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Être beau

1 octobre 2002 
Pour être beau, il faut se soucier des apparences. La beauté n'est pas si simple que nous pourrions en discuter d'un trait. Il y a l'intérieure, l'extérieure, celle qui s'adresse à Dieu, c'est-à-dire à nous-mêmes, celle qui s'adresse à nos voisins, c'est-à-dire aux autres, il y a celle qui nous sépare, celle qui nous réunit. Bref, la beauté n'est pas une mince affaire. Bien malin qui tranche. Pourtant, comme d'instinct, nous savons.

Il y a quelques semaines, un journaliste posait la question: le Québec est-il laid? Le Québec est peut-être laid, mais sa laideur se compare à celle de l'Ontario, de l'État de New York, de la banlieue de Liège, des environs de Changsha, Milan, Liverpool et Aukland, en Nouvelle-Zélande. Allez à Novo-Sibirks, on en reparlera. Côté laideur, Berlin n'est pas mal, ainsi que Paris dans son périphérique. Oui, le Québec est laid, aussi laid que le monde dans lequel il s'inscrit. Le paléo-industriel, l'industriel et le post-industriel sont des moments creux de l'histoire de la beauté. Car il en faut des usines et des trous, des saloperies et des entrepôts, des enseignes lumineuses et des misères visuelles pour arriver à nos fins. Nous ne sommes pas là pour nous amuser. Nous sommes des rentiers vivant dans des cours à scrap pour avoir vendu nos terrains au premier démolisseur venu. On ne fait pas de grosses omelettes sans casser des millions d'oeufs.

Reste qu'une société sans architecture est une société sans allure. Les maisons se soumettent aux normes des matériaux pré-mesurés pour que l'ouvrage se fasse au plus vite. Oui, nous allons au plus sacrant, au moins cher, au plus facile. La quantité nous tue là comme elle nous a tué ailleurs. Le Québec est-il laid? Disons qu'il se classe bien dans les normes internationales de la laideur moderne. Les petits bungalows tournent le dos à la mer et se regardent les uns les autres par-dessus une rue d'asphalte pareille à une rue d'asphalte. Le style néo-espagnol côtoie les maisons-roulottes, les traîneries traînent à la grandeur, tout est permis qui nous a fait encore abattre un pin centenaire pour que notre pancarte de dépanneur puisse être vue de la route par les automobilistes qui se soucient plus des lumières commerciales que d'un lever de pleine lune. L'amour-propre n'est plus au rendez-vous, nous cherchons tous à être près des services. Non, ce n'est pas une question de beauté, c'est une question d'ordre pratique.

Nous avions tous un style, il est maudit que nous l'ayons perdu. Mêmes les colons dans les épinettes noires réussissaient autrefois à donner un genre à leurs très modestes maisons; il y a moyen de bâtir beau, pièce sur pièce avec du bois rond. Tout le bâti avait une manière, la maison canadienne, irlandaise, victorienne, normande, la grosse grange avec le moindre bâtiment, jusqu'aux villes d'autrefois, Québec, Montréal et Trois-Rivières surtout, qui fut peut-être la plus belle mais dont nous pouvons facilement dire qu'elle est un musée vivant représentant la décadence de la beauté urbaine.

Certes, la beauté est dans l'oeil de celui qui la regarde. L'ingénieur, qui n'est pas rien dans notre monde de génie, trouvera belle l'usine Alouette à Sept-Îles. Les pylônes électriques peuvent réjouir l'oeil des bâtisseurs d'Hydro-Québec. Mais cela étant, reste la beauté de fond. Il doit bien y en avoir une qui nous réunit, nous rassemble et nous identifie. Je crois que c'est celle-là que nous avons perdue. À la perte du style s'ajoutent le bricolage du temporaire et la perte du goût. La beauté qui n'est plus commerce par la beauté que nous ne voyons pas, que nous ne souhaitons pas, qui ne fait plus partie du monde.

Aimons-nous nos rivières sacrées, pour ainsi toutes les réserver aux barrages? Aimons-nous les épinettes noires, le cambrien, la taïga pour ainsi la déforester en détruisant pour toujours des horizons magiques que nos enfants ne verront pas? Aimons-nous assez nos lacs pour arrêter de les polluer avec des moteurs à l'huile? La réponse est non. Le gouvernement lui-même ne parvient pas à se convaincre de protéger les forêts dans les parcs nouvellement dits nationaux. Il préfère l'argent des arbres à la beauté de la Nature.

Dans la tourmente historique de la finance, nous n'avons pas gardé la fierté de nos paysages ni cultivé le sens profond de la beauté des pays qui nous habitent. Vigneault chanterait pendant mille ans la grandeur du Labrador que sa poésie resterait lettre morte. La Provence et la Floride au coeur, les bains tourbillons et cinéma maison à l'esprit, tapis épais et tapisseries tropicales dans les corridors, nous sommes capables d'aller coucher dans un hôtel nommé Miami à Chibougamau, en nous excusant d'être noyés dans une mer d'épinettes.

Les riches déparent le monde en général pour s'en créer un beau qui soit exclusivement à eux. Que le domaine public, que la voie publique, que le trésor public s'enlisent et s'enlaidissent pourvu que le privé encaisse les sommes attendues. Les vrais riches se cachent pour sourire. Quant au reste, la loi de la moyenne est simple. Pour de la grosse chaleur en hiver, pour des heures de télévision, je suis prêt à m'enfermer pour de bon, à oublier le soleil qui se couche à l'horizon et à me foutre de l'apparence de ma maison.
 
 
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