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Libre opinion: La disparition d'un juge humaniste

Gilles Gendreau - Ex-directeur de Boscoville et professeur émérite à l'Université de Montréal  3 mars 2006 
Le juge Marcel Trahan est décédé le 18 février dernier. Le Québec perd un géant de la conception et de l'application humanistes des lois portant sur les jeunes contrevenants. Le texte qui suit est le témoignage non pas d'un juriste mais d'un professionnel de la psychoéducation qui a eu le privilège, dès le début de sa carrière, il y a plus de 50 ans, d'établir avec lui de solides liens de coopération qui n'ont jamais cessé de s'enrichir.

À cette époque, une équipe de jeunes professionnels, dont j'étais le coordonnateur, était en train de créer ce qui allait devenir un des lieux où s'élaborerait la psychoéducation. Nous cherchions en effet à mettre sur pied une expérience dont l'objectif était d'une part de tenter de réadapter de jeunes «délinquants» de 16-18 ans qui, très souvent pour leur plus grand malheur, prenaient le chemin des prisons d'adultes faute d'institutions adaptées à leurs problèmes et à leurs besoins particuliers.

D'autre part, nous cherchions aussi à comprendre comment planifier et créer un système d'accompagnement des individus et des groupes qui pourraient tenter de mieux stimuler ces jeunes à découvrir leur véritable potentiel. L'équipe des fondateurs de Boscoville voulait ainsi apporter sa contribution aux efforts de renouvellement du style et des méthodes d'intervention.

Nous étions donc de jeunes professionnels pleins d'enthousiasme et d'espoir en une conception nouvelle de la rééducation. Je fais ici référence aux années 50.

Soucieux de construire une expérience dynamique s'appuyant sur la compétence de son personnel, nous aurions eu encore plus de difficulté à mettre en marche et à développer ce projet n'eût été de la compréhension et de la confiance de certains juges. Le juge Trahan n'en manqua jamais; il savait même interpréter avec enthousiasme ce projet novateur auprès de ses collègues.

Un jeune à la fois

Notre premier défi était de tenter de faire une synthèse réaliste entre les perspectives cliniques de la rééducation et les perspectives juridiques associées aux comportements délinquants. Au lieu de les opposer ou de les contourner à cause de leurs incompatibilités apparentes, comme cela était de mise dans la culture de l'époque, l'avocat Marcel Trahan, alors procureur au Tribunal de la jeunesse, cherchait, lui, à comprendre ce qui pouvait les rendre complémentaires. Comment l'application de la loi pouvait-elle aider le jeune délinquant à s'adapter aux réalités sociales et les intervenants à mettre en place des conditions d'intervention appropriées aux besoins d'un jeune?

L'emploi du singulier est intentionnel ici. Bien sûr, l'avocat Trahan connaissait les problématiques générales des jeunes délinquants et savait s'en éclairer. Mais pour lui, en tant que responsable du premier groupe d'«officiers de probation», il savait que chaque cas présentait des besoins à la fois semblables aux caractéristiques générales mais d'emblée différents car relatifs à la personnalité du jeune, à son contexte familial et social. En 2006, ces remarques ont l'air tellement évidentes. Oui, en principe, mais dans la pratique, il s'agit toujours d'une mission dont la société ne reconnaît pas souvent, dans les faits, la complexité.

On ne sera pas surpris si j'insiste pour témoigner que le juge Marcel Trahan fut, parmi ses pairs, un de ceux qui étaient non seulement les plus ouverts à cette démarche mais les plus compétents et les plus attentifs aux difficultés des jeunes et aux nôtres, jeunes professionnels qui devaient faire nos gammes au quotidien de l'intervention avec des «condamnés» par des juges à se faire aider. Quel paradoxe incontournable pour certains jeunes «délinquants» qui comparaissaient devant le tribunal!

Pour Marcel Trahan et quelques-uns de ses collègues qu'il inspirait de sa verve infatigable, c'était fondamentalement aussi une des manières de protéger la société que d'«aider le jeune» à se faire aider: c'était une mesure nécessaire pour qu'il s'en sorte, non une punition.

Pas que la loi du talion

J'illustrerai sa philosophie de juristes «humanistes» par un fait. Vers 1965, l'équipe de Boscoville a organisé un colloque pour réfléchir sur la problématique de jeunes ayant été impliqués dans un meurtre: nous comptions une dizaine de cas ayant vécu cette terrible expérience. Nous avions intitulé le colloque «Jeunes coupables de meurtres». Le juge Trahan devait y prononcer la conférence d'ouverture. Fort délicatement, quelques semaines avant que nous n'en fissions la publicité, il a téléphoné au soussigné pour lui suggérer ceci: «Pourquoi ne changeriez-vous pas votre titre pour celui de "Jeunes auteurs de meurtres"?»

Ce grand juriste que fut Marcel Trahan venait une autre fois de nous montrer la continuité qu'il y avait entre une conception humaniste de la réadaptation des jeunes contrevenants et celle de la loi. Merci, Marcel, nous avons été plusieurs à ne jamais l'oublier.

Toujours fidèle à cette conception, il n'a pas hésité, au début des années 2000, à tenter de la faire partager aux membres du comité de la Chambre des communes chargé d'étudier les principes de base de la nouvelle loi sur les jeunes contrevenants. Pour rencontrer ce comité, il a mobilisé un groupe de professionnels qui ont été accompagnés par un ancien de Boscoville, qui avait été «auteur d'homicide» à 16 ans. Et cet ancien, devenu père de famille et citoyen des plus respectables, a apporté le témoignage de son expérience.

Les plus farouches défenseurs du principe «à crime semblable sentence d'adulte» ont été ébranlés par cette démarche du juge québécois. Ils venaient d'avoir l'occasion de prendre conscience d'une conception de la justice qui ne se réduisait pas à la loi du talion.

« Leur » juge

Ce géant que fut le juge Marcel Trahan, sur le plan tant social que juridique, n'avait rien d'un aristocrate hautain et distant, abusant du prestige lié à sa fonction. Ce fut de nouveau évident lors des retrouvailles organisées spontanément à Boscoville en 1997. Des centaines de jeunes, de parents et d'intervenants venus pour témoigner de ce que représentait pour eux cette institution qu'une décision à courte vue mettait en danger ont rendu au juge Trahan un vibrant hommage. Associé à Boscoville depuis les tout débuts et maintenant à la retraite, il fut accueilli avec grande révérence par tous les anciens.

Si la fonction de juge est en général respectée dans les sociétés, les délinquants l'associent surtout à «condamnation» et à «sentence» beaucoup plus qu'à «justice». Le fait qu'un juge, représentant d'une certaine façon tous les juges que ces anciens avaient connus, soit ainsi acclamé par d'ex-délinquants, cela tient du paradoxe! [...] Avant même le rassemblement dans le gymnase, on avait pu observer à l'extérieur des scènes fort touchantes: plusieurs anciens remerciaient spontanément «leur» vieux juge qu'ils venaient d'apercevoir dans la foule.

Les organisateurs de la rencontre avaient demandé au juge Trahan de prendre la parole. J'en résumerai le sens par une phrase exprimant tout ce qui, à ses yeux, motivait ses décisions: «Oui, je suis fier d'avoir pu confier à Boscoville la responsabilité de vous aider à vous construire.»

À ce moment, tous, anciens et autres participants, ont acclamé à l'unisson celui qui venait de traduire la fierté de tous de participer à cet événement. C'est maintenant à moi, ton vieil ami, d'exprimer à quel point je suis fier d'avoir pu travailler avec toi et bénéficier de ta sagesse et de ton dynamisme. Et je ne suis pas le seul, il s'en faut. [...]
 
 
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