La salinisation des terres bouleverse la vie des paysans au Bangladesh

Le keora qui pousse depuis quelques années sur le bord de la rivière, devant la bicoque de la famille Das, ne ment pas : dans cette région à l’orée des Sundarbans, la plus grande forêt de mangrove de la planète, l’eau saline est en train de gagner du terrain et de transformer la flore.

 

Krishnapada le constate aussi lorsqu’il va pêcher sur la Rupsa avec ses filets. La rivière a toujours eu ses périodes salées et ses périodes douces, mais les premières sont de plus en plus longues et la salinité de l’eau est de plus en plus forte. « Mes revenus sont moins bons quand l’eau est salée et on ne peut pas se laver dans la rivière durant cette période », dit le pêcheur.

 

Krishnapada, qui est analphabète, ne connaît pas l’origine de ces changements. Il ignore que la construction de barrages sur le Padma, du côté indien de la frontière (où il s’appelle Gange), a causé une diminution du débit du fleuve, et donc de la rivière Rupsa dont elle est tributaire.

 

Jumelé à la montée du niveau du golfe du Bengale — un effet des changements climatiques —, cela explique que les eaux salées pénètrent de plus en plus loin à l’intérieur des terres. Ce que Krishnapada sait simplement, c’est que ce problème rend sa vie plus difficile et contribue à appauvrir sa famille.

 

Sous le niveau des eaux

 

Quelques kilomètres au sud, encore plus près des Sundarbans, dans le village de Jaliakali, la menace constante d’inondation est facile à constater.

 

Il suffit de se tenir sur la digue — qui sert aussi de route — pour voir que même en période sèche, le niveau de la rivière Shibsa, salée durant une partie de l’année, est plus élevé que celui du sol du village.

 

Basanti Begum, une veuve dans la quarantaine, raconte qu’il y a quelques jours, une nouvelle brèche dans la digue a provoqué une intrusion d’eau saline dans le village. Chaque incident du genre menace de décimer les langoustines et les poissons d’eau douce qu’elle élève dans l’étang à côté de sa maison.

 

Ces intrusions rendent aussi plus difficile son accès à l’eau potable, déjà complexe. Durant la mousson, Basanti boit principalement l’eau de pluie qu’elle récolte et entrepose dans un réservoir. En théorie, elle pourrait se ravitailler à l’année au terminal de filtration d’eau sur sable en bassin qu’une ONG a construit dans le village.

 

Or, il est situé trop loin de sa maison pour constituer sa source principale d’approvisionnement. « Et en plus, il est souvent hors d’usage », ajoute Basanti. Elle préfère donc s’approvisionner à la petite rivière d’eau douce à deux pas de chez elle et purifier l’eau avec une pierre d’alun.

 

Ce procédé ne la protège toutefois pas de certaines maladies d’origine hydrique. Régulièrement, les intrusions salines rendent aussi l’eau de cette rivière impropre à la consommation.

 

Et quand un cyclone dévaste la région, comme Aila en 2009, détruisant les digues et changeant le cours des rivières, les combats de Basanti sont à reprendre pratiquement de zéro.

 

Plus à l’ouest, mais tout aussi près des Sundarbans, l’île de Gabura a aussi été fortement touchée par le cyclone Aila. Près d’une décennie plus tard, ses habitants peinent toujours à s’en remettre.

 

L’envers de la crevette

 

Ici, l’eau salée a déjà été vue comme une bénédiction. En 2002, plusieurs petits producteurs de riz ont été incités à se tourner vers l’élevage de la crevette en eau saumâtre, qu’on disait beaucoup plus profitable. L’avancée des eaux du golfe dans les terres leur garantissait en plus un accès facile et constant à de l’eau de mer.

Photo: Frédérick Lavoie

On ne leur avait pas menti. Lorsque tout va bien, la crevette est autrement plus payante que le riz. Sauf que depuis quelques années, un « virus » décime périodiquement leur production. Aucun éleveur à Gabura ne saurait dire de quel type de virus il s’agit, ni même s’il s’agit bien d’un virus.

 

Mais en raison de cette épidémie, plusieurs ont désormais de la difficulté à atteindre le seuil de rentabilité. Hossein dit avoir perdu 70 % de sa production l’an dernier. « Cette année, jusqu’à maintenant, c’est 100 % de perte », ajoute-t-il.

 

Malgré cela, les éleveurs ont récemment acheté et libéré de nouvelles larves dans leur étang, espérant que, cette fois, elles survivront. De toute façon, ils n’ont plus vraiment le choix. « Le niveau de sel dans nos terres est trop élevé pour qu’on retourne à la production de riz, explique un autre éleveur. Et en plus, il n’y a plus assez d’eau douce dans le secteur pour qu’on puisse facilement irriguer nos champs. »

Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse de journalisme en développement international de la Fondation Aga Khan Canada.

2 commentaires

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  • Denis Paquette - Abonné 27 janvier 2018 01 h 07

    c'est presque pire que la venue deTrump

    ne fut-il pas un fléau important dans le passé, n'est-ce pas la civilasation du nil qui avait découvert un nouveau céréal,un blé particulier permettant deux ou trois récoltes, mais qui a disparue sur une dizaine d'années,

  • Audrey Smargiassi - Abonnée 28 janvier 2018 10 h 47

    Excellence des articles du cahier Perspectives de F. Lavoie

    Les articles sur les impacts socio-sanitaires des changements environnementaux/globaux comme le réchauffement du climat au Bangladesh sont excellents!
    Ils contiennent des informations justes et intégrées sur la fonte des glaciers et la crue du fleuve, la salinisation des terres et la modification des cultures/élevage, l'accès à l'eau, etc..... Je ferai circuler les articles à mes étudiants d'un cours de 2e cycle sur les CC et la santé mondiale....À LIRE! Bravo!