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À Kandahar, Harper tente de rassurer la population canadienne

Alec Castonguay   14 mars 2006 
Stephen Harper serrant la main d’un soldat canadien hier à Kandahar. Le premier ministre doit rentrer au Canada demain, après plus de deux jours passés en sol afghan. — Roxanne Clowe Forces armées canadiennes
Stephen Harper serrant la main d’un soldat canadien hier à Kandahar. Le premier ministre doit rentrer au Canada demain, après plus de deux jours passés en sol afghan. — Roxanne Clowe Forces armées canadiennes
Ottawa — La visite-surprise du premier ministre Stephen Harper en Afghanistan a culminé hier avec un vibrant plaidoyer en faveur de la mission canadienne dans ce pays à la paix fragile. Malgré le fait qu'il prenait la parole devant environ 1000 soldats et que Kandahar est à plusieurs milliers de kilomètres d'Ottawa, c'est bel et bien à une population canadienne inquiète et divisée que Stephen Harper s'est adressé hier, lançant une opération charme qui vise à faire taire les critiques et à rassurer les citoyens.

Le premier ministre a d'abord voulu dissiper tous les doutes concernant la présence du Canada en Afghanistan, soutenant qu'il n'était pas question de plier bagage. «Ce n'est jamais facile pour les hommes et les femmes qui se trouvent sur la ligne de front», a-t-il dit hier matin au quartier général des forces armées multinationales qui bataillent dans la région de Kandahar, et dont le Canada a pris la direction il y a environ trois semaines. «Il y a peut-être des gens qui ont envie de tout laisser tomber et de prendre leurs jambes à leur cou, mais ce n'est pas votre façon de faire. Ni la mienne. Ce n'est pas non plus la façon de faire des Canadiens. Nous ne prenons pas d'engagements pour nous sauver à la première difficulté. Ce n'est pas notre façon de faire, et ce n'est pas comme cela que nous allons procéder.»

Selon Stephen Harper, le Canada ne peut pas vouloir jouer un rôle sur la scène internationale tout en restant passif lorsque les nations se mobilisent. «Votre travail n'est pas seulement de défendre les intérêts du Canada, a-t-il dit aux militaires. Il consiste aussi à renforcer le leadership international du Canada et à prendre position dans les dossiers importants au lieu de simplement critiquer de l'extérieur. On ne peut pas se contenter d'être des gérants d'estrade. Je veux que le Canada soit un chef de file. Et je sais que vous voulez être au service d'un pays qui mène, pas d'un pays qui se contente de suivre. Et c'est exactement ce que vous faites en participant à une opération de sécurité de l'ONU dirigée par le Canada.»

Des commentaires principalement destinés à la population canadienne, qui doute plus que jamais du bien-fondé de la présence des militaires dans cette région à haut risque où règne encore la résistance du régime déchu des talibans. Une mission de combat qui n'a rien à voir avec les missions de paix traditionnelles du Canada.

D'ailleurs, un sondage Ispos-Reid paru le 4 mars dernier dans la chaîne de journaux CanWest montre que les citoyens sont divisés sur le sujet. Ainsi, 52 % des 800 répondants estiment que les 2300 soldats canadiens sont engagés dans une mission vitale pour le pays et doivent donc rester sur place, alors que 48 % des gens affirment le contraire. En tenant compte de la marge d'erreur de 3,5 %, aussi bien dire que le pays ne s'entend pas. Par contre, une chose est certaine, ce chiffre de 52 % est largement inférieur aux 66 % d'appuis que cette mission recevait lors d'un coup de sonde similaire effectué en janvier 2002, au départ des Canadiens pour l'Afghanistan.

Fait à noter, l'opposition à la présence canadienne dans ce pays est beaucoup plus forte au Québec qu'ailleurs au Canada, alors que 65 % des répondants de la province sont contre cette mission et que 70 % estiment que le gouvernement devrait ramener nos militaires à la maison.

Des chiffres qui ne semblent toutefois pas déranger le gouvernement conservateur, qui juge cette question réglée depuis 2002. «Le débat autour de notre déploiement est terminé. C'est terminé pour ce gouvernement, et je pense que c'est terminé dans la tête de la plupart des Canadiens», a d'ailleurs soutenu Stephen Harper samedi, en route vers l'Afghanistan. Selon lui, le fait de débattre de cette mission aux Communes ou de tenir un vote sur le sujet enverrait un très mauvais signal aux troupes sur le terrain.

Et d'après les commentaires recueillis par la Presse canadienne hier auprès des soldats canadiens à Kandahar, il semble que le premier ministre vise juste. Les militaires interrogés se sont dits surpris et déçus de l'appui mitigé de leurs concitoyens. «Ça, je dois dire que... et je me retiens pour ne pas en dire trop... je dois dire que ça me blesse. Vraiment», a soutenu le caporal Pascal Johanny. «Habituellement, les Canadiens ont toujours approuvé les missions du Canada, que ce soit en Bosnie ou au Kosovo. Là, nous sommes ici, dans l'un des endroits les plus dangereux de la planète où les gens ont vraiment besoin de notre aide et les Canadiens ne veulent plus nous soutenir? C'est étrange.»

Entre la visite d'un hôpital et le survol en hélicoptère de Kandahar, le premier ministre a donc pris quelques minutes pour rassurer les soldats, soulignant à gros traits l'importance de la mission. «Je veux d'abord vous dire à quel point je suis fier du travail que vous faites. Vous risquez votre vie pour défendre nos intérêts nationaux, protéger le Canada et le monde contre le terrorisme et aider le peuple afghan à reconstruire son pays. Je vous remercie. Les Canadiens vous remercient. Le peuple afghan vous remercie», a-t-il dit.

Stephen Harper a affirmé que ce pays lointain à la paix instable avait une grande importance pour le Canada, qui s'est engagé en Afghanistan aux côtés de la communauté internationale après les attentats du 11 septembre 2001. «Votre travail est important puisqu'il est dans notre intérêt national que l'Afghanistan devienne un pays libre, démocratique et paisible, a-t-il dit. Avant d'être affranchi du régime des talibans, l'Afghanistan a souvent servi d'incubateur pour al-Qaïda et d'autres organisations terroristes. [...] Depuis le 11 septembre, al-Qaïda a fait du Canada une cible pour des attaques terroristes. Et au-delà de la menace du terrorisme, il plane la menace des drogues. Un Afghanistan instable représente une proie facile pour les barons de la drogue qui le verraient comme une zone protégée pour produire de l'héroïne, substance qui fait ses propres ravages dans nos rues. Le Canada est un grand pays, mais pas une île. Les événements qui surviennent dans des endroits comme l'Afghanistan nous concernent et présentent une menace pour nous tous au Canada.»

Stephen Harper a terminé son discours par un vote de confiance envers les soldats canadiens. «Votre travail est fondamental pour le Canada, pour le monde libre et pour le peuple afghan. Alors que vous vous préparez à retourner au travail, sachez que je suis avec vous. Votre gouvernement est avec vous. Et, ce qui compte le plus, c'est que les Canadiens sont avec vous», a-t-il dit.

Le premier ministre doit revenir au pays demain, après plus de deux jours en sol afghan. C'est la deuxième fois qu'un premier ministre canadien se rend dans ce pays depuis 2001, après Jean Chrétien en octobre 2003. Ce dernier n'était toutefois resté que quelques heures, avant de repartir au Pakistan.

Avec la Presse canadienne
 
 
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  • Gabriel RACLE
    Inscrit
    mardi 14 mars 2006 09h59
    Des questions subsistent
    La visite du Premier ministre Harper en Afghanistan répond manifestement à plusieurs objectifs : apporter aux troupes canadiennes l'assurance du soutien du gouvernement, sans aucun doute; donner au gouvernement des États-Unis la certitude que la présence du Canada en Afghanistan est ferme et durable, sans aucun doute, alors que la population canadienne est très divisée à ce sujet; se tailler une place sur le plan international dans la lutte contre le terrorisme, fort probablement, même si cette visite ne semble guère relayée dans les médias internationaux; tenter de convaincre la population canadienne du bien-fondé de la présence de nos troupes dans ce pays, sans doute et en tout cas comme une situation de fait, en faisant appel à la fierté nationale : « Nous ne prenons pas d'engagements pour nous sauver à la première difficulté. Ce n'est pas notre façon de faire... ». Se présenter aux yeux de la population comme un chef politique qui sait ce qu'il veut et qui tient à l'affirmer et à le démontrer haut et fort, sans aucun doute, d'autant plus qu'il le fait à partir d'une position pratiquement inattaquable par quelque opposition que ce soit. Autrement dit, Stephen Harper devrait revenir de l'Afghanistan auréolé d'un certain prestige, qui devrait lui valoir des retombées politiques positives. Dans ce genre de situation, il y a toujours un show médiatique à usage interne et à usage externe.

    Mais il reste un certain nombre de questions que l'on peut fort légitimement se poser et auxquelles un débat à la Chambre des communes permettrait peut-être d'obtenir des réponses. On peut tout d'abord se demander pour quelle raison les troupes canadiennes ont quitté la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS), placée sous le mandat des Nations Unies et sous le commandement de l'OTAN, pour passer sous commandement américain. Car même si le brigadier-général canadien David Fraser, assume maintenant le commandement de la Brigade multinationale responsable du Commandement régional Sud, en Afghanistan, il relève du haut commandement américain. Dans une perspective d'aide humanitaire et de reconstruction du pays, tout en luttant contre le terrorisme, n'était-il pas préférable de rester au sein de la FIAS? S'agit-il d'une concession faite aux É.-U.?

    Si les troupes canadiennes doivent rester des années en Afghanistan, comme l'a indiqué le chef d'état-major, le général Rick Hillier, il serait bon d'avoir une idée plus précise à ce sujet. Certes, c'est le gouvernement qui, d'un point de vue constitutionnel, décide de l'emploi des troupes canadiennes, mais c'est la population canadienne qui en paie le prix, soit en vies humaines, soit en milliards de dollars. Elle a donc le droit d'être très bien informée à ce sujet, et le gouvernement doit justifier sa décision et lui en rendre compte, notamment par l'entremise de ses représentants élus.

    Par ailleurs, il est nécessaire que le gouvernement rende compte des résultats de cet investissement. À quoi servent les milliards de dollars consacrés à l'aide à l'Afghanistan, lorsqu'on voit une classe riche s'enrichir toujours plus, se construire des maisons de luxe, fréquenter des supermarchés garnis de produits de choix (RDI a présenté largement cette facette afghane) et une classe de citoyens toujours aussi pauvres et démunis, des gens réduits à cultiver le pavot, source d'opium, pour subsister (87 % de l'opium mondial en 2005, « grâce à des complicités haut placées à Kaboul » (Françoise Chipaux, Le Monde, 29-01-2006)). À quoi sert concrètement l'argent canadien, à qui profite-t-il? On aimerait le savoir. L'exemple irakien avec le gaspillage de milliards de dollars suscite fort légitimement des doutes et des questions.

    Et le même exemple fait se demander si le Canada n'a pas mis les pieds dans un terrain miné d'où il ne sortira que blessé dans combien d'années. Même si la situation n'est pas aussi critique qu'en Irak, il y a des points qui soulèvent des interrogations. Par exemple, qu'advient-il des seigneurs de la guerre? « Dès les faubourgs de Kaboul, l'État afghan disparaît. On ne trouve plus que des seigneurs de la guerre qui gouvernent comme des souverains absolus, prélèvent taxes et impôts et se font fort de ne pas appliquer les directives du gouvernement central. » (Farhad Khosrokhavar)

    On le voit, le Premier ministre nous doit plus qu'un déluge de « bonnes paroles », même adressées de Kandahar, s'il veut rallier toute la population à son point de vue.

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