Au Nigeria, la lutte pour la terre est devenue le principal défi sécuritaire

Une vigile armée dans le village de Bakin Kogi, dans l’État de Kaduna dans le nord-ouest du Nigeria, en février 2017. Le village avait été attaqué, peu avant, par des présumés bergers peuls.
Photo: Stefan Heunis Agence France-Presse Une vigile armée dans le village de Bakin Kogi, dans l’État de Kaduna dans le nord-ouest du Nigeria, en février 2017. Le village avait été attaqué, peu avant, par des présumés bergers peuls.

Les affrontements sanglants entre agriculteurs et éleveurs sont devenus le premier défi sécuritaire du Nigeria, selon des analystes, après des décennies de passivité des pouvoirs publics, incapables de trouver une solution à une guerre pour les ressources qui attise les haines identitaires.

 

Le conflit est désormais plus meurtrier que l’insurrection du groupe djihadiste Boko Haram dans le nord-est : selon un rapport de l’International Crisis Group publié fin 2017, plus de 2500 personnes ont été tuées dans les violences pastorales en 2016.

 

« Si rien n’est fait urgemment, les choses vont empirer », prévenait fin novembre le cabinet SBM Intelligence, affirmant que son « pire scénario » était en train de se « matérialiser ». Les premiers jours de janvier lui ont donné raison, avec au moins 80 personnes massacrées dans le seul État de Benue (centre).

 

Le conflit séculaire pour l’appropriation des terres entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires s’est mué en une lutte âpre pour les ressources, provoquée par la sécheresse et la désertification dans le nord du Nigeria et plus largement au Sahel, qui obligent les pasteurs à migrer vers le sud.

 

La rapide croissance démographique du pays, qui compte déjà 180 millions d’habitants et devrait devenir le troisième pays le plus peuplé au monde d’ici à 2050, selon l’ONU, aggrave la situation face à des pouvoirs publics inertes depuis des décennies.

 

Échec lamentable

 

« L’appareil sécuritaire nigérian a échoué lamentablement, créant un environnement qui encourage les éleveurs à utiliser la violence pour accéder à la propriété privée pour le pâturage pendant que les fermiers recourent à l’autodéfense pour protéger leurs terres », analyse SBM Intelligence.

 

Les tensions sont particulièrement vives dans le centre du Nigeria, vaste région fertile où les éleveurs et leurs troupeaux — le pays compte près de 135 millions de têtes de bétail — sont accusés de faire incursion dans les fermes et de saccager les cultures.

 

La dernière loi qui prévoyait l’établissement de routes de transhumance et des zones de pâturage réservées aux éleveurs date de 1965 et n’a pratiquement jamais été appliquée.

 

Au contraire, la multiplication des foyers de peuplement et l’expansion des grandes exploitations agricoles freinent leur mobilité, explique Ibrahim Thiaw, directeur général adjoint de l’agence des Nations unies pour l’environnement (Unep).

 

Le cas nigérian n’est pas unique, selon cet ancien ministre mauritanien de l’Agriculture : « La majorité des pays ouest-africains ont toujours accordé la priorité à l’agriculture, malgré l’importance de l’élevage dans la création d’emplois et l’économie [6 à 8 % du PIB nigérian]. »

 

« Cela date des administrations coloniales, qui privilégiaient l’exploitation agricole pour les besoins de la métropole. Mais après les indépendances, les États africains ont été incapables d’intégrer le pastoralisme et d’investir davantage dans ce secteur. »

 

Sous pression, le gouvernement du président Muhammadu Buhari a mis sur pied la semaine dernière un comité chargé de créer des réserves ou ranchs de plusieurs milliers d’hectares voués à l’élevage afin d’éviter les affrontements avec les agriculteurs.

 

Mais le projet suscite de fortes résistances, notamment dans certains États du centre (Benue, Taraba, Ekiti) qui ont adopté récemment des législations bannissant le pâturage libre sur leur territoire.

 

Tournure religieuse

 

Plus grave encore, le conflit prend une tournure identitaire et religieuse, accentuant la fracture entre un nord principalement musulman et un sud à majorité chrétienne.

 

Depuis des semaines, des responsables politiques multiplient les diatribes violentes contre les éleveurs — composés à 90 % de Peuls musulmans —, accusés de « massacrer les chrétiens » ou de vouloir « islamiser de force » les régions où ils sont minoritaires.

 

« Il y a beaucoup d’amalgames et l’instrumentalisation du conflit à des fins politiques [à l’approche des élections générales prévues l’an prochain] est très dangereuse », estime Tog Gang, responsable de la gestion des conflits pour l’ONG Mercy Corp au Nigeria.

 

De nombreux éleveurs sédentarisés qui vivaient en bonne entente avec les communautés agricoles depuis des décennies se retrouvent ainsi pris pour cibles, alors qu’ils n’ont parfois rien à voir avec les violences, affirme-t-il.

 

La présidence a attribué dimanche les récentes attaques de Benue à des djihadistes de Boko Haram infiltrés dans les rangs des éleveurs. Mais selon la plupart des observateurs, les nomades armés et violents sont souvent des transhumants venus des pays voisins comme le Cameroun, le Tchad ou le Niger à la fin de la saison des pluies.

 

Ces derniers mois, des dizaines de milliers de personnes ont fui leur village par peur de nouvelles violences liées aux transhumances, abandonnant leurs champs tandis que de nombreux cheptels ont été décimés, détruisant dans les deux cas leurs seuls moyens de subsistance.