dimanche 27 mai 2012 Dernière mise à jour 17h44
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Écrire la lumière - Qu'est-ce que la photographie?

Marcel Blouin - Photographe et ex-directeur du Mois de la photo à Montréal, directeur depuis 2001 d'Expression, Centre d'exposition de Saint-Hyacinthe, un espace dédié à la diffusion de l'art contemporain et actuel  21 janvier 2006 
Un article intéressant de Jean-François Nadeau intitulé «La pellicule hors foyer» et publié en une du Devoir le jeudi 5 janvier 2006 soulève un nombre important de questions pertinentes au sujet de la photographie, de la représentation du réel visible et de la vie contemporaine dans toutes ses dimensions, peut-être même au-delà de ce que l'auteur aurait pu espérer.

On comprend, à la lecture de ce texte, que la photographie numérique prend désormais une place importante dans la vie des gens, autant de ceux qui en vivent que de ceux qui regardent quotidiennement des photos. C'est-à-dire nous tous.

«Les studios de photographie ont plus que jamais la vie dure: tout le monde se croit devenu photographe!» Je compatis avec les gens qui en arrachent à cause de ce transfert technologique. Notons cependant que les photographes de la fin du XIXe siècle avaient ressenti la même chose avec l'apparition d'appareils plus faciles à utiliser et l'avènement des plaques déjà préparées.

Mais rassurons-nous: les sociétés modernes dans lesquelles nous vivons auront toujours besoin de photographes qui savent regarder et interpréter intelligemment le réel visible. Aussi, dans un autre domaine, reconnaissons qu'il serait surprenant et ridicule d'entendre Michel Tremblay se plaindre du fait que les écrivains souffrent d'une trop grande accessibilité des stylos à bille.

Dans cet article, on nous fait remarquer que «Kodak a arrêté de produire du papier photographique et a renvoyé 25 000 employés en juillet 2005». Plusieurs perdent leur emploi, certes, mais n'oublions pas que Kodak, comme bien d'autres entreprises, n'avait qu'un objectif: réaliser des profits. Vous savez, GM et Ford aussi vivent des difficultés. Serait-ce que les États-Uniens ont du mal à s'ajuster aux réalités actuelles?

On mentionne ensuite les difficultés d'entreprises traditionnellement rattachées au marché de la photographie. Ilford (Grande-Bretagne), Agfa (Allemagne), Leica (Allemagne et France) et Fuji (Japon) s'ajusteraient mieux que les autres alors que Nikon (Japon), contrairement aux compagnies occidentales, réussit à s'ajuster aux impératifs du numérique... Serait-ce que l'Asie devenue numérique supplanterait l'analogique Occident? Que l'Asie s'ajusterait mieux à la société des communications tandis que l'Occident, quelque peu nostalgique, collerait mieux aux réalités de la société industrielle?

L'Asie, maître du XXIe siècle, et l'Occident, maître d'une époque sur laquelle nous tournons la page? Ou s'agit-il là de simples coïncidences?

Nous assisterions à une rupture...

Mais au fait, s'agit-il vraiment d'une rupture? Avec l'usage de ce terme — «rupture» — et les citations chocs d'André Rouillé, spécialiste reconnu de la photographie, nous arrivons maintenant dans le vif du sujet. À noter que cette thèse, Rouillé la défend depuis au moins dix ans. Nous ne pouvons pas l'accuser d'être une girouette.

Avec nostalgie, Rouillé nous propose de considérer la rupture du lien de matière qui unissait auparavant la photographie avec son sujet. «La physique, en somme, s'alliait étroitement à la chimie pour capter, fixer, saisir des fragments du réel selon le sens que leur donne un photographe. Rien de cela aujourd'hui.»

On nous parle ensuite «de formules logico-mathématiques gérées par l'univers froid du langage de la programmation informatique». Le discours est d'une grande limpidité: la photographie analogique, c'était mieux.

Pour plusieurs — dont beaucoup de Français adeptes de la sémiologie —, une photographie est un signe de type indiciel, une trace, une empreinte physique. En affirmant cela, de toute évidence, on néglige le fait qu'une photographie est aussi un signe iconique, c'est-à-dire qu'elle réfère au sujet représenté, non seulement parce qu'elle est une trace de celui-ci — aussi physique soit-elle — mais aussi parce qu'elle ressemble au sujet photographié. Une photographie, donc, non seulement serait une trace de réel mais ressemblerait à celui-ci. «Tiens, c'est Jean-Paul sur la photo. Comme il avait l'air jeune à cette époque!»

Est-il possible que la France, pays où la photographie aurait été inventée, s'accrocherait à une certaine définition de celle-ci? Parce que la France, qui a connu des années de gloire remarquable au XIXe siècle, doit — et c'est compréhensible — protéger ses acquis et mentionner ses bons coups... quitte à payer des gens pour faire ce travail. Et là, je ne parle pas d'André Rouillé en particulier mais de tout un appareil — enviable — qui travaille à défendre, à promouvoir et à montrer l'époque glorieuse de la photographie analogique, qui a duré jusqu'à la fin du XXe siècle.

Paris, capitale mondiale de la photographie, voilà ce qu'on pouvait lire en couverture de magazines dans les années 80. Mais oserait-on affirmer une telle chose aujourd'hui sans avoir l'air ridicule?

Il n'y a pas d'image objective

André Rouillé poursuit: «Tenue le plus souvent pour un témoignage privilégié du vrai, la photographie est aujourd'hui un terrain où la pratique du faux se généralise plus que jamais dans l'histoire.» Pas si sûr. On panique un peu ici.

Je comprends le raisonnement de Rouillé, mais est-ce à dire que les photographies publiées dans Le Devoir, par exemple, faussent la réalité parce qu'elles ont été trafiquées avec le logiciel PhotoShop? Est-ce à dire que ces photographies publiées dans Le Devoir, très certainement aujourd'hui entièrement numériques — d'un bout à l'autre de la chaîne, de la prise de vue jusqu'à l'imprimé livré à domicile —, sont trafiquées? Ici, on semble confondre les possibilités du médium et les usages de celui-ci. Si les publicitaires et les producteurs de films abusent des effets spéciaux, n'est-ce pas parce qu'ils en ont décidé ainsi?

«Avec le numérique, l'idée qu'une image doive forcément être modifiée est en effet devenue courante.» Je répondrai à cela qu'il est impossible de ne pas interpréter le réel visible. Une image objective, ça n'existe pas. Quand on affirme que «cette esthétique dont témoigne l'usage du numérique apparaît comme une manifestation éloquente de l'esprit de notre temps», de quoi parlons-nous, au juste? Des effets spéciaux du cinéma américain? De l'ère du vide ambiant? De la télévision qui abrutit les gens? Des médias de masse qui nous assomment avec des nouvelles et des produits futiles, effets spéciaux à l'appui?

«Si la photographie argentique exprimait la société industrielle du XIXe siècle, avec sa volonté de capter mécaniquement son existence, la photographie numérique appartient bel et bien à une nouvelle société du XXIe siècle, d'abord traversée par son désir de paraître.» Ici, on pousse un peu trop. La photographie est, a toujours été et sera toujours dans le monde du paraître. Que voulez-vous qu'elle soit d'autre? Il y a le réel visible, qu'on ne saurait définir en peu de mots, et il y a des représentations de celui-ci, plus ou moins réalistes, pourrions-nous dire, mais elles sont toujours de l'ordre du paraître.

Ceci m'amène à vous rappeler que l'essentiel de la manipulation de l'image, généralement, se produit en dehors de celle-ci à proprement parler. Relisons Gisèle Freund à ce propos. Comme elle, je crois qu'on peut faire dire à peu près n'importe quoi à une photographie selon le contexte de diffusion de celle-ci, en commençant par la légende qui l'accompagne.

L'ère du doute

Selon Rouillé, avec l'apparition de la photo numérique, nous serions entrés dans la sphère du doute. Nous ne croyons plus en ce que nous voyons. Mais peut-être n'est-ce là qu'une coïncidence qui trouve son explication ailleurs.

En fait, nous sommes sortis, pour une bonne part de la planète, de l'ère de la croyance pour devenir des non-croyants. Nous ne croyons plus en l'Église, nous ne croyons plus aux politiciens, aux promesses électorales... et je suis convaincu que cette photo est truquée. Et puisque tout est truqué, truquons à notre tour. Voilà la logique qui semble guider les gens, et ce n'est pas le numérique à lui seul qui permet cette chose. Il fait plutôt partie d'une globalité, d'une pensée qui pense par elle-même.

Trop souvent, dans la perception des gens, la représentation photographique la plus réaliste du réel visible consiste en une photographie noir et blanc. Un tirage 8 X 10 noir et blanc réalisé à la manière des photographes humanistes (Doisneau, Cartier-Bresson... ), ça fait vrai, ça fait authentique.

À ce propos, laissez-moi vous raconter l'histoire d'une célébrissime photographie noir et blanc réalisée par Robert Doisneau, Le Baiser de l'Hôtel de Ville (Paris, 1950). À partir de cette photographie, avec l'accord de Doisneau, on a réalisé des affiches qui se sont vendues à des centaines de milliers d'exemplaires. Ceci a permis à Doisneau d'accumuler un joli magot grâce aux droits d'auteur qui lui ont été versés. Et c'est très bien, ça contre-balance la situation des auteurs qui se font trop souvent voler leurs images.

Mais voilà, cette affiche se vendait tellement que quelques personnes ont eu l'idée d'essayer d'en récolter des bénéfices en prétendant être un des sujets photographiés, un des partenaires qu'on voit s'embrasser sur la photographie. La chose est allée en cour et, au grand dam de Doisneau, la vérité est sortie du sac: il s'agissait d'une mise en scène pour laquelle Doisneau avait payé deux jeunes, leur demandant de s'embrasser dans la rue, question de faire vrai. Pour se sortir de cette sale affaire, Doisneau a même dû exhiber le contrat qu'il avait alors fait signer à ces jeunes gens. Ça fait réfléchir, non?

En deux mots, pour le reste, je ne retiendrai que cet abus de logique qui amène Rouillé à se méfier de la photographie numérique parce qu'elle est trop immatérielle. La photographie, sur cette base, n'aurait donc plus de valeur. Vous savez, l'argent aussi est devenu presque totalement immatériel. Et si vous ne lui accordez plus aucune importance, je vous invite à envoyer la totalité de vos avoirs dans mon compte, dont voici le numéro: 000999998888877777666. Des chiffres, du numérique, presque rien, que des choses inutiles.

En terminant, me revient à l'esprit l'étymologie du mot «photographie»: écrire avec la lumière. C'est tout simple. Et c'est passablement immatériel comme action, comme geste, comme acte...
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Articles
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012