La chute du «roi David»

Le général David Petraeus saluant les photographes lors d’une cérémonie organisée pour souligner sa retraite de l’armée américaine, en 2011. À la tête de la CIA depuis, l’homme de 60 ans était l’une des dernières grandes figures rescapées de l’administration Bush et inspirait un très grand respect.
Photo: Susan Walsh - Associated Press Le général David Petraeus saluant les photographes lors d’une cérémonie organisée pour souligner sa retraite de l’armée américaine, en 2011. À la tête de la CIA depuis, l’homme de 60 ans était l’une des dernières grandes figures rescapées de l’administration Bush et inspirait un très grand respect.

Washington — Trois femmes, un général et un secret mal gardé : c’est ce vaudeville assez classique qui a provoqué la chute d’un des plus talentueux généraux de l’armée américaine, héros de la guerre en Irak et patron de la CIA depuis 2011. Le général David Petraeus, qui, à 60 ans, se faisait passer pour un ascète, un sportif et un mari accompli, avait aussi une maîtresse. C’est ce qu’a découvert l’Amérique vendredi, complètement éberluée par l’affaire.

La belle et ambitieuse Paula Broadwell, qui avait publié sa très élogieuse biographie au début de 2012, avait en effet conquis le lit du général. De 20 ans sa cadette, la dulcinée (elle-même mariée et mère de deux enfants, comme Petraeus) expliquait s’être rapprochée de son sujet d’étude tandis qu’ils faisaient du jogging ensemble à Kaboul, où le général commandait les forces alliées en 2010-2011. Mais elle s’inquiétait, semble-t-il, de perdre cet accès privilégié : selon les premiers éléments de l’enquête reconstitués ce week-end par les journalistes américains, du Washington Post en particulier, la belle Paula aurait envoyé des courriels menaçants à une autre proche de Petraeus, qui faisait obstacle à leur relation. Cette tierce femme, encore non identifiée, a donc alerté, il y a plusieurs mois déjà, le FBI, lequel a découvert la relation adultère de Petraeus et informé sa hiérarchie.


Confronté mardi à ses égarements par le directeur des services de renseignement, James Clapper, le directeur de la CIA n’a eu d’autre choix que de remettre sa démission, acceptée vendredi par le président Barack Obama.

 

Respect


Le choc est grand aux États-Unis, où le « professeur de guerre », ainsi surnommé par Vanity Fair pour son brio intellectuel et ses talents de pédagogue, était l’une des dernières grandes figures rescapées de l’administration Bush et inspirait un très grand respect. « Il est l’un de mes héros, avoue le professeur de l’université de Georgetown, Bruce Hoffman, qui l’a connu en Irak où il avait conseillé son prédécesseur. Petraeus est l’un des très grands généraux américains, de l’étoffe d’un Patton ou d’un Eisenhower. Ce qu’il a réussi en Irak, personne ne le croyait possible. »


Comme le rappelait dimanche le journaliste du New York Times Stephen Kinzer, David Petraeus n’est pas le premier directeur de la CIA à prendre quelques libertés avec l’ordre moral… Son plus illustre prédécesseur, Allen Dulles, directeur de l’agence de 1953 à 1961, était connu pour avoir non pas une, mais « au moins une centaine » de maîtresses, selon l’aveu de sa propre soeur. Allen Dulles avait même séduit la reine grecque Frederika qui, en visite en 1958 au siège de la CIA, aurait eu droit à un aparté dans le cabinet de toilette du directeur, rapporte Stephen Kinzer, auteur d’un livre à paraître sur les frères Dulles.


« Le problème est que les standards ont changé, explique un autre spécialiste des services américains. L’Amérique se veut aujourd’hui un pays moral dont tous [les] dirigeants sont censés respecter l’idéal, même si beaucoup de gens l’enfreignent. La différence est aussi qu’à l’ère du numérique, il est facile, aujourd’hui, d’avoir des preuves d’une relation extraconjugale. Du temps d’Allen Dulles, son entourage chuchotait peut-être, mais sans avoir forcément de preuves de son comportement déviant. À l’heure des courriels, même un message privé peut se retrouver à la une du Washington Post. »


À la tête de la CIA depuis septembre 2011, le général Petraeus était bien placé pour le savoir et aurait dû aussi se douter que cette relation pouvait l’exposer à des chantages. Lui-même l’a reconnu dans un message à ses collaborateurs expliquant sa démission. « J’ai fait preuve d’un manque de jugement […], semblable comportement est inacceptable à la fois comme époux et comme patron d’une organisation telle que la nôtre. » Tout juste réélu mardi, Barack Obama n’imaginait certainement pas devoir achever son premier mandat avec un tel scandale.


Les républicains en profitent, s’indignant de ne pas avoir été prévenus de l’enquête du FBI pendant la campagne électorale ou flairant d’autres raisons, cachées, derrière la prompte démission de Petraeus. Le général échappera ainsi à l’audition prévue jeudi au Sénat sur l’attentat de Benghazi, qui a coûté la vie à quatre Américains le 11 septembre, accusent certains d’entre eux. Le directeur adjoint de la CIA, Mike Morell, qui exerce l’intérim à la tête de l’agence, n’en sera pas moins interrogé, et Petraeus pourrait être entendu par la suite. À l’heure où les États-Unis se désengagent de l’Afghanistan, ce retrait forcé de David Petraeus vient aussi tourner une page que l’administration Obama est impatiente de conclure.


« Détracteurs »


« La contre-insurrection [dont le général Petraeus était le grand promoteur, en Irak puis en Afghanistan] était déjà devenue un des plus vilains gros mots à Washington, constate le professeur Hoffman. Le discrédit personnel de Petraeus est maintenant le dernier clou dans le cercueil de cette stratégie. »« Petraeus a beaucoup de détracteurs, souvent jaloux de son succès et de son intelligence », confirme Bruce Riedel, vétéran de la CIA aujourd’hui chercheur à la Brookings. En 2011, Barack Obama l’avait nommé à la CIA pour éviter surtout que ce brillant général, auquel on prêtait des ambitions présidentielles, ne rallie le camp de ses opposants. La chute du « roi David », qui portait déjà ce surnom avant même de succomber aux charmes de sa Bethsabée, n’a certainement pas fait que des affligés à la Maison-Blanche.

  • André Michaud - Inscrit 12 novembre 2012 09 h 14

    American drama ?

    Comment un simple adultère peut-il avoir autant d'impact négatif au XXI siècle dans un pays moderne?

    Si il fallait que chaque homme ou femme qui n'est pas fanatique monogame perde son emploi, on aurait de gros problème de personnel ...

  • Emmanuel Dumont - Inscrit 12 novembre 2012 09 h 47

    Grand ménage

    Le fait qu'un adultère ait mis ce personnage de coté me semble etre une grosse ficelle (est-ce que clinton avait perdu sa fonction?)
    Le fait que cet homme ne soit pas trop sympathique aux politiques israeliennes va-t'en-guerre au moyen-orient (AIPAC et autres) pourrait peut-etre expliquer cela. Gageons que le prochain candidat ne sera pas un chretien.
    En attendant, espérons que le pire ne se produise pas (attaque contre l'Iran).

  • André Le Belge - Inscrit 12 novembre 2012 11 h 39

    Origine

    Petraeus, vieille famille calviniste originaire de la région d'Amsterdam aux Pays-Bas. Calviniste? Ben coudonc, il ne sera certainement plus agréable au seigneur:-)

  • Gilles St-Pierre - Abonné 14 novembre 2012 00 h 09

    Péché vs 21e siècle

    "Que celui qui n'a point péché lance la première pierre"
    C'est souvent ce qui arrive aux lanceurs de pierres car pour le reste...nous sommes bien au 21e siècle.