Il y a 100 ans, les suffragettes remportaient leur lutte

Photo: Wikicommons La militante Emmeline Pankhurst est arrêtée devant le palais de Buckingham, à Londres, alors qu’elle tente de remettre une pétition au roi George V, en mai 1914.

L’affaire Harvey Weinstein et la campagne #MeToo ont donné un nouveau souffle au féminisme un peu partout dans le monde, et le Royaume-Uni ne fait pas exception.

 

Les scandales d’inconduite sexuelle y ont complètement bousculé l’ordre du jour de la Chambre des communes pendant les derniers mois de 2017. Les nouvelles ayant trait au harcèlement, à la violence et aux injustices que les femmes subissent en milieu de travail ont dominé l’actualité pendant cette période. Cela a repris de plus belle après la brève accalmie du temps des Fêtes.

 

C’est dans ce contexte que survient, en ce début de février, le centenaire de la loi qui a octroyé le droit de vote aux femmes du Royaume-Uni. La coïncidence est sans aucun doute fortuite, mais elle donne un éclat et un relief inattendus à la commémoration de la victoire des suffragettes.

 

Cette victoire avait été obtenue de haute lutte. Plusieurs des femmes qui revendiquaient le droit de vote l’ont payé de leur santé, certaines même de leur vie.

 

Environnement hostile

 

La campagne pour le droit de vote des femmes britanniques a été longue et ponctuée d’actes de violence. À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’environnement politique et social au Royaume-Uni était très hostile aux réformes de toutes sortes, et particulièrement à celles que réclamaient les féministes du temps.

 

« Aujourd’hui, on porte plus d’intérêt pour le courage démontré dans les campagnes contre le harcèlement et en faveur de l’équité salariale qu’on n’en avait porté à l’époque pour le courage des femmes qui faisaient campagne pour le suffrage. Ces dernières évoluaient dans un environnement différent et plus hostile. Leur lutte a été plus difficile parce qu’elles partaient de zéro. Les campagnes dont on parle aujourd’hui sont beaucoup mieux reçues », croit Diane Atkinson, historienne et auteure d’un livre intitulé Rise Up, Women : The Remarquable Lives of the Suffragettes.

 

Ce titre, fait remarquer Mme Atkinson, « pourrait s’appliquer aux mouvements qui visent actuellement à dénoncer le harcèlement sexuel ou l’inégalité dans la rémunération. Bien des gens n’ont que peu entendu parler du fait qu’il y a un siècle, des femmes se sont battues tellement dur, au prix de tant de sacrifices, pour le droit de vote. La coïncidence est heureuse. »

 

Des unions pour les femmes

 

Le mouvement en faveur du vote féminin au Royaume-Uni a commencé dès le milieu du XIXe siècle. En 1867, plusieurs organisations locales qui avaient été mises sur pied un peu plus tôt se sont fédérées au sein de l’Union nationale des sociétés pour le suffrage des femmes (National Union of Womens’ Suffrage Societies, NUWSS), une organisation dirigée par Millicent Fawcett, activiste féministe issue d’une famille libérale du Suffolk. La méthode prônée était « non conflictuelle et constitutionnelle ».

 

Devant l’absence de progrès réalisé en plus de trois décennies de lutte, une autre féministe célèbre, Emmeline Pankhurst, a fondé, en 1903, l’Union sociale et politique des femmes (Social and Political Womens’ Union, WPSU), qui préconisait des méthodes beaucoup plus radicales.

 

Leurs adversaires, dont la plupart des journalistes du temps, les ont surnommées « suffragettes » par pure dérision, un terme que les intéressées ont décidé de s’approprier.

 

Les gestes posés par ces militantes allaient de l’interpellation sans ménagement d’élus à la Chambre des communes au fait de s’attacher à des lampadaires, de lacérer un tableau à la National Gallery, de lancer des pierres dans des vitres ou d’incendier des bibliothèques, des actions qui leur ont souvent valu d’être arrêtées et incarcérées.

 

Plusieurs d’entre elles ont entrepris des grèves de la faim pour obtenir d’être transférées dans les prisons réservées aux prisonniers politiques. Les autorités ont ordonné qu’elles soient nourries de force.

 

Emily Davidson, figure de proue

 

Le 14 juin 1913, Emily Davison, une suffragette déjà connue pour ses actions radicales, s’est précipitée sur la piste de course lors du derby d’Epsom et a été renversée par un cheval. Elle est morte des suites de ses blessures quatre jours plus tard. L’événement a été filmé : les images laissent croire que la dame avait sous-estimé la vitesse des chevaux, qu’elle n’avait donc pas essayé de se suicider. La tragédie a fait l’objet de plusieurs documentaires et de quelques docu-fictions.

 

En 1913, l’organisation de Millicent Fawcet, de son côté, a organisé la même année une grande marche vers Londres, à partir de toutes les régions du Royaume-Uni. Des milliers de femmes et plusieurs hommes ont participé à ce grand « pèlerinage », souvent sous une pluie de quolibets ou de projectiles.

 

L’auteure Jane Robinson, qui a consacré à cet événement un livre intitulé Hearts And Minds : The Untold Story of the Great Pilgrimage and How Women Won the Vote, le considère comme « l’acte fondateur de la tradition britannique des manifestations de masse pacifiques ».

 

Discrimination, d’hier à aujourd’hui

 

Suffragistes et suffragettes, deux organisations rivales ? À cet égard, les opinions sont partagées. Chose certaine, elles ne s’entendaient pas sur les moyens à prendre, mais certaines auteures estiment qu’elles s’entraidaient et se sont avérées jusqu’à un certain point complémentaires.

 

En février 1918, après une pause forcée par la Première Guerre mondiale, la Loi sur la représentation du peuple a octroyé le droit de vote aux femmes de plus de 30 ans, au moins en partie en signe de reconnaissance pour l’énorme travail accompli pendant le conflit.

 

Les hommes pouvaient quant à eux voter à partir de l’âge de 21 ans, une discrimination qui n’a été éliminée que dix ans plus tard.

 

En juillet dernier, des employées féminines de la BBC ont levé le voile sur ce qui semble être une discrimination généralisée. L’affaire a fait grand bruit dans les médias, y compris sur les ondes du diffuseur public pris en défaut. Des présentatrices ont remis leur démission et des enquêtes ont été instituées.

 

Dans la foulée de l’affaire Weinstein, qui a éclaté en octobre aux États-Unis, des allégations de harcèlement sexuel ont éclaboussé tous les partis politiques du Royaume-Uni. Deux ministres de Theresa May ont démissionné. Un ministre du gouvernement local du pays de Galles s’est enlevé la vie après avoir été accusé de harcèlement.

 

Le dernier scandale en date concerne une soirée de financement à laquelle seuls les hommes étaient invités et où plusieurs d’entre eux en auraient profité pour se livrer à toutes sortes d’attouchements non désirés sur des hôtesses qu’on avait obligées à porter des jupes très courtes. Un membre travailliste de la Chambre des lords a été forcé de renoncer à certaines fonctions après qu’il eut été révélé qu’il avait assisté à cette soirée. On n’aurait peut-être rien su de cette dernière si le Financial Times n’y avait pas envoyé une journaliste « travaillant sous couverture ».

 

L’écart salarial entre les hommes et les femmes s’établissait en 2017 à 9,1 % en Grande-Bretagne, une tendance qui est certes à la baisse, mais qui témoigne du chemin qui reste à parcourir. Qu’en penseraient les suffragettes ?

Et au Canada ?

Dans le Dominion du Canada, il faut attendre 1917, en pleine guerre, pour voir le gouvernement accorder le droit de vote aux femmes. Ce droit apparaît en pratique très limité. Pour qu’une femme puisse voter, il lui faut être une infirmière militaire ou bien l’épouse, la veuve, la mère, la soeur ou la fille de toute personne morte ou vivante qui sert ou a servi sous l’uniforme. Le droit de vote pour les femmes sera étendu à compter de 1918, tout en continuant d’être limité à certaines catégories de citoyens. Les Asiatiques, hommes ou femmes, devront attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale pour jouir des mêmes droits. Et les femmes et les hommes autochtones sont jugés inaptes en vertu de la Loi sur les Indiens. Ils n’obtiennent ce droit au Canada qu’en 1960. Au Québec, il faut attendre 1940. Jean-François Nadeau