« Nous n’accepterons que la Victoire totale ! »

Des renforts américains débarquent à Utah Beach, sur la côte normande, le 6 juin 1944.
Photo: Agence France-Presse (photo) IMPERIAL WAR MUSEUM Des renforts américains débarquent à Utah Beach, sur la côte normande, le 6 juin 1944.

Ce vendredi marque le 70e anniversaire du débarquement de Normandie, le 6 juin 1944, l’occasion de saluer le succès de la plus grande opération militaire de l’histoire, acquis au prix de lourds sacrifices humains. Mais cet assaut omniprésent dans le récit historique occidental constitue-t-il pour autant le moment charnière de la Seconde Guerre mondiale ?

« Si vous croyez qu’ils arriveront par beau temps, en empruntant l’itinéraire le plus court et qu’ils vous préviendront à l’avance, vous vous trompez… Les Alliés débarqueront par un temps épouvantable en choisissant l’itinéraire le plus long. Le débarquement aura lieu ici, en Normandie, et ce jour sera le plus long. »

 

Celui qui évoque avec autant de clairvoyance les intentions des Alliés, en avril 1944, n’est nul autre que le général allemand Erwin Rommel. Homme de confiance d’Adolf Hitler, il a été placé à la tête du groupe d’armées stationnées en France à la fin de 1943. Son rôle : se préparer à repousser le débarquement des forces anglo-américaines, que le führer croit imminent.

 

Le hic, c’est que Hitler est aussi convaincu que l’assaut sera donné dans le Pas-de-Calais, situé plus près des côtes britanniques. Sa conviction est telle qu’il attendra jusqu’en juillet 1944 avant d’autoriser l’envoi de renforts blindés en Normandie, convaincu que le débarquement n’est en fait qu’une opération de diversion.

 

Déjà totalement déconnecté de la réalité militaire d’une guerre qu’il est train de perdre, le führer n’hésite pas à dire que les Américains et les Anglais s’écraseront contre son « mur de l’Atlantique » au moment d’atteindre les plages. Il s’agit en fait d’un ensemble de fortifications, de barrières diverses et d’armements qui va de la France à Norvège, mais qui n’a rien du mur tant vanté par les propagandistes nazis.

 

L’impossible échec

 

De leur côté, les forces alliées se souviennent de l’assaut raté et meurtrier sur Dieppe, en 1942. Cette fois, la préparation est extrêmement minutieuse. On sait très bien qu’un nouvel échec repousserait indéfiniment toute tentative d’ouverture d’un nouveau front. Le principe d’un débarquement massif est confirmé lors d’une rencontre britanno-américaine tenue à Québec en août 1943.

 

L’opération Overlord, la plus grande de l’histoire, nécessite des mois de préparation. La quantité de matériel à transporter en Angleterre est sans précédent. Il faut aussi rassembler des centaines de milliers de soldats américains, anglais et canadiens. La vaste majorité d’entre eux n’ont jamais connu l’épreuve du feu, qui s’avérera à juste raison particulièrement traumatisante. L’entraînement est intense, et même meurtrier. Une opération de préparation lancée en avril 1944 provoquera la mort de 638 soldats alliés. Secret militaire oblige, leurs noms seront ajoutés aux victimes du débarquement.

 

Reste à décider du moment d’attaquer. Le commandant des forces alliées, Dwight Eisenhower, doit jongler avec une fenêtre temporelle extrêmement réduite. S’il veut donner l’assaut au début du mois de juin, les marées sur les côtes normandes l’obligent à choisir une date entre le 5 et le 7 juin. Au soir du 4, le temps étant trop mauvais, il décide de repousser le débarquement. Le lendemain, le temps est toujours très mauvais, mais Eisenhower décide d’y aller. « J’ai totalement confiance en votre courage, votre dévouement et votre compétence dans la bataille. Nous n’accepterons que la Victoire totale ! », écrit-il dans une missive adressée aux troupes d’assaut.

 

Des milliers de soldats sont parachutés très maladroitement au cours de la nuit derrière les lignes ennemies — des événements relatés dans la minisérie Band of Brothers —, tandis que d’autres doivent se poser à bord de planeurs, toujours en pleine nuit.

 

Au petit matin, les soldats allemands qui sont de garde voient arriver devant eux une gigantesque armada composée de 7000 navires transportant 130 000 soldats qui doivent débarquer le long de la côte, sur cinq plages : Utah, Omaha — 1000 morts le premier jour —, Gold, Juno et Sword. Si les soldats parviennent à percer les défenses avec des succès divers, et en deçà des objectifs du haut commandement, ils essuient 10 000 pertes (tués, blessés, disparus, prisonniers), soit autant que les Allemands.

 

Armée en lambeaux

 

Heureusement pour eux, la Wehrmacht de 1944 n’est plus celle qui a déferlé sur la France en 1940. En fait, ils ont affaire à une armée au commandement inefficace et très mal en point, composée surtout de soldats souffrants de problèmes divers et le plus souvent âgés. La marine allemande a perdu toute capacité d’intervention et l’armée de l’air ne peut déployer que 319 appareils, alors que les Alliés en alignent 11 500. Et Berlin ne peut pas remplacer plus de 10 % de ses pertes matérielles et humaines.

 

Professeur titulaire et directeur du Département d’histoire de l’Université de Montréal, Michael J. Carley affirme d’ailleurs que le Débarquement ne constitue en rien le moment charnièrede la guerre, contrairement au stéréotype véhiculé à chaque commémoration. « Au début du mois de juin 1944, l’armée allemande est déjà battue. Ce n’est plus qu’une question de temps avant la fin de la guerre. »

 

Selon lui, il faut clairement regarder du côté du front de l’Est, en URSS, pour trouver la cause de la défaite de l’Allemagne nazie. « Il y a un débat sur le tournant de la guerre. Certains historiens disent que les Allemands ont perdu la guerre le jour où ils ont mis le pied en URSS, en 1941. D’autres disent que ça s’est passé lors de la bataille de Stalingrad, qui s’est achevée en février 1943, ou encore lors de celle de Koursk, en juillet 1943. Mais une chose est certaine, c’est bien avant la Normandie », explique M. Carley.

 

« En disant cela, insiste l’historien, je ne veux pas sous-estimer la contribution des Américains, des Anglais et des Canadiens. Staline lui-même était heureux du débarquement en Normandie, puisqu’il demandait l’ouverture d’un nouveau front depuis trois ans. Mais on a oublié la contribution importante de l’Armée rouge dans la défaite de l’Allemagne nazie. »

 

Vers la guerre froide

 

Il est vrai que l’Armée rouge a été responsable de plus de 80 % de toutes les pertes infligées aux troupes de Hitler durant le conflit. Les Russes ont aussi payé le prix fort, avec plus de 20 millions de victimes au cours de la guerre, soit près de la moitié de tous les morts.

 

Michael J. Carley rappelle en outre qu’à peine deux semaines après le débarquement en France, les Russes lançaient 2,3 millions de leurs hommes contre 800 000 soldats allemands, au cours de l’opération Bagration. « Tout le monde connaît le débarquement en Normandie. Mais personne ne connaît l’opération Bagration, qui est pourtant beaucoup plus importante en matière d’importance des forces en présence, mais aussi quant à la victoire de l’Armée rouge. Elle a enfoncé tout le front de l’Est sur 500 kilomètres en quelques semaines. Pendant ce temps, les forces américaines, anglaises et canadiennes étaient toujours coincées dans la bataille de Normandie. »

 

Selon lui, il importe donc aujourd’hui de remettre le Débarquement dans le contexte plus grand de la guerre en Europe. « Il faut donc rappeler que c’est l’Armée rouge qui a porté le plus grand du fardeau de cette guerre. L’Union soviétique a été un allié, contrairement à ce qui a été véhiculé dès la fin de la guerre. » Mais il est vrai qu’une autre guerre, « froide » celle-là, s’ouvrait justement au moment où s’achevait la grande boucherie de 1939-1945.


Une vidéo de l'Institut national de l'audiovisuel de France sur le débarquement allié en Normandie.
 

Le Débarquement en chiffres

Forces navales: 285 000 marins à bord de plus de 7000 navires. La contribution de la Marine royale canadienne est de 110 navires et 10 000 marins.

Soldats: 130 000 sur les plages en fin de journée le 6 juin, dont environ 18 000 Canadiens.

Véhicules: 6000 véhicules réguliers ou à chaînes et 600 canons sont débarqués.

Forces aériennes: plus de 7000 bombardiers et chasseurs disponibles. Les appareils alliés font environ 14 000 sorties le 6 juin, contre environ 250 par la Luftwaffe.

Bilan des pertes (morts, blessés, disparus): durant les deux mois et demi de campagne en Normandie (6 juin au 21 août), le bilan s'élève à 450 000 chez les Allemands, et à 210 000 chez les Alliés. Chez les Canadiens, ce bilan s'élève à 18 000, dont plus de 5000 morts.
La Presse canadienne
3 commentaires
  • Daniel Gagnon - Abonné 6 juin 2014 10 h 08

    La bête n'est pas morte

    Des millions et des millions de pertes humaines! Mes oncles ont traversé là-bas, sur les côtes de Normandie pour se faire canarder... pourquoi?

    Alors que le Front national français gagne des sièges et fait des percées, alors que 'Monseigneur' Jean-Marie Le Pen, son fondateur historique malveillant nie la réalité de la Shoah et l'existence des chambres à gaz, alors qu'on banalise l'Histoire, on se demande pourquoi nos oncles et nos pères ont tant combattu?

    Pourquoi avoir tant combattu si c'est pour voir encore le retour de la bête nazie?

    Pourquoi sinon pour encore voir le monstre fasciste renaître de ses cendres, pour voir encore la bête monstrueuse revivre, pour voir encore l'horrible bête nazie s'activer et se faire acclamer, plébiscitée?

    L'Hydre aux cent têtes vit toujours, elle bouge, elle rayonne, et elle gouverne hélas en ce moment dans bien des villes françaises.

    Cela leur donne raison évidemment d’avoir combattu, mais savaient-ils qu'un jour tout serait à recommencer, que les camps de la mort seraient niés, et que la mémoire courte de l'humanité serait menacée de se faire encore rafraîchir dans l’horreur et la souffrance ?

    • André Le Belge - Inscrit 6 juin 2014 11 h 21

      La grande dépression de 1929 a permis l'émergence du fascisme, la grande récession de 2008 permet la résurgence et la montée du néo-fascisme. Mêmes causes, même effets...

    • Gilbert Talbot - Abonné 6 juin 2014 14 h 02

      Très juste monsieur Gagnon! La paix est menacée aujourd'hui par les chefs mêmes qui se rencontrent aujourd'hui sur les plages de Normandie. Ils s'y réunissent pour chanter la gloire du courage, de l'honneur et de l'esprit de sacrifice des combattants qu'ils aimeraientt bien faire revivre dans l'âme de leurs citoyens pour combattre à nouveau la bête monstrueuse qui s'éveille en Ukraine et qui rugit en Syrie.