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Modernisation de la rue Notre-Dame - Le BAPE, un quasi-monopole

Michel Gariépy - Michel Gariépy est titulaire à l'Institut d'urbanisme et ancien doyen de la Faculté de l'aménagement de l'Université de Montréal;  1 octobre 2002 
La modernisation de la rue Notre-Dame, certes un des dossiers les plus médiatisés et politisés des derniers mois au Québec, est de retour à l'avant-scène à la suite de la décision du ministre de l'Environnement, André Boisclair, d'autoriser la réalisation du projet concocté durant l'été par le ministre des Transports et la Ville de Montréal. Certains acteurs ont au cours des derniers jours réclamé la mise sur pied de nouvelles audiences du BAPE, s'inquiétant de voir un projet sensiblement modifié obtenir l'approbation du ministère aussi aisément.

Ces inquiétudes, très louables, témoignent toutefois de l'importance quasi monopolistique qu'occupe le BAPE au Québec en matière de consultation publique en environnement et en aménagement du territoire. Il y a tout lieu de se demander si cette tribune est maintenant la plus appropriée pour transcender la polarisation qui caractérise le dossier et qu'à notre avis, les audiences antérieures ont contribué sinon à produire, du moins à exacerber. Ne pourrions-nous pas profiter de cette nouvelle polémique pour «apprendre» du déroulement de ce dossier?

La vision dichotomique encore une fois!

Tout d'abord, il faut constater que c'est une vision dichotomique, manichéenne même, qui a émergé des récentes audiences publiques du BAPE et dominé l'opinion publique. D'un côté, l'autoroute urbaine, sûrement performante au niveau de la mobilité, mais vecteur de tous les inconvénients et impacts négatifs. De l'autre, le boulevard urbain, paré de tous les mérites et qui permettrait l'intégration optimale de l'équipement au tissu urbain. Les récents propos de la présidente de l'Assemblée nationale, Louise Harel, soulignaient bien cet aspect.

La classe politique avait elle-même contribué à confiner le dossier à une simple opposition entre deux clans bien rangés. Le chantre de l'autoroute urbaine fut l'ex-ministre des Transports du Québec, Guy Chevrette, dont le «Ça se fera comme ça, ou je ne financerai pas le projet» restreignit fortement la perspective du débat. Et ce, avec l'appui de l'ex-maire Bourque qui avançait comme argument principal la nécessité de faire immédiatement, de résoudre une situation problématique perdurant depuis trop longtemps déjà. De l'autre côté, le nouveau maire Tremblay, dont la prise de position en faveur du boulevard urbain s'avéra un geste politique fort habile et visionnaire, a posteriori, lorsque tomba le rapport de l'impartial et transcendant BAPE en faveur d'un boulevard urbain: le BAPE eût-il pris la position inverse, son administration aurait débuté sous de fort mauvais augures! Si la réalisation d'un projet de cette ampleur nécessite évidemment une forte conviction politique, la division et le manque de coordination entre acteurs politiques ne pouvaient que diriger l'initiative vers l'échec.

Rassurée à la suite des audiences, l'opinion publique pouvait maintenant passer «au suivant» et se tourner vers la prochaine crise, en l'occurrence la pénurie du logement à Montréal. D'autant plus que la «nouvelle» collaboration entre le MTQ et la Ville de Montréal laissait croire qu'ils étaient subitement sur la même longueur d'onde, occupés à réaliser «un projet en conformité avec les exigences du BAPE». Toute autre forme d'opposition ou de discussion étant ainsi évacuée, comme si les recommandations du BAPE devaient avoir préséance et avaient tout réglé.

La nature de l'arène médiatique n'est pas étrangère au fait que l'opinion publique s'engouffre dans cette représentation sur-simplifiée du dossier. Les médias électroniques en particulier ne se satisfont pas de demi-mesures, mais raffolent des oppositions fortes, interprètent tout en contrastes nets, veulent ranger les protagonistes en «pour» et en «contre». La nuance, les réserves n'ont pas la cote d'écoute! Compréhensible aussi de voir certains experts et intellectuels fuir ce débat stérile, ou, pire, de s'en voir exclus parce qu'ils refusent de se ranger dans l'un ou l'autre camp. Cette dichotomie n'est pas sans rappeler l'opposition entre droite et gauche politiques d'ailleurs, où celui qui n'accepte pas de coiffer l'une ou l'autre étiquette est automatiquement perçu comme traître.

Des termes «fourre-tout» qui faussent le débat

Dans cette guerre des mots qui a caractérisé et qui marque malheureusement encore le projet de modernisation de la rue Notre-Dame, les expressions «boulevard urbain» et «projet urbain» ont été utilisées à profusion. Et jamais leur légitimité ou la signification univoque dont ils étaient affublés n'ont été remises en question — publiquement du moins. Pourtant, dans les contextes où elles ont émergé, si elles demeurent encore utilisées, elles sont toutefois empreintes d'une bonne dose de méfiance.

Ainsi le concept de «boulevard urbain» est apparu en France dans les années 1990, formalisé principalement dans l'ouvrage Les Boulevards urbains, contribution à une politique de la ville de l'urbaniste Geneviève Dubois-Taine. Alors défini comme «une voirie moderne, traversant un espace urbanisé ou urbanisable, bordée par un front bâti pouvant être discontinu, ou en retrait de l'espace public», le concept porta vite à confusion, certains y percevant une nostalgie du grand boulevard classique et, par le fait même, une utopie dans le contexte du «tout à l'auto» actuel. Le «boulevard urbain» apporte une contribution utile dans sa traduction d'une volonté d'insertion d'une infrastructure dans le milieu urbain et surtout de gestion de cette articulation. Le danger réside cependant dans la sur-utilisation du terme, comme si de le plaquer sur une artère conférait automatiquement à celle-ci de l'urbanité.

Même constat pour le concept de «projet urbain», utilisé par le ministère des Transports du Québec dans son étude d'impact du projet de modernisation de la rue Notre-Dame et pour le nouveau projet devant être divulgué cet automne. L'expression, apparue en France et en Italie dans les années 1960, renvoie à une démarche d'élaboration de projet en réaction contre le fonctionnalisme ou l'aménagement monofonctionnel qui prédominaient alors. Le «projet urbain» cherche toujours à faire converger les différentes logiques sectorielles qui caractérisent toute action urbaine. Il veut provoquer une coordination, une synergie entre acteurs. Mettant à contribution diverses disciplines, une démarche de «projet urbain» porte également sur le traitement de plusieurs échelles, tant géographiques que temporelles. Mais l'utilisation tous azimuts de cette expression contribue à la rendre floue, à lui faire perdre son sens. Le jugement de Philippe Genestier, architecte et urbaniste français, n'est pas sans pertinence dans le présent débat: «La notion de projet urbain n'ayant pas de signification cristallisée, elle permet aux différents acteurs et décideurs de tenir un discours commun, tout en ignorant les contradictions, au moins temporairement.»

Plus fondamentalement, si les populations ont subi antérieurement les démolitions pour l'autoroute Ville-Marie, si elles perçoivent encore l'effet coupure de la tranchée réalisée il y a quelques décennies, si elles ressentent les nuisances associées aux fortes circulations, elles n'ont cependant pas la formation ou l'expérience pour être capables de visualiser la matérialisation possible et les formes associées aux solutions proposées, pour anticiper les impacts qu'elles causeront. Ces populations ne peuvent être blâmées alors de se rabattre sur des concepts qu'elles investissent sinon de sens, du moins d'aspirations.

Les audiences du BAPE, la panacée pour la participation publique?

La tribune où le dossier a été abordé et par laquelle il a accédé à l'arène médiatique, soit les audiences du BAPE, a beaucoup contribué à la polarisation de l'opinion publique. L'existence d'un mécanisme d'audience du type BAPE est essentielle: la possibilité que des audiences publiques soient éventuellement requises constitue un puissant incitatif à formuler des projets davantage en harmonie avec l'environnement et un outil efficace de validation de la qualité de la planification d'un équipement. Et lorsqu'elles se déroulent bien, elles peuvent favoriser l'adhésion de la population à un projet.

Mais par sa nature et surtout en fonction de son arrivée tardive dans la démarche, ce genre d'audiences lié aux procédures formalisées d'évaluation environnementale favorise alors trop la réaction, sinon la confrontation entre des visions dichotomiques d'un projet.

Cela, sans parler du «tremplin électoraliste» fort médiatisé que les audiences peuvent parfois constituer, lorsque des personnages politiques s'y présentent... La nécessité d'intégrer le public à l'élaboration des grands projets est trop exclusivement réduite et interprétée à l'enseigne de ce mécanisme, devenu le «modèle québécois» de consultation publique.

De nouvelles approches pour intégrer les publics plus à l'amont doivent être développées, soit avant que les grands projets n'aient pris leur configuration définitive, des approches de concertation davantage que de validation. Par ailleurs, il faut permettre aux professionnels de jouer pleinement leur rôle et de produire des visions, et non les court-circuiter en passant directement au palier politique. Des ateliers, les workshops des Français (!), permettraient sûrement une implication constructive et des services techniques, et des professionnels, et des populations.

André Beauchamp, qui a présidé la Commission sur la gestion de l'eau au Québec, suggérait d'ailleurs une adaptation du mécanisme en ce sens. Mais tous les acteurs doivent accepter de jouer le jeu et il y a là une nouvelle culture à développer.

Davantage qu'un concept, un processus à mettre en place

Malgré les polarisations et dérives relevées ici, malgré un cheminement qui aura pu paraître parfois chaotique, à tout le moins très laborieux, le déroulement du projet de modernisation de la rue Notre-Dame témoigne d'une évolution intéressante. De même, le succès du récent Sommet de Montréal montre qu'il est possible d'utiliser d'autres outils de concertation et de recherche d'idées en ce qui a trait à l'aménagement du territoire.

Il faut puiser dans ces expériences de manière à formuler d'autres façons d'aborder les grands projets; les acquis en matière d'aménagement nous montrent qu'on ne peut plus agir uniquement selon une logique sectorielle. Le Québec serait-il en voie de passer d'une approche étroite d'exploitation d'espaces et de réalisation d'infrastructures à une véritable culture d'aménagement intégré d'espaces publics et de création de territoire, au plein sens du mot?
 
 
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