La présidente du Brésil, Dilma Rousseff, fait face à sa première crise sociale d’importance.
Photo: Agence France-Presse (photo) Yasuyoshi Chiba La présidente du Brésil, Dilma Rousseff, fait face à sa première crise sociale d’importance.

Il y avait eu le «Que se va en todos!» en Argentine en 2001, aujourd’hui il y a le ras-le-bol brésilien. Les protestations d’une telle ampleur sont nouvelles en Amérique du Sud. Le Brésil, pourtant, a connu des années de transformation qui ont changé la composition sociale. Sous la gouverne de Dilma Rousseff, Brasília passera-t-elle maintenant à une phase 2 du développement social ?

On a beau aimer le ballon rond, encore faut-il pouvoir se rendre au match, pourrait-on ironiser autour de la situation qui prévaut depuis une semaine au Brésil. D’abord focalisée sur les prix du transport et les dépenses liées aux grands événements internationaux tels la Coupe du monde de foot et les Jeux olympiques, la grogne s’est ensuite étendue aux secteurs de la santé et de l’éducation. S’il est encore trop tôt pour supputer de façon éclairée l’issue du conflit social qui a enflammé le géant sud-américain, on peut d’ores et déjà observer l’« appel » à la retenue dans les investissements de l’État, qui devront être effectués avec sagesse pour assurer la poursuite du développement social.


Alors que l’économie montre des signes certains d’essoufflement, l’augmentation de quelques sous du prix du transport aura été le déclencheur des protestations. Les gouvernements locaux ont reculé et annulé cette hausse de 7 % pour l’autobus, le premier moyen de transport utilisé par les Brésiliens. Il y a aussi les grands investissements promis dans le cadre de la tenue des événements internationaux, qui risquent fort de ne pas se concrétiser, du moins dans les délais prévus. Ainsi, le projet de tramway de Brasília a été suspendu pour deux ans, São Paulo restera sous-équipée en lignes de métro et Rio croule sous les chantiers. Ces augmentations sont venues heurter de plein fouet les classes moyennes et pauvres de ce pays reconnu pour être - encore - un des plus inégalitaires du monde.


À cela s’ajoute l’explosion des dépenses liées à la tenue de la Coupe du monde de football en 2014, dont la Coupe des Confédérations présentement en cours n’est que la répétition générale. Le coût de la mise en état du stade Maracana de Rio est passé de 394 millions de dollars à 590 millions. Brasília et Manaus, qui n’accueillent pourtant pas de clubs locaux, ont été dotées de stades impossibles à remplir après le Mondial 2014. Le coût du Mondial atteindrait 15 milliards de dollars. Celui des Jeux olympiques de 2016 frôlerait les 14 milliards !

 

Ralentissement


Ces « dépenses » ont été engagées alors que tout allait bien ; le Brésil surfait sur une vague de croissance exceptionnelle, se positionnait comme leader du continent sud-américain et prenait une place importante sur la scène internationale. Mais depuis, le ciel économique s’est assombri. La croissance du PIB, d’environ 7 % en 2010, est passée à 2,7 % en 2011 et a été de 0,9 % l’an dernier. Pour les trois premiers mois de l’année, il a progressé de 0,6 % par rapport au premier trimestre 2012.


La nouvelle notoriété du Brésil avait propulsé sa monnaie, le réal, à un sommet qui a amené Brasília à la dévaluer. Le réal a ainsi perdu en un an près du quart de sa valeur par rapport au dollar américain. Et l’inflation a augmenté : à la mi-mai, elle touchait 6,45 %.


Une tomate coûte aujourd’hui 96 % de plus qu’il y a un an. Le prix du riz a augmenté de 30 %, selon la Banque mondiale. Celui d’un oignon, de 70 %. Dans un pays où le salaire minimum est de quelque 330 $ par mois.


Mais ces données seules ne suffisent pas à expliquer la semaine mouvementée qu’a connue le Brésil. « Rien de dramatique », commente, depuis la Colombie, Jean Daudelin, professeur à l’Université Carleton. Le Brésil a déjà été confronté à des situations beaucoup plus difficiles. Et de rappeler que l’économie brésilienne est reconnue pour « voler comme une poule : ça monte, ça descend »… Les gestionnaires publics sont habitués à « gérer des ouragans ».


Grâce aux politiques sociales, les années Lula ont vu des dizaines de millions de personnes échapper à la misère. La classe moyenne a grossi d’une trentaine de millions de personnes. Et c’est aujourd’hui, pour une bonne partie, cette dernière qui réclame le passage à une deuxième phase de développement social. L’actuel maire de São Paulo avait peut-être eu une prémonition lors de sa campagne en 2012. Un de ses slogans, rapporté par Médiapart, disait : « Avec Lula, vous avez eu la télévision, la voiture, la maison et de l’électroménager, tout a changé chez vous, mais pas encore dehors. »


Qui est dans la rue?


« En fait, deux classes moyennes sont aujourd’hui dans la rue, observe le sociologue Victor Armony, de l’Université du Québec à Montréal. Il y a la nouvelle classe moyenne émergente, formée de ceux qui sont sortis de la pauvreté, et il y a l’ancienne classe moyenne, qui se sent probablement menacée par les difficultés économiques et veut conserver son niveau de vie. »


À l’évidence, le mécontentement est bien là. Pourtant, si on compare le Brésil d’aujourd’hui avec celui d’il y a dix ans ou un peu plus, on doit convenir que le pays a beaucoup changé, et pour le mieux. Mais, en dépit des progrès économiques réalisés, la réalité quotidienne du Brésilien, elle, n’a pas vraiment changé.


« Ce sont les pauvres qui ont été les grands bénéficiaires des réformes des dernières décennies », affirme M. Daudelin. Et la classe moyenne, qui a vu le pays se développer sur les plans social et économique, occuper une place importante sur la scène internationale, se voir attribuer la tenue de grands événements prestigieux, a moins profité de la prospérité et vit un décalage entre son quotidien et l’image que projette son pays.


À cela s’ajoute la question de la corruption, au premier chef la corruption systémique. La loi électorale fort complexe du Brésil ne permettant pas à un parti d’exercer le pouvoir sans alliances, les pires marchandages sont monnaie courante et, après chaque élection, une coalition doit être reconstituée, ce qui laisse place à un marchandage à grande échelle. « Il existe des politiciens centristes, sans véritable allégeance politique, si ce n’est leur intérêt, qui négocient leur appui au gouvernement », explique M. Daudelin. Les Brésiliens ne sont pas dupes et demandent une épuration des « moeurs », mais aucun politicien n’osera pour le moment s’attaquer à une réforme en profondeur de l’État.


Après un moment de stupeur en début de semaine, la présidente, Dilma Rousseff, s’est rendue à São Paulo, un des foyers importants des protestations, et y a dit « appuyer » les revendications. N’étant elle-même aucunement mise en cause par les protestations, particulièrement en ce qui concerne la corruption, la présidente s’est rapidement positionnée au-dessus de la mêlée et s’est dite « à l’écoute » de la population.


Les transformations qu’a connues le Brésil au cours des deux dernières décennies ont été remarquables. Peut-être le géant sud-américain devra-t-il amorcer une deuxième phase de son développement social.

3 commentaires
  • André Michaud - Inscrit 22 juin 2013 09 h 18

    Solution impossible ??

    Quand tout le monde crie en même temps et réclame chacun quelque chose il n'y a aucune solution possible...Pour que les choses avancent il faut se regrouper derrière une cause commune bien identifiée, au lieu de s'éparpiller et se diviser..

    Il se peut que Mme Dilma Roussef démissionne, mais personne ne pourra répondre à toutes ces demandes des manifestants ça c'est absolument certain. Il y a à la fois du découragement et de la pensée magique dans ces manifs.

  • Christian Fleitz - Inscrit 22 juin 2013 13 h 10

    pnénomène nouveau

    Depuis quelques années, on constate dans différents pays la situation paradoxale de manifestations de protestation populaires très importantes en dehors de tout organisme politique, syndical ou social. Certes, le développement des réseaux sociaux à chaque fois a joué un rôle important dans ces phénomènes incontrôlés par les structures existantes : ce serait comme une réaction anarchisante de grande ampleur qui a trouvé des modes de communication nouveaux et efficaces et qui échappe aux disciplines des organisations existantes. Ce constat doit être plein d'enseignement pour les pouvoirs en place qui peuvent se retrouver face à des contestations, parfois violentes, toujours considérables et habiles à exploiter les communications. À l'évidence les modes nouveaux d'échanges et d'information ont généré une nouvelle conscience qui échappe aux idéologies politiques, économiques ou religieuses. Une réflexion nouvelle devrait en urgence rechercher des voies nouvelles de dialogue, prenant en compte cette réalité susceptible de se multiplier et cette capacité de contestation des situations auxquelles sont désormais confrontées les sociétés.

    • Gilles Roy - Inscrit 22 juin 2013 14 h 21

      Y a-t-il vraiment urgence à jeter une réflexion nouvelle? C'est que si on observe ce qui se passe au Québec (ou plutôt, ce qui ne s'y passe plus), la piste du carnaval populaire suffit. Aussi aurais-je tendance à attendre de voir s'il y a récolte en automne de ce qui est (ou pas) semé au printemps avant d'en appeler à une plongée en profondeur...