La guerre des langues

Le bilinguisme collectif est le terrain d’une véritable guerre.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le bilinguisme collectif est le terrain d’une véritable guerre.

Ainsi donc, le bilinguisme serait cet état rêvé d’équilibre linguistique où les langues coexisteraient dans l’harmonie et où chacun serait invité à s’« ouvrir au monde » ? Telle est l’image officielle du bilinguisme que véhiculait notamment Pierre Elliott Trudeau et qui est aujourd’hui reprise, non seulement par son fils, mais un peu partout dans le monde. Face à cette vision idyllique du rapport entre les langues, certains penseurs rigoureux s’évertuent à rappeler que, même si elles se valent toutes sur le plan linguistique, certaines langues sont plus égales que d’autres.

Telle est la thèse que défend et qu’illustre avec brio la critique littéraire Pascale Casanova qui enseigne à l’université Duke en Caroline du Nord. L’originalité du petit livre qu’elle vient de publier, La Langue mondiale, traduction et domination (Seuil), consiste à démonter les mécanismes de la domination linguistique non pas à partir de l’anglais, langue par excellence de la mondialisation, mais du français, à l’époque où celui-ci succéda au latin comme langue mondiale.

Le bilinguisme collectif est une incorporation, une véritable appropriation, comme une première étape avant l’élimination de la langue dominée

 

Qu’on se rassure, Pascale Casanova n’a rien contre le bilinguisme individuel, qui peut être un enrichissement. Pourtant, comme le disait Gaston Miron il n’y a pas si longtemps, il n’est pas de signe plus évident de domination linguistique que le bilinguisme collectif, rappelle Pascale Casanova. L’universitaire cite le linguiste Joseph Vendryès (1875-1960) qui, dans un livre paru en 1923, évoquait la dissolution probable du breton face au français. « C’est aujourd’hui chose faite et depuis longtemps, dit-elle. Il ne s’agit pas de pleurer sur des langues disparues, mais il faut comprendre comment cela s’est passé et essayer de ne pas le reproduire. »

Une tentative de dissolution

Il y a quelques années, Pascale Casanova avait publié un essai remarqué intitulé La République mondiale des lettres (Seuil) qui démontait les mécanismes de la domination littéraire. S’appuyant sur les travaux du philosophe Pierre Bourdieu, elle affirme aujourd’hui que plus le bilinguisme est grand et met les langues en contact, plus celles-ci s’interpénètrent et plus la domination opère.

« Le bilinguisme collectif est une autre tentative de dissolution : il exporte, avec la langue, les pensées et les catégories de pensée permises par la langue dominante, sans passer par la traduction (c’est-à-dire par la langue dominée). Et il est une incorporation, une véritable appropriation, comme une première étape avant l’élimination de la langue dominée. »

Dans son livre, Pascale Casanova montre comment le français aux XVIe et XVIIe siècles s’est approprié des grands textes des auteurs grecs et latins en les traduisant librement quitte à les transformer et à les adapter. Il s’agissait d’accaparer ce « capital » littéraire afin de permettre au français de devenir la nouvelle langue mondiale. Pour Casanova, l’anglais ne fait pas autrement chaque fois qu’il traduit. Et cela malgré tous les discours sur le respect du texte original.

Loin d’être un lieu de coexistence pacifique, le bilinguisme collectif est plutôt le terrain d’une véritable guerre. A fortiori si l’une de ces langues est la langue mondiale, dit Casanova. Car à travers les mots, la syntaxe, les images ou le style, ce sont ses idées, ses moeurs, sa morale que la langue dominante transmet et impose.

Une vision du monde

« Avec les traductions sont exportées aussi des pensées, des catégories de pensées, des visions et des divisions, des objets dignes ou indignes d’être pensés, des façons d’aborder tel ou tel objet de pensée, écrit Pascale Casanova. Cela suppose que l’exportation d’une langue implique bien plus que la langue elle-même ; elle inclut aussi […] toute une vision du monde. »

L’écrivaine montre bien comment le passage d’une langue à une autre s’opère sans qu’on en prenne conscience. Ainsi, en France, est-on passé imperceptiblement du latin au roman et de ce dernier au français. « L’une des particularités des langues mondiales, du fait qu’elles sont considérées comme des langues prestigieuses, est de s’intégrer aux langues à dissoudre, de remplacer un mot puis un autre (ce que les locuteurs de la langue dominée appellent des "emprunts"), et ce, jusqu’à ce que les mots empruntés soient plus nombreux que les autres. Alors la première langue aura disparu ! »

On croit souvent que la domination linguistique est le simple reflet de la domination économique. La chercheuse réfute cet argument en affirmant que la langue obéit à d’autres impératifs. Le Grec fut la langue du prestige à Rome longtemps après la conquête d’Athènes. Le latin a étendu sa domination en Europe plusieurs siècles après la chute de l’empire. Au début du XXe siècle, le français était encore la langue de la diplomatie même si la France n’était pas la puissance dominante. Quant à l’anglais, dit Pascale Casanova, « il me semble que c’est parce qu’il était dominant qu’il est devenu la langue des affaires ». Ainsi, ce n’est pas la position économique de la Chine qui garantit que le chinois deviendra demain la nouvelle langue mondiale.

L’arbitre de la « modernité »

Comment résister à la langue mondiale ? Pascale Casanova se méfie de toutes les injonctions qui somment le français de se « moderniser » afin, au fond, de ressembler encore un peu plus à l’anglais, ce qui ne serait qu’une autre façon de consacrer sa domination. L’universitaire va plutôt puiser son inspiration chez le poète Giacomo Leopardi que l’on pourrait décrire comme une sorte de Gaston Miron italien qui vécut au début du XIXe siècle. Leopardi incitait ses compatriotes à imposer leur langue comme la véritable héritière du latin et non pas en copiant la langue dominante de l’époque, le français. Il incitait les Italiens à refuser le français comme seul arbitre de la modernité.

Aujourd’hui, Pascale Casanova déplore la domination de plus en plus grande de l’anglais en France. « Elle touche maintenant les manières de manger, de s’habiller, de se meubler, dit-elle. J’espère que les Français vont enfin comprendre cette emprise et qu’il ne sera pas trop tard ! » Même si l’écrivaine ne manifeste pas un optimisme débordant, elle n’hésite pas à reprendre les mots de Vendryès qui constatait que la domination linguistique se passait aussi « dans l’esprit de chaque locuteur ». C’est donc, dit-elle, que « nous participons nous aussi, sans le savoir, à la domination de l’anglais et qu’il ne tient qu’à nous de choisir de parler ou d’écrire une autre langue, chaque fois que c’est possible, bien sûr ».

10 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 5 mars 2016 04 h 46

    Aussi un espace politique!

    M. Rioux, vous tournez encore le couteau dans la plaie! Ce sujet nous entre dans le corps, nous déchire le coeur, fait saigner l'âme! Tout de même, il nous éclaire encore davantage sur les enjeux en cause et les dangers qui pèsent sur notre avenir! Merci! J'ajouterai que la langue est plus qu'un moyen de communication et un facteur identitaire.

    Toute langue occupe un espace. Cet espace est social et politique! Lorsqu'une langue périclite, son espace social et culturel rétrécit, son pouvoir politique dépérit!

    Le français au Québec est menacé de toutes parts, de surcroît par la langue mondiale par excellence! Même souverain, le Québec ne pourrait que freiner son déclin.

    L'espace politique qu'occupe la langue française au Québec, bien qu'encore considérable, s'amenuise d'autant plus vite que nos gouvernements prêchent le bilinguisme collectif, un projet démagogique et irréaliste!

    Les signes de son recul déjà sautent aux yeux, notamment dans la région de Montréal L'influence du français, chez nous, diminue d'autant plus vite qu'un courant dominant laisse entendre que parler français est perdant, que parler anglais est gagnant! Et encore que le français ferme, que l'anglais ouvre! Quel mépris!

    Un bien COLLECTIF est en péril! Le Québec est menacé au coeur de son identité! Tout remède pour traiter le mal ne peut être que d'ordre COLLECTIF! Or l'autorité ferme les yeux et le peuple a rejeté les pouvoirs que donne la souveraineté!

  • Yves Côté - Abonné 5 mars 2016 05 h 14

    Prophète...

    Intéressant, que cet article.
    La seule chose qui me turlupine, c'est que si l'article ci-dessus est l'illustration fidèle de l'analyse de Madame Casanova, comment il se ferait toutefois qu'aucune référence de celle-ci ne soit de source québécoise ?
    La Caroline du Nord ne se trouve quand même pas à des années-lumières du Québec !
    Et même si elle s'y trouvait, les universitaires n'ont-ils pas le devoir de franchir les distances intergalactiques pour trouver matière à leurs sciences ?
    Sais pas...
    Mais ce que je sais, c'est qu'il y a des lustres qu'il y a des gens de chez nous qui sont arrivés aux mêmes conclusions que la dame.
    Décidément, à moins que son ouvrage montre son ouverture à l'endroit des chercheurs du Québec, il restera encore juste de dire que nul n'est prophète en son pays...

    Tourlou !

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 7 mars 2016 12 h 11

      Tout simplement parce qu'il faut répéter et répéter...avec des arguments qui semblent nouveaux (même si déjà proposés) pour ceux qui n'y voient encore que de la poudre aux yeux...(parce que, pour les "thomas" de tout accabit, vous l'avez dit vous-même, nul n'est prophète dans son pays...)

      Elle est tout de même née au pays de mes racines...(souches) et de ma langue maternelle.


      Pour la nouvelle génération 2.0 et les précédentes,dont la X et la Y, elle comblerait, en partie, un vide culturel et historique dont ils ont fait les frais pendant des lustres.

      Parce que chez Nous, plusieurs "spécialistes" ont baissé les bras...
      Parce que chez Nous, plusieurs de nos "élus" ont baissé les bras...
      Parce que chez Nous, la population "francophone" québécoise se gargarisant...de la "servilité" linguistique...il faut bien faire flèche de tout bois.

  • Jean Lepage - Inscrit 5 mars 2016 09 h 04

    Baisser les bras

    « L’une des particularités des langues mondiales [...] est de s’intégrer aux langues à dissoudre, de remplacer un mot puis un autre [...], et ce, jusqu’à ce que les mots empruntés soient plus nombreux que les autres. Alors la première langue aura disparu ! » Rien n'est plus juste que cet extrait de Pascale Casanova en ce qui concerne les étudiants auxquels j'enseigne à l'Université de Montréal. L'utilisation de l'anglais américain dans leurs phrases n'est pas simple affaire d'emprunt mais affaire d'incrustation de moeurs, d'infiltration de pensées inscrites dans la langue étrangère. La rétrospective de films faits par les étudiants francophones suite à leurs cours donnés en français, porte le titre: «Back to the Retro». Ça n'a pas l'air gros, au départ. Mais les virus qui tuent ne le sont pas non plus... Dans les couloirs de la plus grande université francophone en Amérique, les étudiants vendent-ils des pâtisseries pour lever des fonds? Cela s'appelle: «Bake Sale». Ce ne sont là que deux exemples parmi des centaines. Même nos dirigeants tombent parfois dans le piège: s'agit-il d'insister auprès du rectorat de l'Université pour qu'il consulte la direction et les enseignants des départements [sur la refonte présentement envisagée], on écrira qu'on ne doit pas se laisser «bipasser»... Je suis de la génération des Baby Boomers et, quoi qu'on en dise, c'est une génération qui s'est toujours portée à la défense du français au Québec. Est-ce défendre encore le français que de proposer le titre de «YUL-Eat» à une foire gastronomique tenue dans le Vieux Port? Peut-on baisser les bras plus bas que de nommer «Coup de Food» une émission de cuisine télé francophone de Canal Évasion? Le français québécois ne se fait pas «bipasser», il se fait carrément phagocyter, ou encore «chiacquer».
    Jean Lepage, enseignant la scénarisation en français à l'UdeM.

    • Daniel Cyr - Abonné 6 mars 2016 10 h 14

      A la question de l'intégration de mots dans la langue dominée, pas nécessaire d'aller très loin. Il y a un mot très français qui incarne bien cet état de fait et qui en plus, intègre un détournement de sens très sournois et inconscient. Il déborde même de l'espace linguistique pour s'attaquer à notre perception même de l'espace tout court et de la notion de territoire. Il s'agit du mot largement utilisé « américain »! Même s'il s'agit d'un trait bien distinctif de nos voisins, l'appropriation anglaise de l'appartenance territoriale nous obligeait-elle sa traduction, et à son utilisation aussi massive au point de ne pas y voir les enjeux? Le colonialisme agit parfois de manière bien surprenante!
      Pourtant, en tant que québécois, je me sens autant nord-américain que nos voisins états-uniens même si je vis mon américanité de façon très différente, là réside déjà une nuance de taille. Le mot « états-uniens » existe bel et bien en français et il est reconnu par les dictionnaires, le Larousse et le Robert du moins. Le mot existe même dans d'autres langues comme en espagnol : « estadounidense », très utilisé dans la sphère latino-américaine. N'y a t'il que les géographes pour faire la nécessaire et importante distinction? Diminuer la présence de la géographie à l'école et dans la société en général comporte des problèmes sournois et largement insoupçonnés!

  • Bernard Terreault - Abonné 5 mars 2016 09 h 57

    Traduttore traditore

    Ayant vécu huit ans aux ÉU, plus trois en France, je parle couramment le français et l'anglais et je lis aussi régulièrement les espagnols et les latino-américains, avec l'aide du dictionnaire. Croyez-moi l'original a toujours bien meilleur goût que la traduction! J'espère me mettre bientôt à l'italien et peut-être aussi au russe que j'ai étudié (mais juste assez pour déchiffrer des documents scientifiques). Hélas pour l'allemand, le chinois, l'arabe ...

  • Jean Richard - Abonné 5 mars 2016 16 h 08

    Le français se veut pauvre et malade

    Emprunter pour s'enrichir ? – Au cours des siècles, de nombreux mots nouveaux sont entrés dans la langue (française) et l'ont enrichi. Cela pourrait en amener certains à prétendre que les emprunts récents vont aussi continuer à nous enrichir. Pas du tout ! La raison en est simple : ce ne sont pas des mots nouveaux, mais des mots qui remplacent des mots existants alors que ces derniers détenaient pourtant le pouvoir de pouvoir définir clairement les choses. Les emprunts fréquents à l'anglais n'enrichissent pas le français, ils l'appauvrissent. On met à la poubelle des mots riches de leur histoire, de leur étymologie et on les remplace par des mots souvent privés de recul.

    Et si on devait considérer les emprunts comme un enrichissement, l'anglais deviendrait une langue pauvre, car l'anglais moderne n'emprunte que très peu de mots. L'anglais est colonisateur et dominateur : il n'aime pas emprunter des mots aux langues subalternes.

    Indispensable la béquille – Comment en est-on venu à croire qu'il était aussi périlleux de parler en français que de marcher sur les trottoirs de la ville après le verglas ? Vous savez ce qu'est une béquille ? Alors, c'est quoi cette manie (tendency) de toujours (always) ajouter, en guise de béquille (krutch), des mots (words) en anglais accolés à des mots français, comme si on allait trébucher sans eux ? C'est une manie dont on abuse à la radio d'état fédérale, qui semble avoir pris à cœur la bilinguisation culturelle des Québécois francophones. Des béquilles lexicales, il nous arrive d'en voir dans le Devoir (beaucoup moins qu'à la SRC, bien sûr).