Les Cajuns de la Louisiane renouent avec le français

Au coeur du pays cajun, les plus vieux se souviennent des punitions corporelles que leurs professeurs leur infligeaient afin qu’ils cessent de parler en français.

 

Un jour, Rita Dautreuil-Marks a eu le malheur de ne pas obéir. La punition n’a pas tardé. Vlan ! Un coup de règle sur le bout des doigts ! Elle raconte aussi que des enfants étaient parfois enfermés dans une salle sans éclairage et privés de dîner.

 

Merlin Fontenot, un Cajun âgé de 92 ans, dit que si on enfreignait la règle une première fois, la punition était d’aller copier 100 fois la phrase « I WILL NOT SPEAK FRENCH » (Je ne parlerai plus en français) au tableau. La récidive entraînait un coup de règle sur les jointures.

 

Les professeurs ne faisaient qu’appliquer la loi. La langue de Molière a été interdite dans les écoles de la Louisiane pendant un demi-siècle en vertu de la Constitution de l’État adoptée en 1921. Les autorités espéraient ainsi mieux intégrer les communautés les plus pauvres à la société américaine en les éveillant à la modernité. Certains instituteurs étaient plutôt vicieux, se rappelle George Arnaud.

 

« Ils nous faisaient mettre à genoux s’ils nous surprenaient, raconte l’homme de 66 ans. Des fois [on devait se mettre à genoux] sur du riz ou du maïs pour que cela nous fasse encore plus mal. »

 

Les mauvais traitements ont atteint leur objectif. M. Arnaud, qui ne parlait que le français avant ses études, avait presque tout oublié de ses rudiments à l’âge adulte. Ce capitaine de bateau a recommencé à employer la langue en discutant avec des collègues. « [Aujourd’hui], j’aime mieux parler en français », lance-t-il.

 

Mme Dautreuil-Marks a dû essuyer un échec scolaire. Pour éviter que ses enfants ne soient eux aussi punis comme elle le fut, elle a refusé de leur enseigner sa langue maternelle.

 

Optimistes malgré tout

 

Le déclin du français en Louisiane a atteint des proportions dramatiques. En une décennie, le nombre de francophones a chuté de 194 000 à 115 000 sur ce territoire qui a accueilli un certain nombre d’Acadiens déportés par les Britanniques, en plus de Créoles et d’Européens.

 

Quatre générations ont suffi pour réaliser l’assimilation : des baby-boomers se souviennent de leurs grands-parents qui ne parlaient que le français et de leurs parents qui le parlaient la plupart du temps. Eux, ils utilisent principalement l’anglais, tandis que leurs enfants ne parlent que la langue de Shakespeare.

 

Autre signe de cette lente disparition : une paroisse fondée en 1824 fut baptisée « Évangéline », du nom de l’héroïne d’un poème de Henry Wadsworth Longfellow racontant la déportation des Acadiens en 1755. Aujourd’hui, moins d’un résidant sur cinq parle encore le français.

 

Mais, aussi bizarre que cela puisse paraître, les gens font preuve d’optimisme quand on leur parle de la survie de la langue dans ce coin des États-Unis.

 

Non seulement la Louisiane a-t-elle révisé sa Constitution il y a 40 ans, mais elle a aussi créé une agence gouvernementale, le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), dont le mandat est de promouvoir l’usage du français. David Cheramie l’a dirigé pendant 13 ans et il croit à un nouvel essor de la langue de Molière.

 

De rustre à sophistiqué

 

Bien sûr, le français n’aura jamais le statut d’antan, mais sa présence est perceptible.

 

Ce qui aide est le changement d’attitude des résidants à l’endroit du français. Jadis la langue des prolétaires, il est aujourd’hui un joyau patrimonial et sophistiqué.

 

Bref, le français est à la mode.

 

« C’était la langue des ignorants, mentionne M. Cheramie. Aujourd’hui [les enfants] sont fiers de la parler. Ils n’en ont pas honte comme il y a 50 ans. »

 

Pour bien appuyer ce qu’il raconte, l’ancien patron du CODOFIL emploie même le mot français. « C’était une “ honte ”. Parler à ses enfants en français, c’est comme si on les maltraitait. Aujourd’hui, c’est l’opposé. Les attitudes envers le français ont complètement changé. »

 

La résurgence de la culture française est présente dans les villes du bayou louisianais.

 

Les panneaux routiers et les affiches des magasins sont rédigés en français. Et on peut aussi entendre la langue de Molière sur les ondes de certaines radios. Même le zydeco, un genre musical reposant sur un grand emploi de l’accordéon, fait une belle place au français dans ses chansons. D’ailleurs, le nom de ce style musical dérive en partie de la perception des anglophones d’une vieille rengaine « Les haricots sont pas salés. »

 

Projets linguistiques

 

De nombreux projets linguistiques sont en cours d’élaboration.

 

Certains d’entre eux sont d’ordre pédagogique. Des programmes d’immersion, semblables à ceux que l’on retrouve au Canada, sont de plus en plus populaires, attirant de nos jours jusqu’à 4000 étudiants. D’autres se rendent sur la terre de leurs ancêtres pour y étudier, à l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse, par exemple.

 

L’actuel patron du CODOFIL, Charles Larroque, a appris le français au Québec. Il est venu au Québec à l’époque des Jeux olympiques de 1976. Il a épousé une Québécoise et est demeuré près d’une décennie dans la Belle Province avant de retourner en Louisiane pour y enseigner.

 

Même la promotion du français a dû évoluer avec le temps. Auparavant, dans les années 1980, M. Larroque exhortait ses jeunes étudiants à apprendre le français afin de mieux communiquer avec leurs grands-parents. Une génération plus tard, il a modifié son approche. Aujourd’hui, apprendre le français permet d’accroître les occasions d’affaires, autant pour les gens travaillant dans le secteur du tourisme, pour les professionnels de la santé voulant oeuvrer à l’étranger ou ceux du secteur des ressources naturelles s’installant en Afrique.

 

Selon lui, les gens qui apprennent le français doivent trouver les endroits pour l’utiliser. « C’est comme si on s’habillait chic sans avoir d’endroit où aller, lance-t-il. Ils veulent faire des choses, des choses intéressantes en français. C’est là où nous en sommes. »

 

D’autres démarches sont purement culturelles.

 

Dans un vieil entrepôt rénové près d’une autoroute, George Marks et Mavis Frugé sont parvenus à trouver diverses façons pour amener les gens à parler en français : clubs de broderie, expositions et tables rondes rassemblent jeunes et vieux à Arnaudville.

 

Lui est peintre, la force créatrice derrière Nunu, un centre d’art communautaire. Elle est l’épouse d’un militaire à la retraite qui, à son retour en Louisiane après 21 ans d’absence, s’est lancée dans le projet de préserver le français. Tous deux lanceront bientôt leur plus gros projet en offrant une immersion culturelle cajun. Ils ont transformé un ancien hôpital pour y loger des visiteurs. Dès cette année, ils espèrent pouvoir organiser des rencontres entre leurs étudiants et des pêcheurs de crabe, des épiciers et des fermiers afin de les familiariser avec le vocabulaire local.

 

Le but : protéger quelques éléments du patois régional.

 

« Le français comme on le connaît, c’est probablement fini, concède M. Marks. Le français en Louisiane évolue. »

4 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 3 février 2016 15 h 11

    A la mode...

    Lorsque les majorités anglophones d'Amérique jugent que ses locuteurs ne représentent plus de risque politique en raison de leur faiblesse numéraire, la langue française devient à la mode.
    A mon niveau, comme d'autres, je lutte depuis plus de quarante ans pour que celle-ci ne devienne jamais à la mode au Québec et qu'elle reste toujours d'une évidente pratique.
    Ce qu'ils détestent qu'il puisse en être au Québec, maintenant qu'ailleurs au Canada la tâche est définitivement accomplie.

    Vive le Québec libre !

    • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 3 février 2016 16 h 41

      Vous avez amplement raison. On célèbre "Les Voyageurs" au Manitoba maintenant que les Métis et les "Canayens" n'y sont plus un risque politique, mais une décoration folklorique. Ils refont même l'Histoire comme dans ce navet "The Revenant" où ceux qui massacrent les Indiens sont des coureurs des bois canayens, alors que le beau rôle échoit évidemment aux descendants de ceux qui les ont réellement méprisés et exterminés. De quoi mettre "en sacramant" Serge Bouchard, il faut l'écouter parler des coureurs des bois dans http://lempreinte.quebec/serge-bouchard-une-ameriq

    • Pierre Hélie - Inscrit 3 février 2016 18 h 58

      Dans 50-100 ans, peut-être lirons-nous le même titre mais avec les canadiens-français du Québec?

    • Gilles Théberge - Abonné 3 février 2016 23 h 11

      Exactement. C'est exactement ce que je pense.

      Quand les anglos ne voient plus de menace, il acceptent que l'on parle français.

      La "bobard on trade" de Montréal est en commission parlementaire. Que demande-t'elle. Que l'on accepte les immigrants qui ne parlent que l'anglais...

      Et Philippe est d'accord. Et Weil aussi!