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Libre opinion: Le bicorne de M. Druon...

Marie-Éva de Villers - Auteure du Multidictionnaire de la langue française  20 janvier 2006 
«J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on appelle l'Académie française. Il n'y en a point de moins respecté dans le monde car on dit qu'aussitôt qu'il a décidé, le peuple casse ses arrêts et lui impose des lois qu'il est obligé de suivre.» - Montesquieu, Lettres persanes, 1721

L'ancien secrétaire perpétuel de l'Académie française, Maurice Druon, est furieux. Malgré ses admonestations répétées, en dépit de l'opposition de l'auguste assemblée des Immortels, la féminisation des titres et des fonctions est entrée dans les moeurs en France. «Ce n'est pas au Québec que j'irai prendre des leçons de langue française. Que les Québécois fassent ce qu'ils veulent, mais nous sommes chargés de garder la correction de la langue française. Nous n'acceptons pas d'atteintes à la grammaire», a fulminé Maurice Druon sur les ondes de Radio France internationale (RFI) au cours d'un débat sur la féminisation.

Pourtant, la phrase «Madame la ministre est présente» est tout à fait grammaticale, contrairement à celle que préconise le secrétaire perpétuel («Madame le ministre est présente»). C'est justement en prônant le masculin pour un titre désignant une femme que l'on porte atteinte à la grammaire: les plus éminents grammairiens et linguistes de la francophonie ont avalisé depuis longtemps la féminisation des titres. Dans Le Bon Usage, Maurice Grevisse précise que «ce n'est que pour les noms animés que le genre n'est pas arbitraire, parce qu'il est déterminé par le sexe des êtres désignés, du moins pour ce qui concerne, en général, les êtres humains».

«Oui, on peut dire "la ministre"», affirme Henriette Walter, qui rappelle «l'habitude que nous avons d'attribuer une forme féminine à un mot désignant une personne du sexe féminin».

La féminisation des titres s'inscrit parfaitement dans la logique de la langue puisque le genre naturel et le genre grammatical se confondent dans la majorité des cas pour les noms d'êtres animés. Ayant participé aux travaux sur la féminisation de 1986, la regrettée Josette Rey-Debove, des dictionnaires Le Robert, pouvait «affirmer que cette règle est appliquée dans 95 % des cas».

Au Québec, le dossier est clos depuis que l'Office de la langue française a publié en 1979 un avis officiel recommandant la féminisation à la Gazette officielle du Québec, avis qui a été largement suivi. Pour nous, cette question appartient déjà à l'histoire ancienne.

Ironie sur nos origines poitevines

Maurice Druon a profité de l'occasion pour user d'ironie à propos du français du Québec en nous reprochant nos origines poitevines et en se moquant des québécismes originaires de France qui demeurent vivants en ce coin français d'Amérique.

En fait, l'académicien devrait peut-être consulter ses livres d'histoire car les premiers habitants de la Nouvelle-France sont principalement venus de Paris (Île-de-France), de la Normandie, puis du Poitou, de l'Aunis, de la Saintonge et de la Bretagne. Il est utile de rappeler que, dans une large majorité, ils étaient originaires d'une région où le parler français prédominait.

Et puis, Maurice Druon nous reprochera-t-il d'avoir conservé le terme achalandage — que Jean de La Fontaine, Émile Zola, Marcel Proust ou André Gide employaient — et qui a été remplacé par l'emprunt goodwill dans la comptabilité française? Se moquera-t-il de notre traversier, auquel il préfère sans doute le ferry-boat?

Quand on étudie attentivement le français du Québec dans la presse contemporaine, on constate que ce ne sont pas les archaïsmes maintenus ni les dialectalismes qui en constituent la principale originalité, comme on est généralement porté à le croire, mais plutôt les mots créés pour désigner une réalité québécoise ou canadienne, pour nommer une nouvelle réalité ou pour éviter un emprunt à l'anglais. Et ces néologismes sont formés à partir des ressources classiques de la langue française.

La prédominance des québécismes de création (par exemple: acériculture, babillard, courriel, dépanneur, pourvoirie, téléavertisseur) témoigne du dynamisme et de la vitalité du français québécois. En même temps, l'importance de l'innovation lexicale révèle la détermination des francophones du Québec à garder leur langue apte à dénommer les réalités nouvelles, leur volonté inébranlable depuis la conquête anglaise, voilà plus de deux siècles, de ne pas démissionner devant le raz-de-marée anglo-saxon.

Le tronc commun des usages que se partagent les locuteurs de la langue française est très étendu: les recoupements sont infiniment plus nombreux que les éléments distinctifs et traduisent l'unité au sein des usages de la communauté francophone.
 
 
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