Quand les fleuves avalent les terres et habitations au Bangladesh

Le Bangladesh est l’un des États les plus densément peuplés du monde et l’un des plus vulnérables aux inondations et autres cataclysmes exacerbés par les changements climatiques. Bon an, mal an, le tiers du territoire — dix fois plus petit que le Québec — disparaît sous les eaux. Destructrice, trop rare, trop salée ou contaminée : l’eau est au coeur des défis de 160 millions de Bangladais.

La scène se déroule au début du mois d’avril au bord du fleuve Jamuna. Des fermiers déchargent des plants de riz qu’ils viennent de récolter sur des chars, ces bandes de terre sablonneuse temporaires au milieu du fleuve. Le riz n’est pas encore tout à fait mûr, mais mieux vaut le cueillir ainsi plutôt que de risquer de tout perdre. La saison des pluies ne débutera que dans quelques jours, un mois tout au plus.

Or, les eaux ont déjà commencé à submerger ces terres, deux semaines plus tôt qu’à l’habitude. « Les glaciers sont en train de fondre en amont », dit l’un des fermiers, qui a retenu cette phrase d’un atelier sur les changements climatiques offert récemment par une ONG.

Durant quatre ou cinq mois, les chars et une bonne partie des terres de la région seront submergés. Le Jamuna, dont le débit et le courant sont de plus en plus puissants chaque année, en profitera pour avaler une partie des berges et peut-être même pour carrément changer de cours.

C’est ce qui s’est produit l’an dernier. L’école primaire de Pakuria, l’un des seuls édifices en dur du village, en a fait les frais. Elle était située à un kilomètre du fleuve, dans les terres.

Lorsque les eaux sont redescendues à la fin de la mousson, l’école se trouvait désormais au beau milieu du lit du fleuve Jamuna, dont le cours a brusquement changé, avalant et faisant son nid 1000 mètres plus loin.

Depuis la disparition de l’école, les enfants doivent marcher plus d’une demi-heure pour s’asseoir dans une salle de classe. « Ils n’y vont qu’une ou deux fois par semaine parce qu’ils trouvent ça trop loin », dit Lizi Sharkar, mère de quatre enfants.

L’école et le savoir n’ont pas été les seules victimes de l’érosion. Une bonne partie des habitations du village ont dû être déplacées. Pour Wahidul Sharkar, le mari de Lizi, le déménagement de l’an dernier était le dixième en une trentaine d’années de vie. Tous ont été causés par les caprices du Jamuna.

La vie sur pilotis

Les pilotis sur lesquels une ONG avait installé la maison des Sharkar quelques années plus tôt avaient sauvé celle-ci des crues. Mais la surélévation ne la protégeait en rien contre la disparition des terres.

L’érosion de l’an dernier a aussi coûté à Wahidul les derniers arpents du champ hérité de son père et où il cultivait en alternance du riz, des piments, des lentilles et du jute. « Je m’en sortais bien jusque-là. Maintenant, je ne suis plus qu’un travailleur journalier », dit-il. Il a dû vendre deux de ses quatre vaches afin d’arriver à reconstruire temporairement sa maison sur un terrain loué.

« Chaque année, je me dis que c’est assez, que je ne veux plus vivre ici, car nous souffrons trop, et je songe à partir de l’autre côté [en ville]. Mais il n’y a rien pour nous là-bas », soupire Wahidul. S’il se décidait à tenter sa chance dans la capitale, sa famille et lui feraient partie des quelque 400 000 exilés ruraux qui viennent grossir annuellement la population de Dhaka, l’une des villes ayant la plus forte croissance démographique de la planète.

Un jour, l’accumulation de sédiments à l’endroit où se trouvaient ses champs disparus rendra peut-être ses terres à Wahidul. Si cela se produit dans moins de 20 ans, il pourra les réclamer au gouvernement, comme le prévoit la loi de ce pays à la géographie en constante évolution. En attendant, il est condamné à cultiver les chars éphémères qui, faute d’appartenir à quiconque, ont l’avantage d’être à l’usage de tous.

En s’érodant, une partie des terres de Wahidul a probablement descendu le cours du Jamuna pour se jeter dans le Padma, avant de rejoindre le Meghna et d’aboutir dans l’estuaire de ce dernier.

Disputes sur le territoire

Le char Urir est l’une des bandes temporaires dans l’estuaire que les dépôts de centaines de millions de tonnes de sédiments au fil des ans ont permis de transformer en île permanente et habitable. Ces terres sont l’objet de toutes les disputes.

Il y a deux ans, des politiciens de la région de Noakhali se sont présentés à la porte de Saddam Sabbir, un fermier d’Urir, le sommant de libérer le terrain sur lequel se trouve sa maison. Comme la plupart des habitants de cette bande de terre, Saddam n’a jamais réussi à obtenir des autorités un titre de propriété, même s’il occupe ce terrain depuis une douzaine d’années.

« Si ce sont leurs terres, alors nous allons les leur laisser, mais les documents qu’ils nous ont présentés étaient des faux », assure le jeune père de famille, qui cultive dans ses champs une variété hybride de riz à plus fort rendement, développée par l’Institut de recherche sur le riz.

Le contentieux dépasse le simple cas de Saddam. Le char entier est l’objet d’une dispute territoriale entre les régions voisines de Noakhali et de Chittagong. Il y a quelques années, le président du conseil exécutif d’Urir, partisan de son rattachement à Chittagong, a été assassiné.

Il était aussi connu pour vendre des terres gouvernementales à des particuliers. Depuis, des hommes influents de Noakhali sont de facto en contrôle du char.

Saddam attend depuis des mois des nouvelles de la cour, qui tranchera sa dispute avec les politiciens. Malgré les menaces, il n’a pas l’intention de partir. « Je suis prêt à aller en prison, mais je ne vais pas donner mes terres. »

Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse de journalisme en développement international de la Fondation Aga Khan Canada.

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