Revue de presse - À chaque époque son débat
Manon Cornellier
4 mars 2006
Ralph Klein sait comment mettre son homologue conservateur fédéral dans l'embarras. Le premier ministre albertain avait promis des propositions de réforme en santé et il a tenu parole cette semaine. Il ne s'agit toujours que de propositions qui seront soumises à consultations et tant le Toronto Star que le Globe and Mail parlent d'un document réfléchi et nécessaire, le système ayant besoin d'ajustements. Mais les deux quotidiens estiment que Klein a fait un pas de trop en permettant à qui en a les moyens d'obtenir des soins plus rapidement auprès du privé. Il n'offre rien à l'ensemble des citoyens, comme une garantie de soins dans un délai raisonnable, à l'image de celle proposée par Québec. De plus, l'Alberta, contrairement au Québec, permettrait aux médecins d'oeuvrer dans les deux systèmes et d'imposer les tarifs de leur choix dans le secteur privé.
Pour les deux quotidiens, il ne fait pas de doute que les médecins auront tendance à donner préséance à leur pratique privée, ce qui pavera la voie à une médecine à deux vitesses. Le Star y voit par conséquent une menace pour le système public actuel. Le quotidien reconnaît qu'il faudra attendre de connaître les détails pour réagir plus à fond, mais il rappelle que personne n'aurait tendance à vouloir se payer des soins de santé si le temps d'attente pour certaines interventions n'était pas aussi long dans le système public. Mais le fait de permettre aux médecins d'oeuvrer dans les deux systèmes ne corrigerait pas ce problème. Au contraire. Les temps d'attente se sont accrus dans les pays qui le permettent, soutient le Star en citant une étude d'un professeur de l'université de Toronto. Le quotidien trouve ironique que cette idée resurgisse dans la province qui a le mieux réussi à réduire ses délais d'attente au Canada, et ce, pour tous ses citoyens, riches et pauvres.
***
Le premier ministre Stephen Harper fait face à un autre casse-tête: les suites à donner au rapport Gomery. Un groupe de gens d'affaires, d'anciens hauts fonctionnaires et de spécialistes en administration publique ont lancé une campagne pour lui demander d'ignorer certaines des 19 recommandations du juge. Une pétition à cet effet circule, révélait le Citizen cette semaine. Son but: convaincre Harper de ne pas trop diluer le pouvoir du premier ministre. Les signataires rejettent en particulier l'idée de donner une identité constitutionnelle séparée à la fonction publique, de forcer les ministres à donner des ordres écrits pour contrecarrer une décision bureaucratique, de réduire le rôle du greffier du Conseil privé et de retirer au premier ministre le pouvoir de nommer les sous-ministres. Selon eux, la première recommandation ouvre la voie à un gouvernement par les non-élus, la seconde nuit à la relation de confiance entre le ministre et son sous-ministre, et les deux autres peuvent brouiller les lignes de responsabilité. Reste à savoir si Harper les écoutera. À suivre.
***
N'ajustez pas votre calendrier. Nous sommes bien en 2006, à une époque où l'on aurait cru révolu le débat sur la place des femmes sur le marché du travail. Eh bien non. Michael Coren, du Toronto Sun, a décidé de faire fi des réactions et d'affirmer haut et fort que la place d'une femme est à la maison. «Il n'est pas question de toutes les femmes, précise-t-il, mais une des raisons principales pour lesquelles la société a perdu une grande partie de sa stabilité, de sa grâce et de son décorum est que trop de femmes ayant des enfants ont été fortement incitées à fuir "l'emprisonnement" de la famille pour la "liberté" du bureau.» Dans sa chronique, reprise par d'autres journaux de la chaîne, il reconnaît que certaines femmes n'ont pas le choix, mais personne ne lui a prouvé, dit-il, que le monde se porterait mieux si plus de femmes étaient banquières, ingénieures ou avocates. «Par contre, on peut trouver de nombreux arguments montrant que le monde serait meilleur si plus de femmes étaient mères. Et cela ne signifie pas un simple acte de procréation mais de la dévotion, du sacrifice et du temps», poursuit-il, ajoutant que personne ne force les femmes à être mères et que si elles le deviennent, «elles devraient prendre leur nouveau travail au sérieux». Et la chronique de continuer sur le même ton. Cela lui a valu des invitations à des tribunes téléphoniques où les appuis étaient nombreux.
Une de ces tribunes téléphoniques était animée par son collègue du Winnipeg Sun, Charles Adler. Après l'émission, ce dernier s'en est voulu de ne pas avoir confronté Coren davantage. C'est finalement le lendemain, dans sa chronique, qu'il livre sa pensée, évoquant sa mère travailleuse qu'il n'a jamais perçue comme une égoïste, bien au contraire. Il invite Coren à ne pas blâmer les femmes qui, grâce à leur carrière, offrent des perspectives d'avenir à leurs enfants ou se prémunissent contre la pauvreté en cas d'échec de leur mariage. Adler pose une série de questions à Coren et à ses supporteurs. Entre autres, il demande pourquoi il est désirable pour un homme de se réaliser intellectuellement à travers son travail, mais mal pour une femme de rechercher la même chose.
Ce débat n'est pas la seule surprise de la semaine en ce qui a trait à la situation des femmes. Alors que presque tous les quotidiens anglophones, du Halifax Daily News au Vancouver Province en passant par la une du Edmonton Journal, ont fait état d'une recherche d'un anthropologue canadien affirmant que les hommes des cavernes en Europe auraient préféré les blondes, ce qui expliquerait le fort pourcentage de blondes dans les pays nordiques, seulement une poignée de journaux ont fait état d'un rapport portant sur le traitement des victimes de trafic d'êtres humains à des fins sexuelles et qui classait le Canada au tout dernier rang des pays examinés. Il n'y a qu'au Canada où les victimes qui s'en sortent et se plaignent ne reçoivent aucune aide et sont déportées le plus rapidement possible. Et ces victimes sont surtout des femmes.
Il y a aussi une seule journaliste, Lyn Cockburn, du Edmonton Sun, qui a relevé que le Dakota du Sud a adopté, il y a une semaine, une loi interdisant tout avortement, sauf quand la vie de la mère est en danger. Un retour en arrière, déplore Cockburn. La façon de limiter l'avortement — ce que même elle qui est «pro-choix» souhaite — n'est pas de l'interdire et de forcer le recours à des interventions dangereuses, rappelle-t-elle, mais de le rendre inutile en réduisant les grossesses non désirées grâce à la contraception et l'éducation.
mcornellier@ledevoir.com
Pour les deux quotidiens, il ne fait pas de doute que les médecins auront tendance à donner préséance à leur pratique privée, ce qui pavera la voie à une médecine à deux vitesses. Le Star y voit par conséquent une menace pour le système public actuel. Le quotidien reconnaît qu'il faudra attendre de connaître les détails pour réagir plus à fond, mais il rappelle que personne n'aurait tendance à vouloir se payer des soins de santé si le temps d'attente pour certaines interventions n'était pas aussi long dans le système public. Mais le fait de permettre aux médecins d'oeuvrer dans les deux systèmes ne corrigerait pas ce problème. Au contraire. Les temps d'attente se sont accrus dans les pays qui le permettent, soutient le Star en citant une étude d'un professeur de l'université de Toronto. Le quotidien trouve ironique que cette idée resurgisse dans la province qui a le mieux réussi à réduire ses délais d'attente au Canada, et ce, pour tous ses citoyens, riches et pauvres.
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Le premier ministre Stephen Harper fait face à un autre casse-tête: les suites à donner au rapport Gomery. Un groupe de gens d'affaires, d'anciens hauts fonctionnaires et de spécialistes en administration publique ont lancé une campagne pour lui demander d'ignorer certaines des 19 recommandations du juge. Une pétition à cet effet circule, révélait le Citizen cette semaine. Son but: convaincre Harper de ne pas trop diluer le pouvoir du premier ministre. Les signataires rejettent en particulier l'idée de donner une identité constitutionnelle séparée à la fonction publique, de forcer les ministres à donner des ordres écrits pour contrecarrer une décision bureaucratique, de réduire le rôle du greffier du Conseil privé et de retirer au premier ministre le pouvoir de nommer les sous-ministres. Selon eux, la première recommandation ouvre la voie à un gouvernement par les non-élus, la seconde nuit à la relation de confiance entre le ministre et son sous-ministre, et les deux autres peuvent brouiller les lignes de responsabilité. Reste à savoir si Harper les écoutera. À suivre.
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N'ajustez pas votre calendrier. Nous sommes bien en 2006, à une époque où l'on aurait cru révolu le débat sur la place des femmes sur le marché du travail. Eh bien non. Michael Coren, du Toronto Sun, a décidé de faire fi des réactions et d'affirmer haut et fort que la place d'une femme est à la maison. «Il n'est pas question de toutes les femmes, précise-t-il, mais une des raisons principales pour lesquelles la société a perdu une grande partie de sa stabilité, de sa grâce et de son décorum est que trop de femmes ayant des enfants ont été fortement incitées à fuir "l'emprisonnement" de la famille pour la "liberté" du bureau.» Dans sa chronique, reprise par d'autres journaux de la chaîne, il reconnaît que certaines femmes n'ont pas le choix, mais personne ne lui a prouvé, dit-il, que le monde se porterait mieux si plus de femmes étaient banquières, ingénieures ou avocates. «Par contre, on peut trouver de nombreux arguments montrant que le monde serait meilleur si plus de femmes étaient mères. Et cela ne signifie pas un simple acte de procréation mais de la dévotion, du sacrifice et du temps», poursuit-il, ajoutant que personne ne force les femmes à être mères et que si elles le deviennent, «elles devraient prendre leur nouveau travail au sérieux». Et la chronique de continuer sur le même ton. Cela lui a valu des invitations à des tribunes téléphoniques où les appuis étaient nombreux.
Une de ces tribunes téléphoniques était animée par son collègue du Winnipeg Sun, Charles Adler. Après l'émission, ce dernier s'en est voulu de ne pas avoir confronté Coren davantage. C'est finalement le lendemain, dans sa chronique, qu'il livre sa pensée, évoquant sa mère travailleuse qu'il n'a jamais perçue comme une égoïste, bien au contraire. Il invite Coren à ne pas blâmer les femmes qui, grâce à leur carrière, offrent des perspectives d'avenir à leurs enfants ou se prémunissent contre la pauvreté en cas d'échec de leur mariage. Adler pose une série de questions à Coren et à ses supporteurs. Entre autres, il demande pourquoi il est désirable pour un homme de se réaliser intellectuellement à travers son travail, mais mal pour une femme de rechercher la même chose.
Ce débat n'est pas la seule surprise de la semaine en ce qui a trait à la situation des femmes. Alors que presque tous les quotidiens anglophones, du Halifax Daily News au Vancouver Province en passant par la une du Edmonton Journal, ont fait état d'une recherche d'un anthropologue canadien affirmant que les hommes des cavernes en Europe auraient préféré les blondes, ce qui expliquerait le fort pourcentage de blondes dans les pays nordiques, seulement une poignée de journaux ont fait état d'un rapport portant sur le traitement des victimes de trafic d'êtres humains à des fins sexuelles et qui classait le Canada au tout dernier rang des pays examinés. Il n'y a qu'au Canada où les victimes qui s'en sortent et se plaignent ne reçoivent aucune aide et sont déportées le plus rapidement possible. Et ces victimes sont surtout des femmes.
Il y a aussi une seule journaliste, Lyn Cockburn, du Edmonton Sun, qui a relevé que le Dakota du Sud a adopté, il y a une semaine, une loi interdisant tout avortement, sauf quand la vie de la mère est en danger. Un retour en arrière, déplore Cockburn. La façon de limiter l'avortement — ce que même elle qui est «pro-choix» souhaite — n'est pas de l'interdire et de forcer le recours à des interventions dangereuses, rappelle-t-elle, mais de le rendre inutile en réduisant les grossesses non désirées grâce à la contraception et l'éducation.
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