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H5N1 peut traverser l'Atlantique à vol d'oiseau

Louis-Gilles Francoeur   13 mars 2006 
Le virus de la grippe aviaire H5N1 peut traverser l'Atlantique par les grandes aires de nidification nordiques du Canada, de l'Alaska ou du Groenland, notamment, où les oiseaux migrateurs de l'Asie, de l'Europe et de l'Amérique se retrouvent souvent côte à côte chaque année.

C'est ce qu'a confirmé au Devoir un spécialiste des migrations de sauvagines, Pierre Brousseau, du Service canadien de la faune. M. Brousseau fait partie des spécialistes qui administrent le Plan nord-américain de gestion de la sauvagine, une famille d'oiseaux migrateurs dans laquelle on retrouve les espèces prisées des chasseurs.

«Il y a moins de migrations croisées entre les oiseaux d'Europe et d'ici que sur la côte ouest, où les échanges entre les oiseaux d'Asie et de l'Amérique sont encore plus nombreux», explique le spécialiste.

Mais, du côté québécois, on voit, par exemple, des oies rieuses ou des oies à front blanc dans les pâturages du Saint-Laurent, alors qu'il s'agit d'oiseaux dont les effectifs se retrouvent en Europe. Certains de ces oiseaux migrateurs vont même nicher dans l'ouest des régions arctiques, alors que d'autres vont s'installer au Groenland. Mais ces territoires de nidification font abstraction des frontières et souvent, explique le biologiste, des oiseaux provenant de régions différentes vont s'accoupler et demeurer longtemps ensemble.

La bernache Cravant, une petite oie américaine qui se fait généralement discrète dans le corridor fluvial, est un de ces oiseaux qui ont une aire de nidification nordique très vaste, où les spécimens de toutes les parties du monde se côtoient. Celles qui passent par la vallée du Saint-Laurent migrent en hiver au New Jersey, près d'Atlantic City. Mais une population importante s'installe l'hiver en Irlande. En été, toute cette gent ailée se retrouve dans des territoires nordiques apparentés.

Dans l'ouest du continent américain, ajoute Pierre Brousseau, plusieurs oiseaux de rivage typiquement eurasiens, comme des bécasseaux d'Asie venant des îles Aléoutiennes, sont observés sur les rives de la Colombie-Britannique. Même chose pour les eiders, macreuses et une autre sous-espèce de bernache Cravant longeant les côtes de la Colombie-Britannique, qui retrouvent en été leurs semblables asiatiques, le foyer initial de la grippe aviaire, dans les grandes aires de nidification de l'Arctique canadien.

Il arrive qu'on observe aussi au Québec des oiseaux provenant de cheptels étrangers, mais on ne peut pas toujours imaginer d'où ils viennent, poursuit le spécialiste. C'est le cas de l'oie rieuse, qui ne niche pas en principe sur la grande île Bylot, où se retrouvent l'essentiel de nos grands migrateurs. Mais on l'observe parfois sur le Saint-Laurent en compagnie de nos oies blanches, sans comprendre où s'est faite la jonction entre ces cheptels différents.

Mais le biologiste Brousseau précise qu'il n'y a pas que des échanges nord-sud: il y a aussi des échanges est-ouest. On a ainsi observé jusqu'en Angleterre des goélands à bec cerclé d'ici, ceux qui affectionnent nos petits temples de la malbouffe. De la même façon, dit-il, on a observé par exemple des oiseaux européens, comme le vanneau huppé, dans les environs de St. John's, à Terre-Neuve. Ces échanges seraient le résultat des grandes tempêtes qui transportent en quelques jours des oiseaux de l'autre côté de l'océan.

Pierre Brousseau n'est pas un spécialiste de la grippe aviaire, mais il reconnaît que bien des maladies suivent les corridors migratoires. Mais les oiseaux contaminés par le virus devraient généralement mourir en route, dit-il, parce que l'effort requis pour compléter les migrations est énorme et que les grands froids des régions polaires arrivent aussi à tuer bien des virus et des bactéries. Mais il convient qu'il n'est pas impossible que des oiseaux récemment contaminés puissent achever leur migration et transporter le virus redouté dans nos régions.

Les spécialistes en maladies des cheptels sauvages du Centre québécois de santé des animaux sauvages ont récemment fait un inventaire de tous les services gouvernementaux, provinciaux et fédéraux, qui capturent des migrateurs à différentes fins scientifiques, afin de les mobiliser dans le réseau de détection du virus H5N1, explique Pierre Brousseau. Au Service canadien de la faune, dit Pierre Brousseau, on procède annuellement à la capture d'environ 400 oiseaux migrateurs, comme des bernaches ou des guichettes noires, pour les baguer, les peser et avoir un portrait de leur santé. Lorsque des oiseaux bagués sont abattus par des chasseurs, ces derniers renvoient la bague au centre de coordination du Plan nord-américain de gestion de la sauvagine en identifiant le lieu d'abattage, ce qui permet de suivre l'évolution des corridors migratoires des différentes espèces.

Si on allait au registre des abattages, on pourrait peut-être trouver des oiseaux d'ici abattus en Europe, pense le biologiste, qui n'a toutefois pas fait cette recherche.

Est-ce que les chasseurs de sauvagines vont faire face à des risques accrus, par rapport au reste de la population, s'ils abattent des oiseaux porteurs dont l'état de santé ne s'est pas encore beaucoup détérioré? André Dallaire, du Centre québécois de santé des animaux sauvages de l'Université de Montréal, estime que «le risque est faible» si les mesures de sécurité recommandées pour d'autres maladies infectieuses de gibier, comme la tularémie, le papillome et la salmonellose, sont appliquées avec rigueur. Cela impose de porter des gants, imperméables et difficiles à déchirer, pour éviter les coupures. Et il faut évidemment se laver les mains après avoir plumé et éviscéré un gibier sauvage, surtout avant de fumer ou de manger.

C'est par la voie respiratoire, dit-il, que se transmet principalement l'influenza, dont la grippe aviaire est une variante. Les chasseurs d'ici ne vivent pas avec leurs gibiers, comme c'est le cas des poules et des poulets dans certains pays où ces volatiles vivent littéralement dans la maison familiale. Et nos modes de cuisson sont généralement plus prononcés, ce qui stérilise les chairs de venaison mieux que toute autre méthode.

«On n'est pas en présence d'un risque nul mais d'un risque négligeable, du moins pour l'instant», dit-il, car on n'a pas retracé la présence du virus H5N1 ici. Du moins pas encore.
 
 
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