L'âge du consentement sexuel - Veut-on favoriser le retour à la clandestinité?
Jean Wilkins - Professeur titulaire de pédiatrie, faculté de médecine, Université de Montréal, Section médecine de l'adolescence, CHU Sainte-Justine
16 février 2006
Le projet du ministre de la Justice, Vic Toews, de faire passer l'âge du consentement sexuel de 14 à 16 ans surprend et dérangera sûrement l'espèce de tranquillité d'esprit, bien que relative, dans laquelle oeuvraient toutes les personnes qui soignent les adolescents et les adolescentes.
Un peu d'histoire
En 1973, une étude de Sorenson aux États-Unis démontrait pour la première fois aux Américains et, de fait, à tous les Occidentaux que l'âge moyen de la première relation sexuelle chez les adolescents étudiés se situait à 14,5 ans. Ce fut un choc à l'époque. D'autres études ont par la suite confirmé cette donnée, certaines démontrant plus précisément que l'âge moyen de la première relation sexuelle était plus bas chez certains adolescents vivant une situation socioéconomique et culturelle désavantageuse. Depuis ces révélations, la situation n'a guère changé.
Les résultats des diverses études des années 70 ont favorisé la création de multiples services pour adolescents, adaptés à leur réalité, offrant un accueil et des soins spécialisés pour tout ce qui concerne la sexualité adolescente. Nous venions ainsi de sortir la sexualité adolescente de la clandestinité, et les milieux de santé, tout comme les milieux scolaires, ont réagi chacun à leur rythme avec un esprit d'ouverture et d'accueil.
Une sexualité et une puberté «hâtives»
Être sexuellement actif avant l'âge de 14 ou 15 ans demeure toutefois rare et est le plus souvent le propre d'adolescents qui connaissent des difficultés psychosociales significatives. Ce sont souvent des adolescents déjà abandonnés par leurs parents ou par leur milieu scolaire et pris en charge par un système social débordé.
Très souvent, auprès de ces adolescents, la seule façon de créer un premier lien et de maintenir une alliance thérapeutique, entre autres avec les adolescentes, se faisait au moyen d'une consultation pour contraception, une ITS ou encore une grossesse. Si les intentions du ministre se concrétisent, tout ce travail accompli depuis 30 ans, au grand jour et parfois avec peu de moyens, devra désormais se faire dans la clandestinité avec l'appréhension pour l'adolescente qu'elle pourra être l'objet d'une dénonciation à tout moment.
Pourquoi fragiliser encore davantage des individus déjà fragilisés? Il s'agirait de violence additionnelle pour des adolescents dont le cheminement est déjà rempli de violences de toute sorte.
Une autre réalité très souvent ignorée et négligée concerne les adolescentes qui vivent une puberté plus hâtive. Il est reconnu que l'âge moyen du ménarche, i.e. la première menstruation, se situe à 12,5 ans alors que l'âge moyen du coïtarche, i.e. la première relation sexuelle, se situe à 14,5 ans.
Lorsqu'une adolescente connaît une puberté plus hâtive, soit entre 9 ans et 11 ans, il faut savoir reconnaître tout le stress que vit cette jeune fille qui voit son corps se transformer alors que ses paires, dans la même classe, ont encore un corps d'enfant. Il devient normal pour cette jeune fille de vouloir socialiser avec des adolescentes et des adolescents d'âge chronologique plus avancé.
L'écart normal de deux ans entre le ménarche et le coïtarche prend une dimension tout autre si, pour des raisons strictement biologiques, le ménarche s'est produit à 9, 10 ou 11 ans. Criminaliser un événement biologique normal et reconnu comme étant pénible à traverser ajoutera au stress déjà complexe que vivent silencieusement ces adolescentes.
La complexité des âges à l'adolescence
Il existe plusieurs façons d'établir les âges à l'adolescence: l'âge chronologique, l'âge scolaire, l'âge mental, l'âge gynécologique, l'âge hormonal, l'âge osseux, l'âge statural, l'âge pondéral, etc. Et l'âge légal. Tous ces âges constituent une réalité propre en eux-mêmes et ont un sens particulier. Harmoniser tous ces âges différents constitue un travail complexe et de tout instant pour chaque adolescent.
Lorsqu'une dysharmonie s'installe dans ce processus des âges, des difficultés se produisent et des problèmes surgissent. Modifier l'âge légal du consentement sexuel sans tenir compte des particularités des autres âges à l'adolescence me semble être un exercice contre nature dont les adolescents et les adolescentes n'ont pas besoin.
Le changement de l'âge du consentement sexuel tel que proposé protégera sûrement davantage la très grande majorité des adolescents et des adolescentes non à risque mais causera un préjudice certain à ceux et celles qui connaissent une adolescence difficile. La morbidité qui frappe ces derniers risque d'augmenter et le retour à une sexualité clandestine s'accompagnera sûrement d'un lot de problèmes cliniques que nous avions réussi à mieux cerner, à mieux traiter et même à faire disparaître.
Peut-être que ce changement rassurera certains politiciens et certains parents, mais pour les gens qui soignent les adolescents et les adolescentes, c'est un changement pour le pire, tout comme pour ce sous-groupe d'ados à risque à qui il est plus urgent d'ouvrir nos portes que de les fermer.
Après plus de 30 ans de pratique médicale exclusive auprès des adolescents, je dis que ce changement de l'âge du consentement sexuel n'est pas nécessaire à l'heure actuelle. Il faut surtout donner aux intervenants le temps et les moyens pour continuer leur travail afin d'aider les jeunes à choisir et à vivre une sexualité plus enrichissante, dépourvue de problèmes de toute sorte. Ce n'est pas d'un changement à la loi que nous avons besoin mais de ressources humaines et de moyens financiers appropriés pour agir auprès des adolescents et des adolescentes en difficulté.
Un peu d'histoire
En 1973, une étude de Sorenson aux États-Unis démontrait pour la première fois aux Américains et, de fait, à tous les Occidentaux que l'âge moyen de la première relation sexuelle chez les adolescents étudiés se situait à 14,5 ans. Ce fut un choc à l'époque. D'autres études ont par la suite confirmé cette donnée, certaines démontrant plus précisément que l'âge moyen de la première relation sexuelle était plus bas chez certains adolescents vivant une situation socioéconomique et culturelle désavantageuse. Depuis ces révélations, la situation n'a guère changé.
Les résultats des diverses études des années 70 ont favorisé la création de multiples services pour adolescents, adaptés à leur réalité, offrant un accueil et des soins spécialisés pour tout ce qui concerne la sexualité adolescente. Nous venions ainsi de sortir la sexualité adolescente de la clandestinité, et les milieux de santé, tout comme les milieux scolaires, ont réagi chacun à leur rythme avec un esprit d'ouverture et d'accueil.
Une sexualité et une puberté «hâtives»
Être sexuellement actif avant l'âge de 14 ou 15 ans demeure toutefois rare et est le plus souvent le propre d'adolescents qui connaissent des difficultés psychosociales significatives. Ce sont souvent des adolescents déjà abandonnés par leurs parents ou par leur milieu scolaire et pris en charge par un système social débordé.
Très souvent, auprès de ces adolescents, la seule façon de créer un premier lien et de maintenir une alliance thérapeutique, entre autres avec les adolescentes, se faisait au moyen d'une consultation pour contraception, une ITS ou encore une grossesse. Si les intentions du ministre se concrétisent, tout ce travail accompli depuis 30 ans, au grand jour et parfois avec peu de moyens, devra désormais se faire dans la clandestinité avec l'appréhension pour l'adolescente qu'elle pourra être l'objet d'une dénonciation à tout moment.
Pourquoi fragiliser encore davantage des individus déjà fragilisés? Il s'agirait de violence additionnelle pour des adolescents dont le cheminement est déjà rempli de violences de toute sorte.
Une autre réalité très souvent ignorée et négligée concerne les adolescentes qui vivent une puberté plus hâtive. Il est reconnu que l'âge moyen du ménarche, i.e. la première menstruation, se situe à 12,5 ans alors que l'âge moyen du coïtarche, i.e. la première relation sexuelle, se situe à 14,5 ans.
Lorsqu'une adolescente connaît une puberté plus hâtive, soit entre 9 ans et 11 ans, il faut savoir reconnaître tout le stress que vit cette jeune fille qui voit son corps se transformer alors que ses paires, dans la même classe, ont encore un corps d'enfant. Il devient normal pour cette jeune fille de vouloir socialiser avec des adolescentes et des adolescents d'âge chronologique plus avancé.
L'écart normal de deux ans entre le ménarche et le coïtarche prend une dimension tout autre si, pour des raisons strictement biologiques, le ménarche s'est produit à 9, 10 ou 11 ans. Criminaliser un événement biologique normal et reconnu comme étant pénible à traverser ajoutera au stress déjà complexe que vivent silencieusement ces adolescentes.
La complexité des âges à l'adolescence
Il existe plusieurs façons d'établir les âges à l'adolescence: l'âge chronologique, l'âge scolaire, l'âge mental, l'âge gynécologique, l'âge hormonal, l'âge osseux, l'âge statural, l'âge pondéral, etc. Et l'âge légal. Tous ces âges constituent une réalité propre en eux-mêmes et ont un sens particulier. Harmoniser tous ces âges différents constitue un travail complexe et de tout instant pour chaque adolescent.
Lorsqu'une dysharmonie s'installe dans ce processus des âges, des difficultés se produisent et des problèmes surgissent. Modifier l'âge légal du consentement sexuel sans tenir compte des particularités des autres âges à l'adolescence me semble être un exercice contre nature dont les adolescents et les adolescentes n'ont pas besoin.
Le changement de l'âge du consentement sexuel tel que proposé protégera sûrement davantage la très grande majorité des adolescents et des adolescentes non à risque mais causera un préjudice certain à ceux et celles qui connaissent une adolescence difficile. La morbidité qui frappe ces derniers risque d'augmenter et le retour à une sexualité clandestine s'accompagnera sûrement d'un lot de problèmes cliniques que nous avions réussi à mieux cerner, à mieux traiter et même à faire disparaître.
Peut-être que ce changement rassurera certains politiciens et certains parents, mais pour les gens qui soignent les adolescents et les adolescentes, c'est un changement pour le pire, tout comme pour ce sous-groupe d'ados à risque à qui il est plus urgent d'ouvrir nos portes que de les fermer.
Après plus de 30 ans de pratique médicale exclusive auprès des adolescents, je dis que ce changement de l'âge du consentement sexuel n'est pas nécessaire à l'heure actuelle. Il faut surtout donner aux intervenants le temps et les moyens pour continuer leur travail afin d'aider les jeunes à choisir et à vivre une sexualité plus enrichissante, dépourvue de problèmes de toute sorte. Ce n'est pas d'un changement à la loi que nous avons besoin mais de ressources humaines et de moyens financiers appropriés pour agir auprès des adolescents et des adolescentes en difficulté.
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