Un aéroport Mirabel «à la française»?

Sylvain Fresneau, 56 ans, fait partie des cinq derniers agriculteurs qui ont refusé d’obtempérer aux ordres d’expulsion de la multinationale Vinci, à qui l’aéroport a été donné en concession.
Photo: Loic Venance Agence France-Presse Sylvain Fresneau, 56 ans, fait partie des cinq derniers agriculteurs qui ont refusé d’obtempérer aux ordres d’expulsion de la multinationale Vinci, à qui l’aéroport a été donné en concession.

« Avec les expulsions de Mirabel et de Forillon, on n’a pas vraiment de leçons à donner aux Français, dit Vincent. Ici au moins, on aura résisté. Et si on veut nous expulser à nouveau, on ne va pas se laisser faire. » À 29 ans, ce Gaspésien garde le souvenir de l’expulsion sauvage des 325 familles de Forillon dans les années 1970 en Gaspésie. De même que celui des 11 villages rasés à Mirabel pour construire un aéroport bidon. « Tout cela pour rien, dit-il. Si on avait résisté, peut-être qu’on n’en serait pas là. »

Alors, ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard si, presque 50 ans plus tard, il se retrouve à élever des moutons à Notre-Dame-des-Landes. Comme Véronique, originaire de Saint-Hubert, sur la rive sud de Montréal, Vincent fait partie des 200 à 300 zadistes (de ZAD : « zone à développement différé » devenue « zone à défendre ») de Notre-Dame-des-Landes qui tiennent tête à l’État français. Pas question pour eux que ces 1600 hectares de bocage breton où ils squattent depuis dix ans dans des bâtiments de fortune servent de pistes d’atterrissage au nouvel aéroport de Nantes.

Or, contrairement à ce qui s’est passé à Forillon et à Mirabel, il se pourrait bien qu’ils obtiennent gain de cause. On le saura d’ici la fin du mois, alors que le président Emmanuel Macron devrait trancher un débat qui déchire le pays depuis plus de 20 ans. Au moment où ces lignes étaient écrites, on évoquait la mobilisation de trente à quarante escadrons de gendarmerie mobile pour une évacuation que certains jugeaient imminente. Dans la ZAD, la vie suivait pourtant son cours.

« J’étais venu passer quelques jours et je me suis tout de suite senti bien. » Voilà maintenant six ans qu’avec ses copains, Vincent élève des brebis sur le site de La Rosière. Au début, des éleveurs du coin leur ont prêté quelques bêtes. Le troupeau compte aujourd’hui 70 têtes. Une trentaine de brebis viennent d’ailleurs de mettre bas. Assis dans une cabane en planches, on entend au loin l’une d’elles en train d’agneler. Sur la table, une terrine d’agneau au Pineau des Charentes (le père d’une zadiste est producteur).

« Ici, la maison des éleveurs de charolaises avait été rasée en 2013, dit Vincent. Il a fallu tout reconstruire. » Avec les moyens du bord évidemment. Les cabanes et les roulottes disséminées sur le terrain n’ont pas l’eau courante. On patauge partout dans la boue. Les plus favorisés ont des panneaux solaires. À plusieurs endroits, on squatte l’électricité. Lorsque Vincent a des problèmes avec ses moutons, il appelle les fermiers du coin. « J’ai appris sur le tas, dit-il. C’est ce qui me plaît ici. On est libres. »

Une expulsion risquée

Pas question non plus pour Véronique, qui dit s’être éveillée à la politique lors du Printemps érable, de quitter la ZAD. « On se sent chez nous et on ne voit pas pourquoi il faudrait partir. » Elle ne bougera pas, même si demain 3000 policiers tentent une expulsion comme en 2012. On dit que la zone a été ratissée par les drones de l’armée en prévision d’une intervention. À l’époque, pris par surprise, les zadistes avaient rameuté des centaines de supporteurs de Nantes, de Rennes et même d’ailleurs en France et en Europe. Les barricades détruites par les policiers durant le jour étaient reconstruites pendant la nuit. Depuis, l’État craint comme la peste une confrontation comme celle qui avait entraîné la mort en 2014 du jeune militant Rémi Fraisse sur le chantier du barrage du Testet, dans le Tarn.

« Si l’expulsion n’a pas marché en 2012, ça ne risque pas de marcher aujourd’hui », dit Sylvain Fresneau un éleveur de vaches laitières de 56 ans qui fait partie des cinq derniers agriculteurs qui ont refusé d’obtempérer aux ordres d’expulsion de la multinationale Vinci, à qui l’aéroport a été donné en concession. Avec deux associés, il a refusé le chèque de plus d’un million d’euros qu’on lui a mis sous le nez et a continué à exploiter son troupeau de 250 têtes.

Photo: Loic Venance Agence France-Presse Quelque 300 militants tiennent tête à l’État pour bloquer la construction
du nouvel aéroport à Notre-Dame-des-Landes. 

Les zadistes sont encore mieux préparés qu’en 2012 à résister, dit M. Fresneau. Au milieu de la lande, une tour a été transformée en poste de guet. À la vue du premier policier, une sirène donnerait l’alarme et les militants bloqueraient les routes. La rumeur veut aussi que des armes circulent. « À part des fusils de chasse, je n’en ai jamais vu », dit M. Fresneau.

Selon lui, il y a plusieurs types d’habitants dans la ZAD. Il y a d’abord les agriculteurs dits « historiques ». Des 50 du début, ils ne sont plus que 5. Leurs terres occupent cependant près de la moitié des terrains où devaient être à l’origine construits les pistes et l’aéroport. Il y a ensuite les squatters qui ont une activité. Dans la ZAD, on trouve aujourd’hui trois boulangeries, un pressoir pour l’huile de tournesol, une scierie en construction, un atelier mécanique, une radio et une bibliothèque. Chaque vendredi, au Gourbi, se tient ce que les zadistes appellent le « non-marché » où, dit-on, chacun peut donner « ce qu’il veut » pour des betteraves, du pain ou du fromage. Une caisse commune sert à financer des constructions. Comme la plupart de ces activités permettent à peine de se nourrir, la majorité des squatters vivent des allocations sociales.

Avec le temps, une dizaine d’enfants sont nés, qui fréquentent les garderies des villages autour. Deux jours avant notre passage, des jumeaux étaient nés. « Il faudra bientôt se demander si on veut créer une école », dit une femme de 36 ans qui dit s’appeler Camille.

Paysans ou militants ?

Enfin, il y a les militants purs et durs, qui sont essentiellement là pour des raisons idéologiques, dit Sylvain Fresneau. On ne sait pas combien ils sont, mais ils viennent souvent de l’étranger. On les dit prêts à en découdre et proches des Black Bloc. Sur la célèbre D281, qui porte encore les stigmates des affrontements violents de 2012, un homme encapuchonné promène ses chiens. « No quiero hablar ! » Il n’en dira pas plus. Dans la ZAD, on trouve aussi de nombreux universitaires et fils de bonne famille, dit Camille. De même que des immigrants illégaux. Une partie de la production agricole de Notre-Dame-des-Landes sert d’ailleurs à nourrir les squats illégaux de Rennes et de Nantes.

« Moi, si ça devient une association reconnue, je m’en vais. Ça ne m’intéressera plus », dit un jeune homme de 33 ans qui vient de l’île de Groix, face à Lorient. « Le fait d’habiter ici, c‘est un engagement, dit Jean-Pierre. Le but, c’est de s’émanciper des rapports marchands. » Lorsqu’il y a un conflit, on réunit un comité de 12 volontaires. Avec le temps, il a quand même fallu édicter quelques règlements, qui interdisent par exemple le trafic de drogue et les chiens errants qui s’attaquent aux agneaux.

Pour la première fois depuis vingt ans, un rapport de médiation déposé le mois dernier a ressuscité l’idée d’agrandir l’actuel aéroport de Nantes plutôt que d’en construire un nouveau. « Peut-être qu’on n’a jamais été aussi près d’une victoire. On verra », lâche Marcel Thébault qui exploite depuis 1999, avec sa femme, Sylvie, une ferme de 35 vaches laitières. Un rêve pour cet ancien conseiller agricole et cette ancienne professeure d’économie qui ont aussi travaillé en Afrique. Certes, disent-ils, les rapports avec les zadistes ne sont pas toujours faciles. « Mais sans eux, on n’aurait pas tenu », dit Marcel.

Selon lui, si le gouvernement décidait de reculer, il faudrait trouver une solution pour permettre à ceux qui ont une activité de rester. On cite l’exemple du Larzac où, après les grandes luttes des années 1970 contre l’agrandissement d’un camp militaire, on avait confié les terres expropriées à une société civile responsable d’en assurer la gestion. Si on choisit cette solution, dit Marcel Thébault, « on ne pourra plus squatter et chacun devra payer ses taxes, l’électricité et le fermage. Il faudra respecter les règles. Nous, on n’est pas des libertaires. On n’est pas venu ici pour vivre en kolkhoze ! ».

Payer la TVA ? Pourquoi pas, affirme Vincent qui se dit ouvert à la négociation avec l’État d’un bail emphytéotique qui permettrait de régulariser sa situation. « Moi, je ne me vois pas quitter mes agneaux. Aujourd’hui, l’élevage c’est mon métier. Je crois même que c’est quelque chose comme… une vocation ! »

Le déplacement de l’aéroport serait-il plus écologique ?

« Ce conflit, il faut qu’il se termine. Ça ne peut plus durer. Il faut trancher. » Alain Mustière ne décolère pas. Il n’en revient pas de l’incurie de l’État dans un projet qui date des années 1960. C’est à cette époque en effet que naît le projet de remplacer l’actuel aéroport Nantes-Atlantique collé sur la ville par une nouvelle piste située à 40 kilomètres.

« Toutes les études montrent que l’actuel aéroport même agrandi sera saturé en 2030, dit-il. Alors, ou bien on déménage ou bien on continue avec des infrastructures qui ne suffisent pas à la demande et qui obligent les pilotes à survoler la ville toutes les trois minutes. »

Pour le président de l’association Des ailes pour l’Ouest, Notre-Dame-des-Landes n’a rien à voir avec le cas de Mirabel, qu’il connaît bien. Il ne s’agit pas de construire un second aéroport, mais de le déménager, dit-il. On ne parle ici que de 1600 hectares contre 40 000 à Mirabel ! Le nouvel aéroport libérerait d’ailleurs des espaces pour densifier la ville et limiter l’étalement urbain, disent ses partisans. Sans compter que la piste actuelle est collée sur le lac de Grand-Lieu, la deuxième zone ornithologique de France.

« Nous aussi, on est des écologistes, dit Alain Mustière. Mais pas des extrémistes ! » La décision de construire Notre-Dame-des-Landes avait d’ailleurs été prise dans les années 1990 sous le gouvernement socialiste de Lionel Jospin et sa ministre verte, Dominique Voynet. Pour des raisons écologiques et d’aménagement, on avait décidé de ne pas construire un troisième aéroport à Paris, mais de s’appuyer sur le développement des infrastructures régionales.

Pour éviter de trancher et d’embarrasser son premier ministre Jean-Marc Ayrault, ancien maire de Nantes et partisan de l’aéroport, le président François Hollande proposera un référendum. Une consultation régionale où le « oui » l’emporta à 55 % en juin 2016. La patate chaude est aujourd’hui dans les mains d’Emmanuel Macron et de son ministre de l’Écologie, Nicolas Hulot.

C’est devenu un combat symbolique, dit Alain Mustière. Le trafic aérien de Nantes-Atlantique, d’où décollent des vols d’Air Transat pour Montréal, est aujourd’hui de 5,5 millions de passagers par an. Il devrait être à 9 millions en 2030. « Si on ne construit pas cet aéroport et on plie devant une poignée de militants, ça veut dire qu’on ne pourra plus lancer aucun nouveau projet en France ! » On recense en effet une cinquantaine de projets qui suscitent la colère des écologistes et vers lesquels les militants de la ZAD pourraient se déplacer advenant une victoire à Notre-Dame-des-Landes.
2 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 janvier 2018 10 h 02

    Finalement...

    dans le fond, c'est pour satisfaire l'appétit des touristes...et libérer Paris et ses bobos.

    Ou bien, c'est pour accommoder les compagnies aériennes qui en veulent toujours plus.

    Ou encore, l'effet : la poule ou l'oeuf ? chez nous on parlerait de saucisse Hygrade: plus le monde en mange , plus elle est fraîche et...plus elle est fraîche, plus le monde en mange.

    Mais finalement...c'est le néolibéralisme dans toute «sa petitesse».

  • Gérard Garnier - Abonné 17 janvier 2018 21 h 58

    A chacun son rêve

    Partout existent les "fous" de liberté, ceux qui refusent les règles, ceux qui disent ne demander qu'à être tranquilles. Ils me sont très sympathiques et je dois avouer aider modestement certains. Mais le vrai problème est là : rapidement, il apparait qu'on ne vit pas que des idées et que les allocations sociales, la Sécurité sociale ou la RAMQ sont les bienvenues pour ne pas dire indispensables. Il faut donc rentrer dans le système commun et payer les taxes TVA, TVQ ou TPS. Alors, que vont faire les Zadistes ? Seront-ils les précurseurs d'une civilisation nouvelle ou s'intégreront-ils dans une société qui a mis des siècles à se construire ? Là est la question.