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Libre opinion: Le bilan

Manon Cornellier   28 janvier 2006 
L'élection du gouvernement conservateur minoritaire de Stephen Harper n'a pas beaucoup surpris, mais les résultats à l'échelle régionale ont étonné, de la percée-surprise du PC au Québec au léger recul conservateur en Colombie-Britannique. Cette situation a donné lieu à une foule de conseils s'adressant au nouveau premier ministre désigné.

Toutefois, le plus frappant a sûrement été la nervosité de quelques médias torontois devant l'exclusion du pouvoir de la Ville reine et l'irritation que cela a suscité dans l'Ouest. Il faut dire que c'est tout l'Ontario qui a paru s'inquiéter, le premier ministre Dalton McGuinty reprenant à son profit le slogan des gens de l'Ouest. Le lendemain du vote, il a amorcé sa conférence de presse en clamant «Ontario wants in» pour ensuite rappeler à Harper qu'il a besoin de l'Ontario.

C'est que les Ontariens sont habitués à être au pouvoir à Ottawa, rappelle Ian Urquhart dans le Toronto Star. Et depuis 1993, ils contrôlaient carrément le caucus gouvernemental. En fait, la dernière fois qu'ils ont accordé la majorité des sièges aux perdants remonte à 1945. Selon Urquhart, l'Ontario peut espérer s'en tirer grâce à la présence dans l'équipe Harper d'anciens poids lourds du gouvernement Harris, des gens qui auront sûrement à coeur de séduire les Ontariens d'ici les prochaines élections. Le chroniqueur s'inquiète davantage pour Toronto, «qui suscite le ressentiment non seulement du reste du pays mais aussi du reste de l'Ontario» et qui n'a élu aucun député conservateur. Punir Toronto, croit-il, sera tentant pour le nouveau gouvernement. Mais au bout du compte, pense Urquhart, «Toronto et l'Ontario devront espérer que le souhait de Harper de faire des percées dans cette province ait le dessus sur le penchant vindicatif de son propre parti».

Le Toronto Sun, lui, s'est fait rassurant. «Le premier ministre désigné Stephen Harper ne peut tout simplement pas se permettre d'ignorer Toronto ou l'Ontario car il a besoin d'y faire davantage de percées s'il espère former un gouvernement majoritaire la prochaine fois. Et, de toute façon, ses députés ontariens représentent le tiers du caucus de 124 députés.» Dans ce contexte, le Sun demande que le maire de Toronto, David Miller, et le premier ministre McGuinty cessent de vanter Paul Martin, comme ils l'ont fait tout au long de la campagne, et établissent des liens avec Harper. «Parce qu'au cas où ils l'auraient oublié tous les deux, leur boulot consiste à représenter les intérêts de Toronto et de l'Ontario, peu importe qui est au pouvoir à Ottawa.»

Le Toronto Star, de son côté, a prévenu Stephen Harper dès mardi qu'il devrait «gouverner pour tous». L'éditorial du Star ne faisait mention ni de l'Ontario ni de l'importance d'en tenir compte mais, dans l'Ouest, c'est ce que plusieurs ont compris. «Typique d'une insécurité prêchi-prêcha et empreinte de jalousie», a jugé Kerry Diotte dans l'Edmonton Sun. Selon lui, le maire de Toronto, David Miller, et quelques autres personnes comme lui font preuve d'hypocrisie lorsqu'ils disent, après avoir appuyé les libéraux, qu'il revient à Harper de leur tendre la main.

Licia Corbella, du Calgary Sun, rappelle à McGuinty que l'Ontario a quand même un plus grand nombre de députés conservateurs que l'Alberta, soit 40, comparativement à 28. «La campagne de peur des gens de l'Est ne se calme pas», s'insurge-t-elle. Elle ne peut pas voir autre chose que de la partisanerie dans les propos du maire de Toronto, qui a passé la campagne à dire qu'il avait peur de perdre sa portion de la taxe sur l'essence. Quiconque s'intéresse à la politique et sait lire, écrit Corbella, sait que c'est l'Alliance canadienne qui avait mis cette idée en avant la première et qui avait présenté la première motion à ce sujet aux Communes, motion que les libéraux avaient battue. Quant à ceux qui disent que les grandes villes ont boudé les conservateurs parce que Vancouver, Toronto et Montréal ont agi de la sorte, elle les invite à quitter le «centre de l'univers» pour constater qu'Ottawa, Hamilton, Regina, Winnipeg, Edmonton et quelques autres villes ne sont pas des zones rurales.

Mais l'Ouest n'est pas un bloc monolithique: à preuve, les résultats en Colombie-Britannique. Les conservateurs y sont passés de 22 à 17 sièges alors que les libéraux ont gagné deux sièges depuis 2004 (passant de huit à dix), et les néo-démocrates, quatre (de cinq à neuf). Gary Mason, chroniqueur du Globe and Mail établi à Vancouver, souligne que c'est la première fois en plus de 20 ans que la province élit une majorité de députés gouvernementaux. Et cela s'accompagne toujours d'attentes en matière d'influence, de pouvoir et de retombées.

La chute de Paul Martin a aussi entraîné de nombreuses autopsies. Sa décision de démissionner de son poste de chef dès la tombée du verdict, lundi soir, a été qualifiée de digne par plusieurs, surtout après une campagne qui ne l'a pas toujours été. Roy Clancy, du Calgary Sun, croit en effet que Paul Martin a perdu non seulement les élections mais aussi sa dignité et le respect des Canadiens après la campagne qu'il a menée.

Mais dans plusieurs articles, on sent une certaine sympathie pour un homme jugé décent mais incapable de réaliser un rêve chéri depuis longtemps. «Une sortie digne de Shakespeare», a titré le National Post. Auteure d'un livre sur la lutte de Martin pour le leadership libéral, Susan Delacourt note dans le Toronto Star qu'il a été incapable «de démontrer pourquoi il voulait ce poste qu'il tentait d'obtenir depuis si longtemps. Vulnérable aux mains de ses adjoints et enclin à l'hyperbole, il passait d'une priorité à l'autre». Sa façon de diriger aura eu raison de lui, pense-t-elle. «En promettre beaucoup, filtrer le tout à travers une vaste équipe d'adjoints et aboutir à quelque chose d'incompréhensible et faisant une large place à la discussion et au processus: tout ça ne ressemblait en rien à un leadership neuf et audacieux.» Selon Delacourt, Martin ne voulait pas devenir premier ministre afin de réaliser un grand objectif gouvernemental mais parce qu'il croyait avoir une dette envers tous ceux qui ont travaillé pour lui pendant si longtemps. Le problème est que ces gens n'avaient pas d'objectifs précis eux non plus, le rendant encore plus vulnérable, relève la journaliste, surtout qu'il n'écoutait qu'eux, au détriment de ses ministres.

mcornellier@ledevoir.com
 
 
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