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Béchard vendra le mont Orford aux promoteurs

Les profits serviront à agrandir le parc national

Louis-Gilles Francoeur   7 mars 2006 
Le sommet du mont Orford fait partie des 649 hectares que le gouvernement Charest veut vendre au secteur privé. — Parc du Mont-Orford
Le sommet du mont Orford fait partie des 649 hectares que le gouvernement Charest veut vendre au secteur privé. — Parc du Mont-Orford
Le gouvernement Charest entend sortir le mont Orford du parc qui porte son nom, car il projette de vendre la partie sous bail de cette montagne au secteur privé, centre de ski inclus.

C'est ce qu'a annoncé hier, moins d'une semaine après sa nomination, le ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP), Claude Béchard, qui entend vendre par appel d'offres 649 hectares de l'actuel parc national à des promoteurs privés désireux de maintenir en place la station de ski alpin et de développer un golf et un projet immobilier d'au moins 1000 espaces résidentiels. C'est plus de quatre fois les 143 ha que le promoteur André l'Espérance voulait obtenir de Québec pour y construire son golf et quelque 950 espaces résidentiels, afin d'arriver, soutenait-il, à financer la station de ski.

La décision du ministre Béchard, présentée comme du «tourisme durable», a provoqué un tollé immédiat chez les défenseurs de l'intégrité du parc même si elle permettrait de doubler la surface actuel de ce joyau naturel avec les recettes que Québec espère retirer de la vente de la montérégienne au secteur privé. La solution du ministre Béchard s'inspire de celle qu'avait prise Québec pour sortir le mont Tremblant du parc du même nom afin de permettre aux promoteurs immobiliers d'envahir le pied de la montagne et de développer le domaine skiable aux dépens, dans ce cas, d'un des grands ravages de chevreuils des Laurentides. Mais si la montagne de Tremblant se trouvait en périphérie du parc, ce qui a préservé son intégrité, celle d'Orford se retrouve à l'intérieur de l'aire protégée par la loi, ce qui y créera une entorse béante.

La rumeur voulait la semaine dernière que les solutions envisagées pour Orford par l'ancien titulaire du MDDEP, Thomas Mulcair, auraient sensiblement indisposé son chef, Jean Charest. Le ministre gagnait visiblement du temps dans l'espoir que le promoteur décrocherait.

En vertu du bail qui lie Québec et le promoteur l'Espérance, le gouvernement Charest devra rembourser à ce dernier 85 % des coûts du remonte-pente de facture récente, qui dessert maintenant la station de ski. Le promoteur pourra donc ajouter cet argent, fourni par Québec, dans sa proposition d'acquisition de la montagne, ce qu'il n'obtiendrait pas nécessairement d'un autre promoteur privé, expliquait hier une source au sein du MDDEP.

Selon une autre source bien informée, le ministère pourrait certes devoir débourser autour d'une dizaine de millions en dédommagement pour les investissements récents dans la station de ski, mais Québec escompte tirer au moins 25 millions de la vente de cet actif public, ce qui laisserait une somme d'environ 15 ou 16 millions pour acquérir des terrains et doubler, selon la proposition du ministre Béchard, la surface actuelle du parc. Le ministre n'a pas précisé combien de temps il se donnait pour arriver à ses fins, mais on disait dans son entourage que des discussions étaient amorcées avec de grands propriétaires terriens du secteur et qu'on en espérait une conclusion favorable.

Le ministre Béchard, expliquait un proche, n'a pas l'intention de soumettre les nouvelles limites du parc à une nouvelle consultation publique, estimant que la consultation ayant eu cours sur un changement de vocation sur 143 ha (proposition L'Espérance) vaut tout autant pour les 649 qu'on entend privatiser désormais. Le parc national du mont exclu a une surface totale de 5837 ha.

Le conseil du Canton d'Orford, dont le maire Pierre Rodier a été élu pour son opposition au projet L'Espérance, se réunissait hier soir pour faire le point. La partie sera d'autant plus serrée entre Québec et cette municipalité que la décision de Québec imposera à cet organisme municipal l'obligation d'offrir de l'eau potable et des égouts à grands frais à un complexe immobilier dont il ne veut pas. Plusieurs moyens pourraient être envisagés pour bloquer le projet, mais, comme Québec entend procéder par loi spéciale, cette dernière pourrait suspendre plusieurs règles d'intérêt public au profit du promoteur éventuel.

Pierre Dépôt, le porte-parole de l'Association des riverains du lac Bowker, situé au nord du parc, a dénoncé la solution proposée par le gouvernement Charest, tout comme son père, Jean-Guy Dépôt, président du Conseil régional de l'environnement et militant libéral bien connu. Pour Jean-Guy Dépôt, Québec pourrait bien se faire flouer dans cette affaire si un seul promoteur devait se lancer dans la course, ce qui ne laisserait à peu près rien pour agrandir le parc dénaturé par la perte de son principal monument naturel. Pierre Dépôt ajoute de son côté que 15 ou 16 millions, c'est trop peu pour doubler la superficie du parc et que cela ne compensera pas la perte de la montagne. Il se demande par ailleurs quelle sorte d'accès à la montagne auront les randonneurs, car elle sera privatisée et les habitants décideront que c'est chez eux.

Pour la Société de la nature et des parcs (SNAP), si Québec reconnaît enfin que ce parc est trop petit et qu'il faut l'agrandir, force est de constater que le gouvernement aurait pu financer cet agrandissement autrement, notamment en faisait payer aux skieurs le même droit d'entrée qu'on exige de tout autre visiteur d'un parc national au Québec. De plus, réduire un parc national en en prélevant le coeur n'est pas un bon moyen de hausser la moyenne provinciale d'aires protégées, qui ne dépasse pas 3,4 %, soutient cet organisme qui n'est pas opposé à la consolidation économique de la station de ski, «mais pas aux dépens de son intégrité», expliquait Jean-François Gagnon.

Pour l'ancien ministre de l'Environnement, Paul Bégin, qui a aussi été Procureur général du Québec, la décision du ministre Béchard est la «pirouette juridique» dont rêvaient les promoteurs depuis longtemps parce qu'elle leur donne le contrôle total du territoire même si Québec promet d'assortir le développement de la montagne de conditions rigoureuses.

«Le ministre Béchard essaie de faire indirectement ce que la loi interdit formellement: il joue sur les mots en disant que les projets de golf et de résidences ne seront pas développés dans un parc, puisqu'il aura préalablement privatisé cet espace de conservation», explique l'ancien Procureur général du Québec, qui préconise le recours à une action en nullité et une injonction contre ces décisions gouvernementales, y compris pour faire annuler une éventuelle loi qui viserait à contourner les règles générales de la loi sur les parcs par des exceptions.
 
 
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  • Roland Berger
    Abonné
    mardi 7 mars 2006 08h04
    Encore un doute ?
    Si des Québécois entretenaient encore un certain doute sur l'intention du gouvernement Charest de dévaliser les biens publics au profit des « tinamis », la décision de Béchard devrait leur mettre les deux yeux dans les trous !

  • Guylaine Maheux
    Abonné
    mardi 7 mars 2006 09h11
    Toujours floué
    En 1965, dans le recueil de poésie Mémoire, au coeur de la Révolution tranquille, le poète Jacques Brault constate qu' « Un peuple apprend à se mettre debout [.] face aux chacals de l'histoire », debout face à ceux qui nous avaient en quelque sorte vendus aux plus offrants.

    Le poète insiste à cette époque sur l'importance de se rappeler : « Si je parle ainsi de choses anciennes c'est qu'elles demeurent et dangereuses dans notre oubli » écrit-il dans le poème éponyme.

    En 2006, nous assistons, impuissants (sans doute parce que nous sommes responsables de leur présence, les ayant tout de même élus), au retour des chacals de l'histoire puisque nous avons mis au pouvoir un parti politique qui vend le pays au plus offrant. Après avoir saccagé les CPE, après avoir remis en question l'universalité des soins de santé (heureusement, le Ministre Couillard a plus d'intelligence sociale que le reste de son parti), après avoir décrété les règles de conduites aux syndicats des enseignants en mettant fin aux négociations et en imposant ses vues, après avoir défusionné les villes fusionnées, toujours pour contenter quelques riches individus le Gouvernement québécois de Jean Charest s'apprête à vendre le Mont Orford, un des joyaux du paysage québécois.

    Sans doute a-t-on le gouvernement qu'on mérite ? Je ne sais trop. En tout cas, en lisant ce matin dans le Devoir l'article de Louis-Gilles Francoeur annonçant que le gouvernement vendrait le Mont Orford à des promoteurs afin qu'y soit fait un autre terrain d'amusement (de golf) pour quelques privilégiés à gros sous et quelques condominiums de grand luxe (sûrement pas pour les déshérités), je ressens ce que bien des Québécois comme Jacques Brault éprouvaient dans les années 60 : je me sens floué par quelques salauds sans scrupules qui s'occupent de nous en nous dépossédant !

    Claude Paradis,
    Enseignant et poète

  • Sophie Descoteaux
    Inscrite
    mardi 7 mars 2006 09h50
    L'Observatoire du Mont-Mégantic menacé
    Les astronomes québécois devront-ils bientôt fermer l'un des plus importants observatoires professionnels du Canada?

    Dans un article publié en juillet 2005, Louis-Gilles Francoeur rapportait les craintes de chercheurs en astrophysique et d'astronomes amateurs au sujet de l'augmentation de la pollution lumineuse dans l'environnement de l'Observatoire du Mont-Mégantic.

    À la suite de l'annonce du 6 mars du ministre Béchard quand à l'éventuelle vente du mont Orford à des promoteurs privés, il y a tout lieu de s'inquiéter davantage. En effet, le "tourisme durable" dont parle le ministre pourrait fort bien résulter en l'aménagement de pistes de ski éclairés permettant le ski de soirée, mais aveuglant du même coup les instruments de l'Observatoire. Compte tenu que la pollution lumineuse est déjà un problème important pour les utilisateurs de l'Observatoire, ce nouvel éclairage pourrait mener directement à l'arrêt des activités de recherche en cet endroit.

    Le Québec est un des champions mondiaux de la pollution lumineuse. Et cela n'a pas que des impacts sur le travail des astronomes. De plus en plus de scientifiques s'inquiètent des impacts de la pollution lumineuse sur plusieurs espèces d'oiseaux, notamment, qui profitent de la noirceur pour s'accoupler ou se nourrir.

    Dans le contexte où une proportion de plus en plus grande de citoyens exige de la part de leurs gouvernements plus de clairvoyance sur le plan environnemental, l'annonce du ministre Béchard montre qu'il a apparemment omis de tenir compte des mots "développement durable" inscrits dans le titre de son propre ministère. Ou peut-être devrions-nous les lui expliquer?

  • Estelle Lebel
    Inscrite
    mardi 7 mars 2006 12h09
    Le Québec devient un
    Je suis consternée d'assister au prochain démantellement du Patrimoine québécois, au profit du milieu des affaires. Le Parc du Mont-Orford, joyau de la région de l'Estrie, un autre de nos biens à nous Québécois,est en passe de nourrir l'avidité du secteur privé.

    Devant le charcutage expéditif dans nos valeurs patrimoniales québécois, je ressens avec un dégoût suprême l'aboutissement de la mission messianique que le Canada anglais con-
    fèrait à Jean Charest à la tête du Parti libéral à l'Assemblée nationale du Québec.

    L'ennemi est dans la demeure. Qu'on se le tienne pour dit.

    Après ces nombreuses ventes de feu précipités, après avoir dilapidé à deux mains les épargnes des québécois et ses biens publics patrimoniaux, quelles valeurs nous restera-t-il en mains pour, éventuellement, appuyer nos négociations à l'égard des taux d'intérèt, par
    exemple, ou quelqu'autres revendications devant les marchés internationaux ?

    J' appelle à la vigilance discriminatoire, au
    patriotisme véritable, sentiment plus noble
    que celui qui supporte cette campagne concertée qui a pour effet direct de transformer le Québec en véritable "Pan Shop" .

    Estelle Lebel
    Rivière-du-Loup

  • vanessa pinard
    Inscrite
    mardi 7 mars 2006 13h37
    Déception amère
    Quelle déception hier en écoutant les nouvelles par rapport au Mont Orford!

    Moi, une citoyenne de Sherbrooke, qui a consacré ses énergies à tenter de sauvegarder une belle montagne contre l'assaut de promoteurs affamés d'argent, je me dois de constater qu'encore en 2006 l'argent et le pouvoir l'emporte sur la protection de l'environnement.

    Et on se demande pourquoi les jeunes ne s'impliquent pas en politique! Petite politique à courte vision...

    Vanessa Pinard

  • jackyboy
    Abonné
    mardi 7 mars 2006 23h19
    À l'ombre de l'Orford
    Je partage avec le Premier ministre du Québec l'insigne fierté d'être un fils des Cantons-de-l'Est. On ne choisit pas son pays natal ni ses frères et soeurs. Plus jeune, une fois traversé le pont de fer de la rivière Noire, puis la grosse côte franchie, on se retrouvait chez ma grande soeur au sortir du village.

    Chez elle, je trouvais d'abord dans l'air de la cour beaucoup plus d'écho. Puis surgissait à l'horizon comme une grosse bête bleue étirée qui avalait mes pensées pendant de longues minutes. C'était le Mont-Orford, je ne le savais pas, vu du canton d'Ely en piquant tout droit par-dessus l'épaule du canton de Stukely.

    Plus tard, en camping avec les gars du secondaire, nous irions faire quelque ramdam de jeunes flots, chanter à la belle étoile en éperonnant de tout notre soûl les flancs boisés de la belle bête increvable. L'hiver dernier, ma blonde et moi sommes allés skier au moins quatre dimanches. Et puis encore, à l'été 2005, nous avions la chance de passer la saison en face, à Peasley.

    De mai jusqu'à l'or d'octobre, je ne me suis jamais lassé de suivre à la trace l'état du grand crâne d'Orford, tantôt renfrogné et gris métallique avant l'orage, tantôt complètement anéanti sous un mystère de brume, mais le plus souvent droit devant comme un souverain noir et vert se mirant, de loin en loin, dans l'étang.

    Les aïeux de ce royaume rieur ont fait preuve d'une vision remarquable et d'une générosité qui ne court pas les annales en mettant en commun leurs terres et en léguant à tous le Parc et les cimes du Mont-Orford. Alors que le temps des sucres ensorcelle à nouveau le coeur des érables qui dominent la montagne, j'ai entendu aux nouvelles aujourd'hui que c'était une erreur historique d'avoir attaché un centre de ski et un terrain de golf à ce parc national! Entre fils héritiers, nous n'aurions pas, il me semble, à rappeler qu'un grand poète a, par-dessus le marché, ensemencé ses mots avec la terre et le vent âpre des environs : «C'est l'heure où le chevreuil vient boire à la rivière / Le couchant, au milieu de l'horizon transi / Dévale de l'Orford vers l'abîme polaire» (Alfred DesRochers, La Chasse, À l'Ombre de l'Orford).

    Avec sa pointe de savant et sa voix grave, DesRochers, qui fut aussi un peu prophète dans son pays, nous renvoie à notre besogne car, des hauts plateaux de Barston-Ouest, en passant par le souffle coupé de Ste-Anne-de-la-Rochelle jusqu'à la plaine de Béthanie, nous sommes tous des petits au pied de l'Orford, cet aimant qui nous rassemble et élève notre regard. Par monts et par vaux, c'est avec amour que je rappelle ces faits. Mais cela, je le sais, n'a aucune valeur sonnante.

    Un marteau pour construire des condos résonne bien plus haut que ces pauvres mots d'un habitué très ordinaire du Mont-Orford. N'empêche. « Ma joie ou ma douleur chante le paysage», disait encore Alfred. Alors, on comprendra que ces quelques allusions servent à traduire ma rage à l'idée qu'on pourra bientôt vendre au plus offrant le Mont Alfred-Desrochers et toute la suite! Au plus offrant ou au plus fort la poche libérale? Le Premier ministre croit-il vraiment être en mesure de regarder sans honte tous ses compatriotes de la terre de aurores?

    Jacques Desmarais

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