mis les pied. Washington a indiqué vouloir rouvrir un consulat en Guinée équatoriale et construire une ambassade à Luanda, où les diplomates américains travaillent dans des locaux temporaires. M. Bush a d'autre part l'intention d'effectuer une tournée africaine au début de l'année prochaine. Les États-Unis viennent par ailleurs d'intervenir dans le conflit civil en Côte d'Ivoire, ce qui témoigne, selon Céline Thiriot-Abraham, chercheuse à Paris au Centre d'études sur l'Afrique noire, de la volonté croissante des Américains de creuser leur présence en Afrique francophone, aux dépens même de la France.
Toute cette attention n'est pas normale. Jusqu'à la chute de l'URSS, le continent africain n'a jamais été considéré que comme le sordide terrain de jeu de la guerre pas si froide entre l'Ouest et l'Est. La dictature de Mobutu dans son ex-Zaïre (aujourd'hui le Congo) en est un parfait exemple. Ensuite, Bill Clinton a voulu stimuler les échanges commerciaux avec l'Afrique, tout en se faisant le promoteur de la lutte contre le sida, mais les tentatives n'ont pas porté. La carte pétrolière semble rendre tout à coup l'Afrique très attrayante.
Le pétrole du golfe Persique, principalement celui de l'Arabie Saoudite et de l'Irak, compte pour presque le tiers des importations américaines. Cette proportion n'est pas appelée à fléchir notablement si l'on conçoit, comme le font de nombreux observateurs, que le désir irrépressible de M. Bush de renverser Saddam Hussein relève moins de raisons sécuritaires que du dessein de s'emparer des leviers de l'industrie pétrolière irakienne. Du reste, les États-Unis souhaitent non pas seulement diversifier leurs approvisionnements, mais les augmenter aussi, au vu de la hausse attendue de 59 % de la consommation énergétique mondiale d'ici 2020.
Si tout se passe donc comme le veulent les Américains, l'Afrique — surtout celle de l'Ouest — assurera dans dix ans aux États-Unis le quart de leur pétrole, la part actuelle étant de 15 %. On s'attend à ce que le Nigeria, premier fournisseur africain des États-Unis et septième producteur mondial, augmente substantiellement sa production sur un horizon de cinq ans, tout comme la Guinée équatoriale et l'Angola, dont les pompages se mesurent en millions de barils par jour. Un pipeline transportant le pétrole tchadien par le territoire du Cameroun devrait entrer en activité en 2004 (au montant de 3,7 milliards $US, il s'agit du plus important investissement américain du genre en Afrique). Les énormes réserves trouvées ces dernières années dans le golfe de Guinée sont particulièrement convoitées: des pétrolières américaines comme ExxonMobil et Chevron y sont déjà installées.
Avantage: le Nigeria est le seul producteur de pétrole subsaharien à faire partie de l'OPEP — qu'il songerait d'ailleurs à quitter. Ce qui signifie qu'une large part du nouveau pétrole africain échapperait aux contraintes des quotas imposés par l'organisation.
Autre avantage: une part importante du pétrole africain se trouve sous l'Atlantique ou près de la côte ouest-africaine, ce qui le rend plus facile à transporter aux États-Unis que celui du golfe Persique ou de la mer Caspienne.
Ces considérations terre à terre viennent mettre en perspective le tapage fait autour du projet de Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (le NEPAD), par lequel les leaders africains cherchent à accroître la part des investissements étrangers sur le continent (une part d'à peine 2 % actuellement) contre la promesse de régler leurs conflits régionaux et de gérer plus sainement leurs gouvernements.
Début septembre, M. Powell prononçait à l'ONU un discours sur le NEPAD — dont le premier ministre «sortant» Jean Chrétien s'est d'ailleurs fait l'un des principaux missionnaires au dernier sommet du G8 à Kananaskis. Fait inhabituel, M. Bush rencontrait de son côté dix chefs d'État africains à New York pour leur parler moins de pétrole que de droits humains et de lutte contre la corruption, et pour les inviter, en faisant référence à la guerre régionale qui déchire le Congo-Kinshasa depuis cinq ans, à persévérer dans leur volonté de pacifier le continent. Dans l'entourage du président, on a même laissé entendre au New York Times que la Maison-Blanche avait davantage foi dans le règlement du conflit au Congo que dans celui en Colombie.
Le NEPAD comme couverture morale et politique aux intérêts américains en Afrique? «Jusqu'à un certain point, peut-être, mais je doute que cela préoccupe beaucoup les États-Unis ou qu'ils aient besoin de cette caution», estime Denis Tougas, de la Table de concertation sur les droits humains au Congo-Kinshasa, à Montréal. En effet. Les États-Unis ont un intérêt ancien pour le pétrole du Nigeria; celui, plus récent, pour le brut de l'Angola se développe sur fond d'un réalignement diplomatique de Washington à l'endroit de Luanda survenu dans la foulée de l'assassinat en février du chef rebelle Jonas Savimbi. Dans son dernier rapport, l'organisation Transparency International mettait le Nigeria et l'Angola dans la catégorie des États les plus corrompus du monde.
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