La nouvelle stratégie nucléaire américaine relance-t-elle la course aux armements?

Un missile balistique intercontinental russe Yars RS-24 défile sur la place Rouge à Moscou. L’arme peut être dotée d’une charge thermonucléaire.
Photo: Kirill Kudryavtsev Agence France-Presse Un missile balistique intercontinental russe Yars RS-24 défile sur la place Rouge à Moscou. L’arme peut être dotée d’une charge thermonucléaire.

La nouvelle stratégie nucléaire annoncée par les États-Unis subit un barrage de critiques jugeant qu’elle pourrait relancer la course aux armements atomiques et augmenter le risque d’un conflit apocalyptique. Cette tension renouvelée survient alors qu’aujourd’hui marque la date butoir de limites fixées par le dernier traité de réduction des armes nucléaires signé entre Washington et Moscou.

Washington a dévoilé vendredi un projet de « position nucléaire » qui envisage le développement d’armes destructrices de portée limitée pouvant même être utilisées en représailles de cyberattaques. Le magazine Time titrait ce week-end : « Making America Nuclear Again ».

La Russie et la Chine, les deux principaux adversaires nommés dans la Nuclear Posture Review 2018 (L’évaluation du dispositif nucléaire ou NPR), ont réagi très fortement.

« Le caractère belliqueux et antirusse de ce document saute aux yeux », a dit le ministère des Affaires étrangères de la Russie en se déclarant « profondément déçu ». La Chine appelle Washington à sortir de sa « mentalité de guerre froide » et à « corriger [sa] perception des intentions stratégiques chinoises ».

Le chef de la diplomatie allemande, Sigmar Gabriel, jugeant que « la spirale de la nouvelle course aux armements nucléaires est déjà engagée », appelle maintenant l’Europe à prendre la tête du mouvement de dénucléarisation du monde.

Le ministère des Affaires étrangères de l’Iran a publié sur Twitter un message disant que les États-Unis risquaient « d’amener l’humanité plus près de l’annihilation ».

L’horloge de l’apocalypse des directeurs du Bulletin of the Atomic Scientists de l’Université de Chicago a été avancée de 30 secondes pour se fixer deux minutes avant minuit, heure fatale de la fin du monde. L’horloge conceptuelle, faite pour mettre en garde contre l’imminence d’un cataclysme nucléaire, n’a jamais autant surchauffé depuis 1953.

« Les États-Unis s’engagent dans un changement de politique qui mène à la production de nouvelles armes nucléaires et nous pensons que c’est une idée incroyablement dangereuse », dit au Devoir Seth Shelden, professeur de droit à New York et membre de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN), coalition de centaines d’ONG du monde entier. L’ICAN a reçu le prix Nobel de la paix en 2017.

Le professeur Shelden prononce ce lundi à 16 h, à l’UdeM, une conférence intitulée « Bannir la bombe ». « L’ICAN s’oppose à toutes les armes nucléaires, explique-t-il. L’idée d’une petite arme nucléaire est incroyablement trompeuse : la perspective de l’utilisation d’une telle arme devrait horrifier tout un chacun. En plus, l’usage d’une telle bombe augmente les chances d’escalade jusqu’à la destruction planétaire par une guerre nucléaire à grande échelle. »

Nouvelle bombe

Le NPR présenté par le Secrétaire à la défense, Jim Mattis, se veut rassurant en affirmant que l’objectif n’est pas de rendre une attaque américaine plus plausible, mais bien de se préparer au pire avec des moyens de riposter. Il s’agit d’une première révision du plan stratégique nucléaire de la superpuissance militaire depuis 2010.

« Cette nouvelle position part du constat d’une dégradation brutale de l’environnement stratégique depuis 2014, dit le document. Les États-Unis ne peuvent plus continuer à réduire le rôle de l’arme nucléaire dans leur stratégie, en raison de tensions avec des grandes puissances, en particulier la Russie et la Chine, et en raison de l’émergence d’adversaires nucléaires régionaux, par exemple la Corée du Nord. »

Le rapport de 75 pages (en partie caviardées) évoque la fabrication de bombes tactiques de moins de 5 kilotonnes, environ quatre fois moins puissantes que la bombe A baptisée Little Boy larguée sur Hiroshima le 6 août 1945. Ce choix permettrait aux États-Unis de rester dans les balises des traités de non-prolifération.

L’arsenal américain compte déjà des minibombes atomiques, dont les ogives W80. Aucune n’est embarquée cependant alors que les nouvelles bombes envisagées seraient transportées par sous-marin jusqu’aux frontières des pays ennemis pour éviter les représailles aux frappes.

Nouveau paradigme

Cette ébauche de stratégie revue et corrigée rompt radicalement avec la perspective développée par le président Obama. Dans un discours livré à Prague en 2009, il avait appelé de ses voeux le désarmement complet de toutes les armes atomiques existantes pour « bâtir un monde débarrassé des armes nucléaires ».

Donald Trump a toujours affiché un scepticisme fort face aux traités de contrôle des armements. Il a critiqué le Nouveau traité de réduction des armes stratégiques (New START) qui arrive à échéance en 2021. Entré en vigueur le 5 février 2011, il établissait un nombre limite de lanceurs de missiles et de têtes nucléaires, notamment. Washington et Moscou ont jusqu’à ce lundi pour se conformer à cette phase du traité. On ignore si c’est chose faite.

Dans son discours sur l’État de l’union mardi dernier, le président a clairement dit que son pays « devait rebâtir et moderniser son arsenal nucléaire ».

L’ex-conseiller principal du Pentagone en matière d’armes nucléaires Andrew Weber a parlé dimanche d’une « rupture radicale avec le consensus en place à Washington depuis les années Reagan ».

Le politologue Jean-François Bélanger appuie aussi sur ce changement de paradigme. « Nous avons le document et on va voir ensuite son appropriation en termes budgétaires par exemple, dit le doctorant de l’Université McGill. On verra mieux où on s’en va. Chose certaine, en ce moment, on change de paradigme ou à tout le moins on signale un désir de changer de paradigme en envisageant l’utilisation de petites bombes nucléaires dans le cadre de conflits futurs. »

La nouvelle hypothèse stratégique américaine repose sur le concept d’une « guerre nucléaire limitée ». Cette vision ne nie pas le danger apocalyptique de l’escalade, tout en pensant pouvoir le contenir et le repousser. Chose certaine, il s’agit d’une rupture par rapport au tabou universel, largement partagé depuis des décennies, exigeant de ne jamais utiliser l’arme nucléaire en cas de conflit.

La stratégie militaire née d’Hiroshima et de Nagasaki en 1945 a fait basculer le monde dans un autre cadre de référence éthico-politique. Selon plusieurs théologiens et philosophes, l’effet dévastateur des bombes A et de leurs descendances de plus en plus destructrices anéantit les grandes catégories traditionnelles de l’éthique de la guerre. L’arme nucléaire a été décrite par Karl Jaspers ou Bertrand Russel comme un mal absolu puisqu’elle met en danger la survie même du monde culturel et naturel.

« L’utilisation d’une arme nucléaire, même à petite échelle, aurait des conséquences catastrophiques pour l’humanité et des effets à long terme sur l’environnement et la santé des gens, y compris dans des pays très éloignés de la cible », commente le professeur Shelden.

D’autres théoriciens de la guerre y voient au contraire un mal nécessaire et acceptable tant que subsistent les menaces que font peser les régimes plus ou moins totalitaires et les États voyous sur les démocraties. La dissuasion nucléaire par l’équilibre de la terreur — chacune des puissances nucléaires s’interdisant le recours des armes par peur de réactions apocalyptiques — a d’ailleurs à l’évidence fonctionné depuis trois quarts de siècle.

« Le mot dissuasion revient à plusieurs reprises dans le document, fait remarquer M. Bélanger. Évidemment, l’idée, c’est de dissuader l’adversaire et surtout les Russes. La dissuasion fonctionne parce que les deux côtés sont vulnérables. Le problème, c’est qu’il n’y a pas de mention de vulnérabilité dans l’analyse. On semble vouloir protéger complètement les États-Unis et ses alliés en gardant une Russie vulnérable. À mon avis, tout ça ne nous sécurise pas et augmente l’insécurité. »

Portrait d’un monde avec bombes

Neuf États composent le petit cercle des puissances nucléaires. Les États-Unis et la Russie détiennent environ 93 % des arsenaux mondiaux totalisant environ 22 000 bombes. La plus récente phase du Traité de réduction des armes stratégiques (New START), qui arrive à échéance ce lundi 5 février, aurait été appliquée de manière rigoureuse, malgré les tensions internationales, pour réduire encore la taille des stocks. L’entente prévoit une douzaine de vérifications d’inspecteurs par année sur les territoires russe et américain.

L’arme nucléaire n’a pas été utilisée dans un conflit depuis ses deux premières utilisations en août 1945. Par contre, plus de 2000 tests d’armes nucléaires ont été menés depuis. Des traités internationaux ont établi des zones sans arsenal atomique, notamment en Amérique latine et dans les Caraïbes (1967), dans le Pacifique Sud (1985), en Afrique (1996) et en Asie centrale (2006), mais aussi dans les profondeurs océaniques (1971) et même dans l’espace (1967).
1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 5 février 2018 05 h 37

    peut-être serait-il temps d'agir

    Est-ce qu'il y a quelqu'un aux USA pour neutraliser un président pro nucléaire qui risque de détruire le monde