Pérou: le président Kuczynski sur la sellette

Les familles des victimes de la répression des années 1990 et 2000 ont manifesté jeudi au cri de «la grâce est une insulte».
Photo: Ernesto Benavides Agence France-Presse Les familles des victimes de la répression des années 1990 et 2000 ont manifesté jeudi au cri de «la grâce est une insulte».

Le président du Pérou Pedro Pablo Kuczynski restait en position délicate jeudi, interrogé par la justice à propos de soupçons de corruption et confronté à une nouvelle manifestation de familles de victimes contre la grâce qu’il a accordée à l’ex-chef d’État Alberto Fujimori.

Les deux affaires sont directement imbriquées.

D’un côté, c’est parce qu’Odebrecht, géant du Bâtiment et des travaux publics (BTP) brésilien, a contredit le président en reconnaissant avoir payé près de cinq millions de dollars américains à des entreprises de conseil liées à M. Kuczynski, alors ministre, entre 2004 et 2013 que l’opposition a lancé une procédure de destitution devant le Parlement.

Lors de cette séance du 21 décembre, « PPK » (acronyme et surnom de Pedro Pablo Kuczynski) a sauvé sa place de justesse grâce au soutien d’une partie du puissant mouvement politique fondé par M. Fujimori, pourtant dans l’opposition et désormais dirigé par ses enfants.

De l’autre, trois jours à peine après avoir sauvé son mandat, le président Kuczynski, 79 ans, a accordé une grâce à Alberto Fujimori, qui purgeait une peine de 25 ans de prison pour crimes contre l’humanité et corruption.

Cette décision a provoqué une crise politique et des manifestations de Péruviens, qui reprochent à PPK d’avoir négocié ainsi sa survie à la tête de l’État.

Les familles des victimes y voient une « trahison », le chef de l’État de centre droit s’étant engagé durant sa campagne électorale de 2016 à ne pas libérer M. Fujimori, 79 ans également.

Sur le cas Odebrecht, le président Kuczynski a été longuement interrogé jeudi par la justice, les procureurs cherchant à savoir si une des entreprises de M. Kuczynski a pesé dans l’attribution de marchés au groupe brésilien ou profité des attributions de celui qui était alors ministre.

Ce scandale de corruption autour d’Odebrecht, qui distribuait généreusement les pots-de-vin pour obtenir des chantiers, éclabousse l’Amérique latine jusqu’au sommet du pouvoir.

Keiko Fujimori, elle aussi

Jeudi, la dirigeante de l’opposition Keiko Fujimori se trouvait elle aussi au siège du parquet pour ce même dossier et les liens avec le financement de ses campagnes électorales. Elle nie toute malversation et s’est prise en photo avec des membres du ministère public avant d’être interrogée.

Son père, qui souffre de problèmes cardiaques, devrait rester hospitalisé jusqu’à vendredi au moins.

Mais ses ennuis de santé n’émeuvent guère les familles des victimes de la répression sous ses gouvernements (1990-2000), qui ont manifesté jeudi au cri de « la grâce est une insulte » et au côté de partis politiques et d’associations de défense des droits de la personne.

L’ancien homme fort du Pérou, d’origine japonaise, a été reconnu responsable de l’assassinat de 25 personnes aux mains d’un escadron de la mort. Il a déjà purgé 12 ans de réclusion.

Encore traumatisés par les abus commis dans les années 1990, plus de 5000 Péruviens ont déjà manifesté lundi soir à Lima contre cette grâce, exigeant la démission de « PPK ».

Sur le front de la justice, les militants des droits de la personne se mobilisent aussi.

Des avocats des victimes et d’ONG tentent de saisir la Cour interaméricaine des droits de l’homme, dont le siège à San José (Costa Rica), afin qu’elle demande des comptes au gouvernement péruvien et analyse cette grâce en vue d’une éventuelle annulation.

« La cour peut décider d’annuler une décision » prise au Pérou, affirme Carlos Rivera, un des avocats.

La grâce très controversée a soulevé des protestations au sein du propre gouvernement péruvien et ailleurs dans le monde.

Mercredi, le ministre de la Culture Salvador del Solar a présenté sa démission. Trois parlementaires du camp présidentiel ont déjà quitté le parti de M. Kuczynski pour manifester leur réprobation. Le président exécutif de la radiotélévision publique, Hugo Coya, a également remis sa démission.

Deux rapporteurs spéciaux de l’ONU se sont quant à eux dits jeudi « consternés » par cette « gifle pour les victimes ».