Au Myanmar, l’histoire d’horreur du village de Gu Dar Pyin

Le réfugié rohingya Mohammad Lalmia est originaire du village Gu Dar Pyin. Comme d’autres villageois, il a vu plusieurs cadavres.
Photo: Manish Swarup Associated Press Le réfugié rohingya Mohammad Lalmia est originaire du village Gu Dar Pyin. Comme d’autres villageois, il a vu plusieurs cadavres.

L’agence Associated Press a publié une enquête accablante sur un massacre dans un village rohingya, et des preuves de l’existence d’au moins cinq charniers.

L’envoyée spéciale des Nations unies au Myanmar, Yanghee Lee, a marqué ce jeudi un pas de plus dans la condamnation de la campagne de nettoyage ethnique menée par les autorités myanmaraises contre la population rohingya. Interrogée sur les révélations d’Associated Press, qui a publié ce jeudi des preuves d’un massacre à grande échelle mené à la fin du mois d’août dans le village de Gu Dar Pyin, elle a parlé de « caractéristiques d’un génocide ».

 

L’État d’Arakan (ou Rakhine) d’où sont originaires les Rohingyas, une minorité ethnique musulmane, est interdit aux observateurs et journalistes. L’agence de presse a donc enquêté dans les camps de réfugiés au Bangladesh, où près de 700 000 personnes ont fui depuis six mois. Grâce à des vidéos et des photos prises avec les cellulaires de témoins et plus d’une vingtaine de témoignages de survivants croisés, les journalistes ont conclu à l’existence d’au moins cinq charniers dans ce village du sud du district de Buthidaung, non loin de la frontière du Bangladesh.

 

Massacre prémédité

 

On savait que ce village avait été attaqué et brûlé, comme des centaines d’autres, par l’armée ou la police garde-frontière myanmaraises, parfois aidées de villageois bouddhistes, dans une campagne de répression impitoyable menée contre la population civile musulmane de l’Arakan après l’attaque d’une trentaine de postes de police par des rebelles le 25 août. Mais à Gu Dar Pyin, les habitants font état d’un véritable massacre prémédité. « Les leaders de la communauté dans les camps de réfugiés ont dressé une liste de 75 morts, mais les villageois estiment que le bilan pourrait être de 400, au vu des témoignages de proches et du nombre de corps aperçus », assurent les auteurs de l’article, qui précisent qu’un grand nombre des survivants présentent des blessures par balles, y compris un bébé de 3 ans et sa grand-mère. « Sur les vidéos obtenues par AP, et tournées treize jours après la tuerie, des cadavres sans tête ni torse émergent de flaques de boue acide bleu-vert. Des mains squelettiques semblent griffer l’air », décrivent les journalistes dans un récit difficilement soutenable. Selon AP, des militaires avaient acheté deux réservoirs d’acide deux jours avant d’attaquer le village, avec lequel ils ont essayé de faire disparaître les cadavres.

 

Ro Nay San Lwin, un militant rohingya joint par Libération qui a rencontré des survivants de Gu Dar Pyin, assure que les soldats, aidés par des milices bouddhistes locales, dépendaient du bataillon 564. Cette unité de l’armée est connue pour faire régner depuis plus d’un an la terreur sur la population musulmane du district de Buthidaung. Basé à une vingtaine de kilomètres au nord, près de Maung Nu Para, le bataillon est dirigé par le sergent Ba Kyaw. Son nom est apparu dans de nombreux témoignages d’exactions d’une grande violence recueillis dans les camps par Libération auprès de villageois de la région. D’après Ro Nay San Lwin, qui a pu joindre dans la journée un habitant de Gu Dar Pyin resté sur place, des militaires ont fait irruption dans le village myanmarais ce jeudi matin après la parution de l’article d’Associated Press, peut-être pour faire disparaître les corps.

 

Deux journalistes emprisonnés

 

Les révélations d’Associated Press confirment une fois de plus l’ampleur d’une répression sur laquelle alertent les ONG et les médias depuis des mois. En janvier, l’armée myanmaraise a pour la première fois reconnu avoir abattu de sang-froid des habitants d’Inn Din, un autre village martyr, qualifiés de « terroristes ». Pour autant, la remise en liberté de deux reporters myanmarais travaillant pour l’agence britannique Reuters, arrêtés en décembre alors qu’ils recueillaient des témoignages sur le charnier d’Inn Din, a été refusée aujourd’hui par les juges myanmarais. Ils risquent quatorze ans de prison pour atteinte à la sûreté de l’État.

 

La défense des autorités myanmaraises, qui continuent à assurer avoir mené une simple « opération antiterroriste », défie les milliers de témoignages et les photos satellites prouvant les destructions à grande échelle menées contre une population tout entière. La dirigeante Aung San Suu Kyi, ex-icône de la démocratie, semble de plus en plus affaiblie par son inaction dans cette grave crise humanitaire. La semaine dernière, son ami le diplomate américain Bill Richardson, membre de la commission qu’elle avait mise en place pour résoudre la crise des Rohingyas, a démissionné avec fracas en critiquant l’« absence de leadership moral » de la Prix Nobel de la paix. Ce jeudi matin, un cocktail Molotov a été lancé dans le jardin de la dirigeante, sans faire de dégâts (voir encadré).

 

Ces nouvelles informations viennent encore démontrer l’impossibilité d’un retour à court terme des 700 000 réfugiés rohingyas sur leurs terres, négocié en janvier entre le Myanmar et le Bangladesh, alors que le flux de réfugiés n’est toujours pas tari et que des villages ont encore brûlé la semaine dernière. L’envoyée des Nations unies Yanghee Lee, à qui le Myanmar a interdit l’entrée sur son territoire, a réclamé à nouveau une enquête internationale et la liberté d’accès en Arakan pour les médias. Tout en assurant, à Séoul, ce jeudi, que les actions myanmaraises « constituaient des crimes contre l’humanité ».

La résidence d’Aung San Suu Kyi attaquée

Un cocktail Molotov a été lancé jeudi matin dans l’enceinte de la villa emblématique d’Aung San Suu Kyi à Rangoun, où elle a vécu des années en résidence surveillée, a annoncé un porte-parole du gouvernement. « Il s’agissait d’un cocktail Molotov », a indiqué à l’AFP Zaw Htay, le porte-parole du gouvernement, précisant que la dirigeante myanmaraise n’était pas chez elle à ce moment-là. Personne n’a été blessé et l’engin n’a provoqué que des dégâts matériels mineurs, a-t-il également indiqué. Aung San Suu Kyi est décriée sur la scène internationale pour sa gestion de la crise des Rohingyas, mais reste une icône dans son pays.
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 2 février 2018 08 h 49

    Merci, pour vos conseils a un pauvre gentils

    les richesse du moyen- orient est le pétrole ,la difficulté c'est qu'ils sont nombreux a vouloir se le partager, n'est-ce pas l'histoire du monde, le monde n'est-il pas un territoire avec des richesses innégales, un jour un juif de la grande famille cohen m'a dit: notre richesse a nous c'est que nous avons des gens de partout dans le monde, ho la la, quelle astuce de la famille juive la plus importante, c'est celle qui connait le mieux le monde,yahvé ne recommande t'il pas de toujours choisir, la chose la plus sage ,enfin, c'est ce qu'ils m'ont toujours dit, je vous en remercie

  • Jérôme Faivre - Inscrit 3 février 2018 09 h 55

    Nommer le monde en français

    À noter que ce n'est pas l'auteure de cet article de Libération, Mme Laurence Defranoux qui a utilisé dans son article le nom de Myanmar pour désigner la Birmanie.
    Que le journal change les appellations ou adapte sans le dire les articles achetés est un choix, certes discutable, mais de changer les mots d'une journaliste n'est pas vraiment correct.
    Ou alors il faut le mentioner au lecteur et dire pourquoi.
    Au Québec, on sait où est la Birmanie.