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Au coeur de la campagne électorale: les États-Unis

Pierre Martin - Directeur de la Chaire d'études politiques et économiques américaines (www.cepea.umontreal.ca) et professeur de science politique à l'Université de Montréal  20 janvier 2006 
En 1963 et en 1988, les relations canado-américaines avaient dominé les campagnes électorales fédérales. Aujourd'hui, même si les partis ne font pas explicitement campagne sur un enjeu spécifique à la relation bilatérale, les États-Unis ont été au coeur de la campagne.

D'une part, les libéraux ont martelé tout au long de la campagne le thème du rejet d'une certaine vision de l'Amérique conservatrice qu'ils associent à leurs adversaires. D'autre part, parmi les principaux défis auxquels ils feront face s'ils sont élus, la gestion des relations avec les États-Unis est certes celui où les conservateurs de Stephen Harper auront le plus rapidement l'occasion de se démarquer de leurs prédécesseurs.

Une campagne antiaméricaine... à l'américaine

Tout au long de la campagne, les stratèges libéraux ont choisi de définir le choix entre leurs adversaires conservateurs et eux-mêmes comme un choix entre deux images du Canada. Si les libéraux semblent ne pas être parvenus à faire comprendre avec succès aux Canadiens en quoi consiste leur propre image du Canada, ils ont cependant pris les grands moyens pour associer les conservateurs de Harper à une image du Canada calquée sur l'Amérique conservatrice de George W. Bush.

Pour ce faire, les libéraux n'ont pas hésité à employer une stratégie électorale typiquement américaine, soit une campagne de publicité négative associant les politiques conservatrices à une représentation un peu caricaturale du modèle de société américain et qui associent Stephen Harper à George W. Bush, jouant pour l'occasion le rôle du bonhomme Sept Heures.

Comme si ces publicités négatives n'étaient pas suffisantes, un des points forts de la campagne libérale a sans doute été ce moment où Paul Martin a partagé la scène avec Bill Clinton à la Conférence de Montréal sur les changements climatiques pour critiquer vertement les politiques environnementales de l'administration Bush, s'attirant les foudres de l'ambassadeur David Wilkins.

Il est difficile de dire si l'antiaméricanisme de la campagne libérale a influencé l'électorat. Toutefois, un sondage mené auprès de gens d'affaires influents publié par le Financial Post au début de janvier révélait que ceux-ci attribuaient à Paul Martin une large part du blâme pour la détérioration des relations bilatérales.

En succédant à Jean Chrétien, Paul Martin avait promis de réparer les nombreux pots cassés de la relation bilatérale. Dans les faits, il n'est parvenu qu'à en casser de nouveaux, entre autres en donnant pendant des mois aux Américains l'impression qu'il allait appuyer le bouclier antimissile pour ensuite leur claquer la porte au nez.

À quoi s'attendre de Harper?

S'ils perdent le pouvoir lundi, les libéraux laisseront derrière eux de nombreux contentieux avec les États-Unis. Il importe donc de passer en revue quelques éléments de la plate-forme conservatrice pour anticiper les changements à venir.

Au minimum, il faut prévoir une embellie dans la relation au plus haut échelon. On n'a qu'à se rappeler les voeux de succès que George W. Bush avait adressés à Stephen Harper lors de son passage à Ottawa en novembre 2004 pour comprendre que son administration attend avec impatience la relève de la garde à Ottawa.

Sur la défense antimissile, Stephen Harper est allé aussi loin qu'il le pouvait en promettant un vote libre en Chambre sur la question, vote qu'un gouvernement minoritaire serait certain de perdre. En ce qui concerne le niveau des dépenses militaires et des effectifs qui peuvent être déployés, Harper annonce des augmentations substantielles, mais on peut douter que les Américains s'en rendront vraiment compte.

Sur l'Irak, Harper n'a jamais très bien caché son appui à George W. Bush. Sa déclaration récente selon laquelle le Canada ne pourrait pas envoyer de troupes — parce qu'il n'y en a pas de disponibles — est une perle d'ambiguïté. Harper sait pertinemment qu'il serait politiquement très dommageable pour lui de renverser la position canadienne sur cet enjeu. Si George W. Bush tient à garder Harper en place, il aura intérêt à ne pas le pousser à prendre ouvertement position au nom de son gouvernement sur l'Irak.

Sur les différends commerciaux, il est possible que le rétablissement de liens de communication moins tendus entre les deux chefs de gouvernement permette des négociations plus sereines mais, pour l'essentiel, un conflit comme celui du bois d'oeuvre a des racines trop profondes et des ramifications juridiques et bureaucratiques trop étendues pour se régler par une poignée de main entre deux hommes.

Les conservateurs américains se plaignent depuis belle lurette que l'attitude plus libérale du Canada en matière de drogues représente un danger pour leur pays. Il est possible que les conservateurs de Harper y changent quelque chose, mais les choses n'iront pas vite et des attentes élevées risquent de faire place à une amère déception.

La même dynamique pourrait se manifester dans le cas des politiques d'immigration et d'accueil de réfugiés, que la droite américaine juge sévèrement depuis les événements tragiques du 11 septembre 2001. Il importe peu que les conservateurs américains aient tort ou raison de faire un lien entre ces politiques et la menace terroriste: ils continueront de faire pression sur le Canada pour un resserrement des contrôles. Là aussi, des attentes trop élevées envers la capacité d'un gouvernement Harper d'obtempérer à leurs demandes risquent de susciter une certaine déception.

Embellies possibles

Un domaine dans lequel une embellie des relations pourrait faciliter de véritables progrès est la gestion des contrôles de sécurité aux frontières. Mardi, l'administration Bush annonçait qu'elle renonçait à imposer le passeport pour l'entrée aux États-Unis par voie terrestre, préférant l'instauration d'une carte d'identité moins contraignante. C'est un gain, mais il reste encore beaucoup de place pour de l'amélioration. Les contrôles de sécurité aux frontières ont des incidences économiques énormes pour le Canada, et un président bien disposé à l'égard des intérêts canadiens serait un atout non négligeable sur cet enjeu.

Finalement, une bonne partie de la détérioration des relations entre les deux pays depuis l'arrivée de George W. Bush au pouvoir tient à ce que les citoyens des deux pays sont de plus en plus conscients des contrastes — parfois profonds, souvent subtils — qui existent entre les valeurs sociales dominantes de part et d'autre.

Si les conservateurs de Stephen Harper l'emportent lundi, leurs compagnons d'armes idéologiques au sud de la frontière — ceux qui auront noté le changement — cesseront sans doute pour un temps d'alimenter les tensions bilatérales par leurs remarques indignées sur les valeurs libérales des Canadiens. Après s'être réjouis de la victoire de Harper, cependant, les conservateurs américains devront bien se rendre compte que le Canada ne sera pas devenu, du jour au lendemain, une sorte de Texas du Nord.

Cette semaine, Stephen Harper a reconnu qu'il ne pourra pas faire tout ce qu'il veut en politique intérieure à cause de contraintes bureaucratiques et institutionnelles, sans mentionner une opinion publique loin de partager toutes ses vues. Il devra sans doute expliquer à ses vis-à-vis américains que le même raisonnement s'applique à la politique extérieure.
 
 
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