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Rien d'absolu

Josée Boileau   3 mars 2006 
Le jugement de la Cour suprême est aussi clair qu'il était prévisible: on peut encadrer le port du kirpan dans les écoles, mais on ne peut certainement pas l'interdire totalement. Cette nuance sera-t-elle comprise? Peut-être pas, si on en croit les premières réactions. Pourtant, il faudra bien se faire à ces distinctions.

Au nombre des causes au sujet desquelles la Cour suprême s'est prononcée en matière de liberté de religion, toujours en observant le précepte de l'accommodement raisonnable, il eût été surprenant qu'elle avalise le principe de la «tolérance zéro», selon le mot de Paul Bégin, procureur général du Québec au moment où la saga judiciaire du kirpan s'était engagée.

La commission scolaire Marguerite-Bourgeoys et le gouvernement du Québec ont eu beau, pour justifier leur refus total du kirpan à l'école, faire valoir des motifs de sécurité — qui leur avaient permis de remporter la manche en Cour d'appel —, ceux-ci ne pouvaient tenir la route ni en se basant sur les faits (jamais en 100 ans au Canada un kirpan n'a provoqué un seul incident à l'école) ni en faisant appel à des comparaisons. Oui, on peut interdire le kirpan dans un tribunal ou à bord d'un avion, mais c'est parce que c'est l'affaire de quelques heures. L'école, elle, est un milieu de vie que l'on fréquente pendant des années. Y interdire totalement ce symbole religieux qu'est le kirpan est abusif.

En fait, conclut la Cour suprême, chaque lieu a le droit d'établir le niveau de sécurité qui lui est propre. Et à l'école, ce ne peut pas être tout ou rien. Les autorités ont voulu tomber dans cet absolutisme? Tant pis, car le jeune Gurbaj Singh Multani, lui, «n'a jamais revendiqué le droit de porter son kirpan à l'école sans aucune restriction».

C'est la clé de ce jugement. Hier, cela ne semblait toutefois pas être compris. À preuve, le communiqué émis par la Centrale des syndicats du Québec qui, en réaction, se disait préoccupée par la violence à l'école. «Tout ce qui annonce un certain laxisme est inquiétant», peut-on y lire. Mais il n'y a pas de laxisme!

Cette incompréhension, partagée par bien des gens, témoigne en fait de notre difficulté à aborder avec maturité toutes les questions religieuses qui nous interpellent aujourd'hui. Le débat sur la place du religieux qui secoue tout l'Occident est ravivé par des croyances figées dans des temps anciens. En soi, c'est un choc. Mais au Québec, le débat prend une tournure particulière parce que notre propre rupture avec la religion est fraîche à nos mémoires. Or les chartes des droits et les phénomènes démographiques nous obligent à rebrasser le jeu dans une partie que l'on croyait terminée.

Et nous jouons très mal.

C'est à cause de la Charte!, font valoir les uns en la maudissant. Mais la Charte ne disparaîtra pas, et tous les fondamentalistes du pays — dont fait partie la famille du jeune Multani, tous les sikhs ne portant pas le kirpan — ont le droit de l'invoquer. Elle fait partie des règles du jeu, c'est tout. Dans cette optique, il faut reconnaître que ce fut une erreur de la part de Québec d'en appeler du jugement de la Cour supérieure sur le kirpan, qui avait strictement encadré l'utilisation de celui-ci.

Le ministre Bégin avait en fait cherché, par la voie judiciaire, à mêler l'État au débat religieux. Dans un texte publié l'an dernier dans Le Devoir, M. Bégin soulignait à quel point «il est absolument essentiel que tous les acteurs, et particulièrement l'État québécois, interviennent et participent activement à ces débats qui ne peuvent faire autrement que de déboucher dans certains cas sur des changements individuels et collectifs profonds dans nos façons d'être, de penser et de vivre».

Sur le fond, il a tout à fait raison. Mais la forme doit être raffinée. N'aurait-il pas été préférable, dans le cas du kirpan, que le gouvernement travaille à l'élaboration de mesures d'accommodement, dont on se doutait bien qu'elles étaient inévitables, plutôt que de persister dans les poursuites — avec les coûts qu'elles occasionnent?

On cède encore aux pressions religieuses, rétorqueront les plus critiques, comme on l'a fait pour le voile, l'erouv, la souccah, les lieux de prière, les caricatures; comme on a failli le faire pour la charia... C'est cet amalgame qui est dangereux. Chaque notion religieuse doit être examinée à sa face même: le kirpan est un pur symbole, important pour les uns, passéiste pour les autres. Mais objectivement, il ne nuit à personne. Un tribunal de la charia, lui, a réussi à être bloqué parce qu'il heurte de plein fouet un autre droit fondamental, celui de l'égalité entre les hommes et les femmes. À cette aune, la burqa pourrait être interdite à l'école, et la cause mériterait d'être défendue jusqu'au bout.

Collectivement, il faudra donc apprendre à choisir nos batailles religieuses car elles sont loin d'être terminées.

jboileau@ledevoir.ca
 
 
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  • Franklin Assoumou N. - Inscrit
    3 mars 2006 09 h 35
    Re: Rien d'absolu...En effet !
    Je viens de lire l'article Josée Boileau sur la réaction des Québécois à la décision de la cour suprême sur le Kirpan. Je trouve que cet article devrait être lu par tous les Québécois afin de les amener à saisir les nuances entourant de cette décision. Je ne suis pas Sikh mais en analysant les choses sans émotions, je pense être en mesure de comprendre la décision de la Haute Cour.

    Les gens réagissent trop avec des émotions et font des amalgames de comparaisons qui ne tiennent pas la route. L'article en fait bien état. Les Québécois ont tellement voulu jeter la religion par la fenêtre qu'ils ont de la difficulté à accepter des compromis avec la liberté religieuse.

    L'argument de la sécurité ne tient pas la route. Au début, suite aux événements du 11 septembre 2001, plusieurs auraient pu amalgamer la sécurité dans les écoles avec le Kirpan, force est de constater que confronté avec la rigueur des faits sur ce symbole,
    l'argument de la violence "potentielle" qu'amènerait le port du kirpan ne tient pas ! Surtout que la famille a toujours accepté que le port du kirpan par leur fils soit strictement balisé. Je rappelle aux gens qu'il existe des tas de couteaux et d'autres outils contondants dans les cafétarias des écoles qu'une personne violente pourrait utiliser n'importe quand. Devrait-on les interdire aussi sous-prétexte que ça rappelle la violence, comme le prétendent certains ? D'autres choses sont utilisées à l'école et pourraient être encore plus dangereuses que le kirpan. Bref, ce sont les gens qui sont dangereux et non pas nécessairement les outils présents dans les écoles, incluant le kirpan. Si on donne autant d'importance au potentiel "destructeur" du kirpan, c'est qu'inconsciemment, on pense que les gens qui le portent (les Sikhs) sont potentiellement plus violents que le reste des gens dans la société (c'est qui est une erreur puisque les faits prouvent que c'est pas le cas). Ça ne va pas sans rappeler les confusions créées dans la foulée des événements du 11 septembre 2001 avec les musulmans.

    Je ne suis pas ni Sikh ni musulman, mais je suis capable de comprendre et de faire la part des choses. Arrêtons la paranoia autour de la décision de la Cour...
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  • Claude L'Heureux - Abonné
    3 mars 2006 15 h 54
    L'angélisme canadien
    L'on sait que la charte de Trudeau avait pour but de faire primer les droits de l'individu sur les droits collectifs (la langue) des québécois. Ce jugement permet le port d'un symbole religieux à l'école... mais pas dans un avion! Comment aurais-je dû réagir si l'on m'avait demandé de laisser mon scapulaire dans la soute à bagage? Quel affront! J'irai en enfer, pardonnez-moi, mon Dieu!

    Nous voulons intégrer l'immigrant et souhaitons qu'il partage nos richesses et nos valeurs laïques. Faut croire qu'il ne veut partager que la première tout en affirmant sa différence... nationale alors que nous nous hésitons à l'affirmer! Car où est la part de religion et de patriotisme dans ce symbole? C'est Trudeau qui doit rire, outre-tombe, de nous voir outré par ce jugement alors que ce jeune Shik est maintenant un unilingue anglophone à Montréal! Il parait que les anglophones sont de plus en plus bilingue à Montréal. Il serait temps que Le Devoir... mettre un homme la-dessus!
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  • danfghfghel archamfghfghbault - Inscrit
    3 mars 2006 17 h 46
    Laïcité des institutions gouvernementale
    La société québécoise, il me semble, a son cota d'abus (dictature) religieux avec les catholiques il y a plus de 30 ans (il faut apprendre des abus, et des erreurs du passé pour faire en sorte que cela ne se reproduise plus). Cela dit, il me semble assez évident que le minimum que l'on doit faire pour s'assurer de l'égalité des chances et/ou minimiser les préjugés dans le milieu scolaire (enfin ceux publiques), c'est de le rendre completement laicque pour des raisons de conflit d'interets . Personnellement, j'irais encore plus loin en interdisant comme semble le faire la France tout signe (vêtements ou autres) qui catégorisent quelconque minorité visible (religieuses), toujours et seulement dans le cadre (à l'intérieur) des institutions gouvernementales. À l'extérieur de ces institutions, cela relève uniquement de la vie privée.

    Mon constat : Au lieu que les communautés culturelles et/ou immigrants s'adaptent, s'intègrent à la culture et à la société québécoise, c'est complètement le contraire qui se passe. C'est la société et la culture québécoise qui s'intègrent aux immigrants.

    La réalité aujourdhui est que beaucoup d'immigrants se font une fierté de frauder le système d'integration et de ce fait, ça finit que nous devons (la societe quebecoise) s'intégrer aux immigrants quand ça devrait être le contraire.

    Le jugement de la cour supreme nous donne une AUTRES exemple de cet realité et meme si c'est le premier c'est un de trop on ne doit pas ouvrir la porte a l'influence religieuse dans les institution gouvernementtal
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  • Marc A. Vallée - Abonné
    3 mars 2006 21 h 47
    La liberté de religion
    Cette décision de la Cour suprême nous amène à réfléchir sur la liberté de religion dans une société laïque. De plus, que signifie le kirpan dans une école qui se veut non-violente? Je suis encore un peu confondu. Je comprends l'ouverture de la cour suprème, mais je suis encore réticent à accepter avec allégresse son jugement. Je crois que la clé est dans une réflexion sur ce que nous voulons faire comme société laîque, dans laquelle différentes personnes veulent exprimer leur appartenance à une religion. Comment voulons-nous gérer cette situation, particulièrement dans une école, lieu d'apprentissage par excellence?
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