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Sortir de l'ère Bouchard

30 septembre 2002 
Jean Chrétien va faire connaître aujourd'hui, à l'occasion d'un discours du Trône, ses priorités et ses projets pour les dix-huit mois qu'il lui reste à gouverner. Son but est de faire sa marque. Bernard Landry devrait faire la même chose, un peu plus tard cet automne, s'il ne veut pas être en reste du jeu politique.

Un discours du Trône marque la fin d'une période et en ouvre une nouvelle. Son impact médiatique et symbolique est plus grand que celui d'un simple discours partisan récité le samedi matin dans un conseil national. Il s'agit d'un moment solennel, qu'aucun média ne peut ignorer, qui ordonne le programme législatif et éclaire l'action du gouvernement tout en démontrant sa cohérence. C'est, en outre, un rouage essentiel du parlementarisme.

Bien entendu, le discours en lui-même ne sert à rien s'il est vide de contenu, à la fois symbolique et concret, ou si les machines étatique et partisane n'en assurent pas le relais dans la population. Le discours doit annoncer des programmes réels tout en situant ceux-ci dans une vision de la nation : où en est le Québec et où s'en va-t-il ?

L'exercice serait d'autant plus judicieux à l'heure actuelle que le paysage politique est en recomposition. Les fondements mêmes de l'État du Québec et de la nation québécoise sont contestés par un parti qui, pour l'heure, domine dans la faveur populaire. Le débat à ce sujet doit prendre de la hauteur. Il faut souligner la gravité de la situation.

Le cadre solennel du discours inaugural est approprié à cette fin. Il s'agit aussi d'un exercice démocratique puisque les chefs des deux partis d'opposition ont droit de réplique.

Nous sommes loin ici des paramètres de Bunker/Le cirque. Le cynisme ambiant pourrait nous amener à penser qu'un discours inaugural n'a pas d'importance. Mais prenez l'exemple du discours sur l'état de l'Union prononcé chaque année par le président des Etats-Unis devant les deux chambres réunies, retransmis en direct à la télévision à une heure de grande écoute.

C'est une occasion de rendre des comptes à la population en même temps que d'annoncer la suite des choses. C'est à l'occasion de cet événement, en février dernier, que George W. Bush a commencé à formuler la nouvelle politique américaine de guerre préventive contre «l'axe du mal» formé, selon lui, de pays comme l'Irak.



La légitimité de l'exercice et son utilité démocratique ne font pas de doute. Mais en plus, il serait l'occasion pour le chef du gouvernement et du mouvement souverainiste de rompre avec le passé récent et de se projeter dans l'avenir. Un des problèmes flagrants du PQ tient dans son incapacité actuellement à se succéder à lui-même et susciter de nouveau l'adhésion. Bien sûr, la magie n'existe pas en politique. Quelques mots prononcés à l'Assemblée nationale ne suffisent pas à changer le cours des choses. Mais la politique commence toujours par la parole. Le PQ est dans les limbes. Il est boudé par d'anciens adhérents. Il lui faut un nouveau point de départ.

Le moment serait bien choisi. Depuis son passage au Canadian Club de Toronto, Mario Dumont a semé le doute dans l'esprit de plusieurs souverainistes déçus du Parti québécois qui croyaient avoir trouvé une solution de rechange dans l'ADQ. Ils sont ébranlés. Ils sont disponibles. Il attendent qu'on leur donne de bonnes raisons pour revenir au bercail.

Le gouvernement du Parti québécois ne pourra pas récupérer ces péquistes fatigués s'il ne provoque pas un point de rupture. Bernard Landry n'a jamais rompu avec l'ère Bouchard. Il s'est borné à chausser les souliers de son prédécesseur et à poursuivre ses politiques. Or c'est dans l'ère Bouchard que les souverainistes déçus puisent les motifs de leur désaffection : fusions municipales, déficit zéro, mise à la retraite de milliers d'infirmières, politiques environnementales timides, tensions avec les régions et mise en veilleuse du projet souverainiste.

Bernard Landry a une dernière chance cet automne d'affirmer sa différence. Il lui faudra admettre certaines erreurs.

Les libéraux cherchent à ramener le débat sur le terrain des valeurs. Fort bien. Mais c'est insuffisant. Connaissez-vous quelqu'un, vous, qui ne soit pas d'accord avec le respect de la liberté individuelle et la recherche de l'égalité des chances pour tous ? Ce sont des valeurs universelles.

Même Mario Dumont les invoque pour justifier ses bons d'éducation. On attend d'un chef politique qu'il incarne ces valeurs dans la vie réelle.

Son rôle est de mettre en mouvement des hommes et des femmes dans l'atteinte de buts communs.

Pour ce faire, il doit donner un sens à cette action collective, entre autre en mettant au jour, par la parole et par les gestes, les besoins nouveaux d'un pays qui change.

Le gouvernement aurait beau annoncer une flopée de politiques éparses, il ne réussira à faire sentir la rupture que s'il l'affirme et le démontre, dans un moment significatif. Il y a d'autres manières de rompre : changer le chef. Mais est-ce là ce que souhaitent M. Landry et les péquistes ? Je n'en ai pas l'impression.

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides.

vennem@fides.qc.ca
 
 
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