Élections fédérales - L'énigme de Québec décortiquée
Réjean Pelletier - Professeur au département de science politique de l'Université Laval
28 janvier 2006
Tous les journalistes sont aux abois, qu'ils soient de Québec ou de Montréal. Comment percer l'énigme de Québec? Comment expliquer que cette grande région (qui comprend Chaudière-Appalaches) ait pu voter aussi massivement pour le Parti conservateur du Canada (PCC) comme elle a pu accorder par le passé un moindre vote à l'option souverainiste lors du référendum de 1995 ou élire les seuls députés adéquistes (outre Mario Dumont) aux élections provinciales de 2004?
Il me semble qu'il faut tenir compte d'un certain nombre de facteurs pour mieux cerner le vote conservateur du 23 janvier.
Un premier facteur qui a pu jouer, c'est la volonté d'apporter un changement au niveau fédéral, comme ce fut le cas au niveau provincial en 2003. De là le choix de députés de l'Action démocratique du Québec (ADQ) en 2003 et du PCC en 2006. Au moment où le Parti libéral du Canada (PLC) apparaissait de plus en plus comme un parti corrompu, miné par les scandales, et où le Bloc québécois occupait tous les sièges de la grande région de Québec (à l'exception de la Beauce), la seule véritable solution de rechange ne pouvait être que le Parti conservateur.
En d'autres termes, l'adversaire à battre, c'était le Bloc et non le PLC, contrairement à la région de Montréal, où les libéraux étaient toujours présents et, de ce fait, apparaissaient comme l'adversaire à vaincre.
Par cette volonté de changement, la région de Québec ne se démarque pas tellement de ce qui s'est passé ailleurs au Québec puisque le Parti conservateur a augmenté partout ses appuis en triplant presque ses suffrages au détriment du Parti libéral et du Bloc québécois. Mais pourquoi cette volonté de changement a-t-elle été plus forte dans la région de Québec que dans le ROQ (rest of Quebec)?
Le syndrome de la région abandonnée
Les élections de lundi apparaissaient à plusieurs comme un moment propice pour enfin accéder au conseil des ministres et donc au pouvoir. La stratégie du Parti conservateur reposait largement sur cette double idée. D'un côté, «changer pour vrai» en délaissant aussi bien le Bloc québécois que les libéraux; de l'autre, voter pour des candidats qui ont la possibilité d'accéder au conseil des ministres, en particulier Josée Verner et Maxime Bernier: votre région sera donc bien représentée dans un futur gouvernement conservateur, ce qui n'était pas le cas avec les libéraux, et ce, à cause de la forte présence du Bloc à Québec, et ce qui ne sera pas le cas pour la région de Montréal, qui sera totalement absente d'un futur gouvernement conservateur.
Cet attrait du pouvoir est amplifié par ce que j'appellerais le syndrome de la région abandonnée. Si on regarde du côté fédéral, il est clair que la région a été abandonnée: aucun investissement important de la part du fédéral; un aéroport qui n'a d'international que le nom et dont les infrastructures ne se comparent nullement à tout autre aéroport dans une grande ville canadienne; un pont de Québec qui prend beaucoup plus de temps à rénover qu'il n'en a pris à construire, il y a près d'un siècle; un centre de tri postal qu'on veut fermer au profit de Montréal; bref, une région abandonnée par le fédéral.
De là à dire que c'est à cause de la présence massive du Bloc dans la région, un parti qui ne peut pas accéder au pouvoir à Ottawa, il n'y a qu'un pas à franchir, et il l'a été lundi.
Mais cette région se sent doublement abandonnée puisque la situation n'est pas plus rose du côté provincial. C'est une capitale qui dénonce depuis plusieurs années le glissement des centres de décision politique vers Montréal.
Il ne s'agit pas seulement de l'implantation d'antennes, d'agences, d'organismes, sinon de ministères à Montréal, mais aussi d'une faible présence de la région de Québec au gouvernement provincial: aucun ministre fort ne représente la région de Québec à l'heure actuelle. Les personnes sur qui on comptait sont parties ou ont déçu. La démission d'un Marc Bellemare, les faux pas d'un Sam Hamad dans le dossier de l'énergie couplés à une longue maladie, les maladresses d'une Carole Théberge dans le dossier des garderies, tout s'est conjugué pour finalement en arriver à une seule conclusion: les dossiers de la région sont peu ou pas défendus.
C'est effectivement le cas lorsqu'on s'arrête à un certain nombre de ces dossiers: la fermeture annoncée, puis reportée, du Jardin zoologique, le manque de dynamisme de la Commission de la Capitale-Nationale, qui avance et recule dans le dossier de la promenade Samuel-de-Champlain le long du fleuve et qu'on menace de faire disparaître, le sous-financement de l'Université Laval (à hauteur de 11 millions) par rapport à toutes les autres universités québécoises, des fêtes du 400e anniversaire de la fondation de Québec qui mobilisent très peu et qui n'ont rien de festif. Ce ne sont tout de même pas le Congrès eucharistique international ni le Sommet de la Francophonie qui revêtent un caractère festif évident: ces événements sont certes importants, mais il en faut encore plus.
Une région différente?
Il faut enfin reconnaître qu'il existe, au sud de Québec, un fond conservateur qui transparaît davantage à certains moments. C'est la région que Pierre Drouilly a qualifiée de «Québec tranquille», une région plutôt rurale, vieillissante parce que beaucoup de jeunes la quittent, où le chômage est plutôt faible mais où les salaires ne sont pas très élevés.
C'est une région assez durement frappée, à l'heure actuelle, par la fermeture des usines de textile (avec la concurrence de la Chine) et par les difficultés du secteur forestier (le bois d'oeuvre en particulier). C'est un terreau fertile pour de nouveaux partis: les créditistes à une époque, l'ADQ par la suite, les conservateurs aujourd'hui. Elle est souvent à la recherche de voies de sortie que n'offrent pas les partis traditionnels.
Quant à la ville même de Québec, ce qui comprend également sa banlieue immédiate, on l'a souvent qualifiée de «gros village». Par certains côtés, elle présente l'allure d'un village où, les gens se connaissant, il est facile de les classer en deux catégories: les bons de notre côté et les méchants de l'autre. Cette dichotomie se retrouve partout à Québec: la basse ville et la haute ville, le secteur public (les fonctionnaires) et le secteur privé, les instruits et ceux qui le sont moins, etc.
Tout ceci entraîne bien souvent des rapports de haine et d'envie. Ceux qu'on envie sont habituellement mal aimés. Ces gens sont alors la proie facile d'animateurs de radio qui alimentent cette haine à l'endroit de la fonction publique, de l'État et de la haute ville, en somme, de tout ce qu'il faut apprendre à détester: c'est un terrain idéal pour la droite.
Si on ajoute à cela le fait que l'État québécois paie de plus en plus mal ses employés, leur offre de faibles hausses de salaire et des conditions d'emploi qui se détériorent et recrute peu chez les jeunes, on peut comprendre que de plus en plus de fonctionnaires, employés de l'État, soient moins sensibles aux appels de partis qui misent sur l'État.
Enfin, la ville de Québec, parmi les grandes villes canadiennes, est la moins cosmopolite de toutes. La diversité culturelle y est faible, tout comme la diversité économique, que des groupes ethniques différents pourraient apporter. En ce sens, Québec apparaît trop comme un gros village monoculturel et monoethnique où il manque de dynamisme.
Bref, tous ces facteurs sont porteurs de changements qui ne pointent pas vers la gauche mais plutôt vers la droite.
Il me semble qu'il faut tenir compte d'un certain nombre de facteurs pour mieux cerner le vote conservateur du 23 janvier.
Un premier facteur qui a pu jouer, c'est la volonté d'apporter un changement au niveau fédéral, comme ce fut le cas au niveau provincial en 2003. De là le choix de députés de l'Action démocratique du Québec (ADQ) en 2003 et du PCC en 2006. Au moment où le Parti libéral du Canada (PLC) apparaissait de plus en plus comme un parti corrompu, miné par les scandales, et où le Bloc québécois occupait tous les sièges de la grande région de Québec (à l'exception de la Beauce), la seule véritable solution de rechange ne pouvait être que le Parti conservateur.
En d'autres termes, l'adversaire à battre, c'était le Bloc et non le PLC, contrairement à la région de Montréal, où les libéraux étaient toujours présents et, de ce fait, apparaissaient comme l'adversaire à vaincre.
Par cette volonté de changement, la région de Québec ne se démarque pas tellement de ce qui s'est passé ailleurs au Québec puisque le Parti conservateur a augmenté partout ses appuis en triplant presque ses suffrages au détriment du Parti libéral et du Bloc québécois. Mais pourquoi cette volonté de changement a-t-elle été plus forte dans la région de Québec que dans le ROQ (rest of Quebec)?
Le syndrome de la région abandonnée
Les élections de lundi apparaissaient à plusieurs comme un moment propice pour enfin accéder au conseil des ministres et donc au pouvoir. La stratégie du Parti conservateur reposait largement sur cette double idée. D'un côté, «changer pour vrai» en délaissant aussi bien le Bloc québécois que les libéraux; de l'autre, voter pour des candidats qui ont la possibilité d'accéder au conseil des ministres, en particulier Josée Verner et Maxime Bernier: votre région sera donc bien représentée dans un futur gouvernement conservateur, ce qui n'était pas le cas avec les libéraux, et ce, à cause de la forte présence du Bloc à Québec, et ce qui ne sera pas le cas pour la région de Montréal, qui sera totalement absente d'un futur gouvernement conservateur.
Cet attrait du pouvoir est amplifié par ce que j'appellerais le syndrome de la région abandonnée. Si on regarde du côté fédéral, il est clair que la région a été abandonnée: aucun investissement important de la part du fédéral; un aéroport qui n'a d'international que le nom et dont les infrastructures ne se comparent nullement à tout autre aéroport dans une grande ville canadienne; un pont de Québec qui prend beaucoup plus de temps à rénover qu'il n'en a pris à construire, il y a près d'un siècle; un centre de tri postal qu'on veut fermer au profit de Montréal; bref, une région abandonnée par le fédéral.
De là à dire que c'est à cause de la présence massive du Bloc dans la région, un parti qui ne peut pas accéder au pouvoir à Ottawa, il n'y a qu'un pas à franchir, et il l'a été lundi.
Mais cette région se sent doublement abandonnée puisque la situation n'est pas plus rose du côté provincial. C'est une capitale qui dénonce depuis plusieurs années le glissement des centres de décision politique vers Montréal.
Il ne s'agit pas seulement de l'implantation d'antennes, d'agences, d'organismes, sinon de ministères à Montréal, mais aussi d'une faible présence de la région de Québec au gouvernement provincial: aucun ministre fort ne représente la région de Québec à l'heure actuelle. Les personnes sur qui on comptait sont parties ou ont déçu. La démission d'un Marc Bellemare, les faux pas d'un Sam Hamad dans le dossier de l'énergie couplés à une longue maladie, les maladresses d'une Carole Théberge dans le dossier des garderies, tout s'est conjugué pour finalement en arriver à une seule conclusion: les dossiers de la région sont peu ou pas défendus.
C'est effectivement le cas lorsqu'on s'arrête à un certain nombre de ces dossiers: la fermeture annoncée, puis reportée, du Jardin zoologique, le manque de dynamisme de la Commission de la Capitale-Nationale, qui avance et recule dans le dossier de la promenade Samuel-de-Champlain le long du fleuve et qu'on menace de faire disparaître, le sous-financement de l'Université Laval (à hauteur de 11 millions) par rapport à toutes les autres universités québécoises, des fêtes du 400e anniversaire de la fondation de Québec qui mobilisent très peu et qui n'ont rien de festif. Ce ne sont tout de même pas le Congrès eucharistique international ni le Sommet de la Francophonie qui revêtent un caractère festif évident: ces événements sont certes importants, mais il en faut encore plus.
Une région différente?
Il faut enfin reconnaître qu'il existe, au sud de Québec, un fond conservateur qui transparaît davantage à certains moments. C'est la région que Pierre Drouilly a qualifiée de «Québec tranquille», une région plutôt rurale, vieillissante parce que beaucoup de jeunes la quittent, où le chômage est plutôt faible mais où les salaires ne sont pas très élevés.
C'est une région assez durement frappée, à l'heure actuelle, par la fermeture des usines de textile (avec la concurrence de la Chine) et par les difficultés du secteur forestier (le bois d'oeuvre en particulier). C'est un terreau fertile pour de nouveaux partis: les créditistes à une époque, l'ADQ par la suite, les conservateurs aujourd'hui. Elle est souvent à la recherche de voies de sortie que n'offrent pas les partis traditionnels.
Quant à la ville même de Québec, ce qui comprend également sa banlieue immédiate, on l'a souvent qualifiée de «gros village». Par certains côtés, elle présente l'allure d'un village où, les gens se connaissant, il est facile de les classer en deux catégories: les bons de notre côté et les méchants de l'autre. Cette dichotomie se retrouve partout à Québec: la basse ville et la haute ville, le secteur public (les fonctionnaires) et le secteur privé, les instruits et ceux qui le sont moins, etc.
Tout ceci entraîne bien souvent des rapports de haine et d'envie. Ceux qu'on envie sont habituellement mal aimés. Ces gens sont alors la proie facile d'animateurs de radio qui alimentent cette haine à l'endroit de la fonction publique, de l'État et de la haute ville, en somme, de tout ce qu'il faut apprendre à détester: c'est un terrain idéal pour la droite.
Si on ajoute à cela le fait que l'État québécois paie de plus en plus mal ses employés, leur offre de faibles hausses de salaire et des conditions d'emploi qui se détériorent et recrute peu chez les jeunes, on peut comprendre que de plus en plus de fonctionnaires, employés de l'État, soient moins sensibles aux appels de partis qui misent sur l'État.
Enfin, la ville de Québec, parmi les grandes villes canadiennes, est la moins cosmopolite de toutes. La diversité culturelle y est faible, tout comme la diversité économique, que des groupes ethniques différents pourraient apporter. En ce sens, Québec apparaît trop comme un gros village monoculturel et monoethnique où il manque de dynamisme.
Bref, tous ces facteurs sont porteurs de changements qui ne pointent pas vers la gauche mais plutôt vers la droite.
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