Libre opinion: Les deux visages des États-Unis
Louis Balthazar - Titulaire intérimaire de la chaire Raoul-Dandurand, Université du Québec à Montréal
3 octobre 2002
Le 20 septembre dernier, le grand public prenait connaissance d'un important document que le président Bush doit bientôt proposer au Congrès des États-Unis sur la nouvelle stratégie de son gouvernement en matière de sécurité nationale. Un paragraphe résume bien le contenu et la portée de ce document voué essentiellement à l'objectif de la lutte contre le terrorisme défini comme une menace à la civilisation.
«Nous entendons défendre les États-Unis, le peuple américain et nos intérêts intérieurs et extérieurs en identifiant et en détruisant la menace avant qu'elle n'atteigne nos frontières. Tandis que les États-Unis vont s'efforcer constamment de solliciter l'appui de la communauté internationale, nous n'hésiterons pas à agir seuls, s'il le faut, pour exercer notre droit d'autodéfense en agissant de façon préventive contre de tels terroristes pour les empêcher de s'en prendre à notre population.»
C'est là un type de langage auquel le président Bush nous a habitués. La stratégie préventive a déjà fait l'objet d'un document du Pentagone, rendu public l'hiver dernier. Cette fois-ci, c'est le président lui-même qui l'appuie. À notre époque, et surtout dans la foulée de la tragédie du 11 septembre 2001, le droit de légitime défense ne peut plus, selon lui, s'exercer après avoir dûment constaté les menées dangereuses d'un agresseur. Les nouvelles armes de destruction massive sont de plus en plus difficiles à repérer. Au surplus, le caractère diffus et évasif de l'ennemi terroriste susceptible de les acquérir fait accroître considérablement la menace. En conséquence, toujours selon Bush, il faut prévenir cette menace, l'identifier à sa source avant même qu'elle ne se concrétise.
Voilà ce que le gouvernement américain entend mettre en oeuvre et, cela ne fait aucun doute, il entend le faire seul. D'après le document, ce sont les Américains eux-mêmes qui montreront du doigt le lieu du danger qui met en cause leurs intérêts, et ce sont eux qui agiront pour le contrer. Sans doute le président s'engage-t-il à chercher l'appui de la «communauté internationale», mais il s'agit bien d'un appui et non pas de l'expression d'un avis.
Assez étrangement, comme le notait récemment l'ancien éditeur du magazine Newsweek, Michael Hirsh, dans un article percutant de la revue Foreign Affairs, au moment où Bush parle de défendre la civilisation, il se dispense allégrement de toutes les pratiques civilisées qu'on associe d'habitude à la civilisation: le respect de l'opinion des partenaires, le dialogue, la recherche du consensus.
De toute évidence, le président suppose que nul autre pays ne s'aventurera à faire sienne cette doctrine. Comment, en effet, concevoir un monde dans lequel une telle stratégie préventive serait le lot de tous les États en mesure de la mettre en pratique? D'ailleurs, le document énonce clairement l'intention du gouvernement américain de s'assurer qu'aucune autre puissance militaire ne soit en mesure de rivaliser avec celle des États-Unis.
Il suffit de prendre conscience du caractère universel d'une telle doctrine pour être profondément inquiet. Il ne s'agit pas seulement de l'Irak mais de n'importe quel État qui serait soupçonné de pouvoir mettre en oeuvre des armes de destruction massive et d'établir des liens avec des terroristes antiaméricains. On pense à plusieurs pays, tout particulièrement au Moyen-Orient. C'est même toute la région qu'on songe à «civiliser» dans certains milieux conservateurs républicains.
Fort heureusement, cette doctrine est loin d'être entérinée par la population américaine. On déplore toutefois qu'il n'y ait pas de véritable opposition organisée contre la politique de George Bush. Il est vrai que la constante évocation du 11 septembre, la tragédie la plus médiatisée de l'histoire des États-Unis, ferme souvent la bouche aux opposants. Les démocrates du Congrès sont trop préoccupés par la campagne électorale en cours pour contrer directement ce qui apparaît comme un élan de patriotisme de la part du commandant en chef.
Mais voici Al Gore, qui devrait s'imposer comme le véritable chef de l'opposition bien que le système américain ne lui laisse aucun rôle officiel. Il a récemment eu le courage d'offrir à la population américaine une authentique solution de rechange dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.
Gore parle d'un leadership américain dans un «commonwealth d'égaux», ce qui vaudrait une légion d'amis aux États-Unis. «Si, par contre, ajoute-t-il, nous nous présentons comme un empire, ce sont nos ennemis qui seront légion.»
On conviendra que ces déclarations, pour rhétoriques et opportunistes qu'elles soient, sont plus acceptables que celles du président en exercice. Elles ont eu l'heur de réveiller une certaine opposition au Congrès. En effet, à la suite des propos d'Al Gore, nous avons entendu un Tom Daschle (leader démocrate au Sénat) plus agressif, un Ted Kennedy plus critique et quelques autres membres du Congrès moins disposés à appuyer le président sans réserves.
Pensons encore au message modéré de Madeleine Albright (secrétaire d'État pendant le second mandat de Bill Clinton) et à toutes ces voix dissidentes à l'intérieur même du Parti républicain, dont les anciens secrétaires d'État Henry Kissinger et James Baker ainsi que le conseiller de Bush père, Brent Scowcroft. Il y a donc lieu de croire que l'unilatéralisme impudent dont fait preuve la présente administration est encore loin de rallier tout le monde aux États-Unis.
Même si le Canada ne jouit pas d'une très grande marge de manoeuvre dans ses rapports avec son puissant voisin, il est sûrement en bonne posture pour ajouter sa voix à celle de tous ces Américains dissidents, dans la tradition jadis bien incarnée par Lester B. Pearson.
La chaire Raoul-Dandurand organise demain un colloque sur la politique étrangère des États-Unis.
«Nous entendons défendre les États-Unis, le peuple américain et nos intérêts intérieurs et extérieurs en identifiant et en détruisant la menace avant qu'elle n'atteigne nos frontières. Tandis que les États-Unis vont s'efforcer constamment de solliciter l'appui de la communauté internationale, nous n'hésiterons pas à agir seuls, s'il le faut, pour exercer notre droit d'autodéfense en agissant de façon préventive contre de tels terroristes pour les empêcher de s'en prendre à notre population.»
C'est là un type de langage auquel le président Bush nous a habitués. La stratégie préventive a déjà fait l'objet d'un document du Pentagone, rendu public l'hiver dernier. Cette fois-ci, c'est le président lui-même qui l'appuie. À notre époque, et surtout dans la foulée de la tragédie du 11 septembre 2001, le droit de légitime défense ne peut plus, selon lui, s'exercer après avoir dûment constaté les menées dangereuses d'un agresseur. Les nouvelles armes de destruction massive sont de plus en plus difficiles à repérer. Au surplus, le caractère diffus et évasif de l'ennemi terroriste susceptible de les acquérir fait accroître considérablement la menace. En conséquence, toujours selon Bush, il faut prévenir cette menace, l'identifier à sa source avant même qu'elle ne se concrétise.
Voilà ce que le gouvernement américain entend mettre en oeuvre et, cela ne fait aucun doute, il entend le faire seul. D'après le document, ce sont les Américains eux-mêmes qui montreront du doigt le lieu du danger qui met en cause leurs intérêts, et ce sont eux qui agiront pour le contrer. Sans doute le président s'engage-t-il à chercher l'appui de la «communauté internationale», mais il s'agit bien d'un appui et non pas de l'expression d'un avis.
Assez étrangement, comme le notait récemment l'ancien éditeur du magazine Newsweek, Michael Hirsh, dans un article percutant de la revue Foreign Affairs, au moment où Bush parle de défendre la civilisation, il se dispense allégrement de toutes les pratiques civilisées qu'on associe d'habitude à la civilisation: le respect de l'opinion des partenaires, le dialogue, la recherche du consensus.
De toute évidence, le président suppose que nul autre pays ne s'aventurera à faire sienne cette doctrine. Comment, en effet, concevoir un monde dans lequel une telle stratégie préventive serait le lot de tous les États en mesure de la mettre en pratique? D'ailleurs, le document énonce clairement l'intention du gouvernement américain de s'assurer qu'aucune autre puissance militaire ne soit en mesure de rivaliser avec celle des États-Unis.
Il suffit de prendre conscience du caractère universel d'une telle doctrine pour être profondément inquiet. Il ne s'agit pas seulement de l'Irak mais de n'importe quel État qui serait soupçonné de pouvoir mettre en oeuvre des armes de destruction massive et d'établir des liens avec des terroristes antiaméricains. On pense à plusieurs pays, tout particulièrement au Moyen-Orient. C'est même toute la région qu'on songe à «civiliser» dans certains milieux conservateurs républicains.
Fort heureusement, cette doctrine est loin d'être entérinée par la population américaine. On déplore toutefois qu'il n'y ait pas de véritable opposition organisée contre la politique de George Bush. Il est vrai que la constante évocation du 11 septembre, la tragédie la plus médiatisée de l'histoire des États-Unis, ferme souvent la bouche aux opposants. Les démocrates du Congrès sont trop préoccupés par la campagne électorale en cours pour contrer directement ce qui apparaît comme un élan de patriotisme de la part du commandant en chef.
Mais voici Al Gore, qui devrait s'imposer comme le véritable chef de l'opposition bien que le système américain ne lui laisse aucun rôle officiel. Il a récemment eu le courage d'offrir à la population américaine une authentique solution de rechange dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.
Gore parle d'un leadership américain dans un «commonwealth d'égaux», ce qui vaudrait une légion d'amis aux États-Unis. «Si, par contre, ajoute-t-il, nous nous présentons comme un empire, ce sont nos ennemis qui seront légion.»
On conviendra que ces déclarations, pour rhétoriques et opportunistes qu'elles soient, sont plus acceptables que celles du président en exercice. Elles ont eu l'heur de réveiller une certaine opposition au Congrès. En effet, à la suite des propos d'Al Gore, nous avons entendu un Tom Daschle (leader démocrate au Sénat) plus agressif, un Ted Kennedy plus critique et quelques autres membres du Congrès moins disposés à appuyer le président sans réserves.
Pensons encore au message modéré de Madeleine Albright (secrétaire d'État pendant le second mandat de Bill Clinton) et à toutes ces voix dissidentes à l'intérieur même du Parti républicain, dont les anciens secrétaires d'État Henry Kissinger et James Baker ainsi que le conseiller de Bush père, Brent Scowcroft. Il y a donc lieu de croire que l'unilatéralisme impudent dont fait preuve la présente administration est encore loin de rallier tout le monde aux États-Unis.
Même si le Canada ne jouit pas d'une très grande marge de manoeuvre dans ses rapports avec son puissant voisin, il est sûrement en bonne posture pour ajouter sa voix à celle de tous ces Américains dissidents, dans la tradition jadis bien incarnée par Lester B. Pearson.
La chaire Raoul-Dandurand organise demain un colloque sur la politique étrangère des États-Unis.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

