Vingt millions de Bangladais dépendent de puits contaminés par l’arsenic

Il y a deux ans, lorsque Sarjina était en cinquième année du primaire, elle a remarqué des taches rougeâtres sur le dessus de ses pieds. Lorsqu’elle est allée chez le médecin, il lui a prescrit des médicaments et l’a sommée de ne plus boire l’eau du puits familial.

 

Quand Sarjina prend ses médicaments, ses pieds lui piquent moins. Quand sa famille n’a pas l’argent pour les payer, ils picotent plus et la peau s’en décolle.

 

Rukeya Begum, la mère de Sarjina, se souvient que le médecin a mentionné que la maladie était un effet de l’arsenic. Ce n’était pas la première fois qu’elle entendait ce mot. Quelques années plus tôt, des gens, peut-être du gouvernement, peut-être d’une ONG, elle ne sait plus, étaient venus tracer des croix rouges sur certaines pompes à eau de Koila, dont la sienne.

 

Ils avaient dit aux villageois de ne plus s’y approvisionner parce que l’eau y était contaminée à l’arsenic. En boire, expliquaient-ils, pouvait causer des maladies.

 

Les croix rouges

 

Rukeya, Sarjina et le reste de la famille avaient continué d’utiliser l’eau de leur puits, profond de 36 mètres, pour laver les vêtements et prendre leur bain, mais avaient cessé de la boire. Enfin, presque. Elles y trempaient encore les lèvres quand le temps manquait pour aller chercher de l’eau au « puits des 52 [tuyaux] », le plus profond du village avec ses 230 mètres, et le seul dont l’eau ne contiendrait pas d’arsenic.

 

Les croix rouges — que le passage des saisons a effacées — et la maladie sur la peau de sa fille n’étaient pas les seuls indices qui faisaient croire à Rukeya Begum que le puits familial était contaminé. « Lorsqu’on lavait le riz, l’eau devenait noirâtre », raconte-t-elle. Quelques-unes de ses voisines indiquent aussi avoir établi la présence d’arsenic dans leur puits par la mauvaise odeur ou le mauvais goût de l’eau qui en sortait.

 

Malgré toutes les sessions d’information sur l’arsenic offertes dans le village par des ONG, il semble que les mythes aient la vie dure : en réalité, l’arsenic n’a ni couleur, ni odeur, ni goût. Les maladies qu’il cause sont par contre bien réelles, tout comme les taux d’arsenic supérieurs à la norme nationale qu’on retrouve dans la majorité des puits de Koila.

Photo: Frédérick Lavoie

Environ vingt millions de Bangladais vivent dans des zones où ils sont susceptibles de boire de l’eau contaminée à l’arsenic. L’exposition chronique à de trop fortes doses de ce poison naturel favorise le développement de cancers, de diabètes, de maladies pulmonaires et cardiaques, et de lésions cutanées comme celles apparues sur les pieds de Sarjina.

 

La présence d’arsenic dans les sols du Bangladesh est naturelle. Par contre, la contamination massive des habitants est attribuable à l’action humaine.

 

Dans les années 1970, la Banque mondiale et les Nations unies ont financé le creusage d’environ dix millions de puits en zones rurales afin de réduire les risques de maladies colportées par les eaux de surface, telles que le choléra et la dysenterie, qui tuaient des milliers d’enfants chaque année.

 

Pour réduire les coûts de l’opération, ces puits ont été creusés à une profondeur de seulement 10 à 70 mètres, plutôt que les 150 mètres recommandés, où la présence d’arsenic devient négligeable.

 

Il a fallu deux décennies avant qu’on réalise la catastrophe qui était en train de sournoisement se déployer. Aujourd’hui, on estime qu’environ 43 000 personnes meurent prématurément chaque année de causes liées à l’absorption chronique d’arsenic.

 

Des effets à long terme

 

Le problème est bien documenté, mais les autorités tardent à agir. « Le gouvernement ne veut pas en faire un enjeu prioritaire », note Atiq Rahman, directeur du Centre d’études supérieures du Bangladesh. Étant donné que les effets néfastes de l’arsenic se font ressentir sur le long terme, les autorités canalisent plutôt leurs efforts vers d’autres urgences plus immédiates et moins complexes à régler.

 

De nouveaux puits plus profonds, comme celui des « 52 tuyaux » à Koila, continuent d’être creusés, mais à ce rythme, le problème n’est pas en voie d’être éradiqué. « Avant, les gens buvaient de l’eau contenant de l’arsenic sans le savoir, dit Atiq Rahman. Maintenant, ils boivent cette eau tout en sachant qu’elle en contient. »


Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse de journalisme en développement international de la Fondation Aga Khan Canada.
1 commentaire

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  • Diane Germain - Abonné 27 janvier 2018 10 h 10

    Traitement de l'eau contaminée à l'arsenic

    Étrangement, il existe un moyen peu couteux pour traiter cette eau contaminée, car l'arsenic s'adsorbe facilement sur les oxyhydroxydes de fer, par exemple des clous rouillés. Le problème est que les Bangladais ont de la difficulté à modifier leur comportement. « Unicef envisage de faire appel à des psychologues spécialisés dans les changements de comportement ». Le Monde, 2010/08/25. Bref, c'est complexe...