Abdou Diouf au Devoir - «La Francophonie a besoin du Québec»

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	«Ceux qui défendent le plus le français dans les arènes internationales, ce sont les Québécois et les Africains», dit le secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf.</div>
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir
«Ceux qui défendent le plus le français dans les arènes internationales, ce sont les Québécois et les Africains», dit le secrétaire général de la Francophonie, Abdou Diouf.

Le Québec champion de la Francophonie? Telle est bien l’image que cultive soigneusement le gouvernement québécois dans les pays francophones et les organisations internationales. Au moment où s’ouvre le premier Forum mondial de la langue française, rares sont les militants de la Francophonie, parmi le millier de francophones qui débarqueront lundi à Québec en provenance de l’Afrique, de l’Europe et de l’Asie, qui savent que, même au Québec, il arrive au français de battre de l’aile.

Le premier surpris de ce constat semble d’ailleurs être le secrétaire général de la Francophonie lui-même, Abdou Diouf, qui, à quelques jours de son arrivée chez nous, semblait ne pas avoir vraiment eu vent de ces messages inquiétants qui se multiplient pourtant depuis quelques années : crise du français à Montréal, vent d’anglophonie au Festival d’été de Québec, progression de l’anglais dans l’affichage et au travail. Sans oublier ces dirigeants d’une société publique qui ne parlent pas un traître mot de français.


Évidemment, ce n’est pas le rôle du secrétaire général de l’OIF de se mêler de nos débats linguistiques. Cela n’empêche pas Abdou Diouf de dire que la Francophonie a plus que jamais besoin du Québec. « Ces prédictions, j’espère bien qu’elles ne se réaliseront pas, car nous, nous avons besoin du Québec, dit-il. Partout où on me dit que la Francophonie perd du terrain, je suis inquiet. Mais, ce que je constate me permet de dire que ce n’est pas irréversible. Le pire n’est jamais sûr. Moi, j’exprime une profession de foi. Si tous les pays de la Francophonie étaient aussi résistants, aussi créatifs, aussi innovants [que le Québec] en ce qui concerne le français, je serais heureux parce que vous faites quand même des choses extraordinaires. »


À l’aube de ce premier grand forum mondial qui se répétera dorénavant tous les quatre ans, Abdou Diouf a accepté de confier au Devoir ses espoirs, mais aussi quelques-unes de ses angoisses concernant l’avenir du français dans le monde. Pour l’ancien président sénégalais, cette rencontre regroupant des artistes, des intellectuels et des gens d’affaires représente le couronnement de plusieurs années d’efforts afin de faire de la défense et de la promotion du français une priorité de l’OIF.

 

Priorité au français


Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’idée ne s’est pas imposée d’elle-même. « Au départ, le postulat de la Francophonie supposait que la langue française était notre socle et que cela créait une connivence et une complicité qui nous permettaient de coopérer dans d’autres domaines, dit Abdou Diouf. Quand je suis arrivé, en 2003, j’avais déjà dans l’idée que nous devions aussi jouer notre rôle dans la promotion de la langue française et qu’on ne pouvait pas simplement la considérer comme un acquis. Mais, ce n’était pas évident pour tout le monde. »


Abdou Diouf se souvient d’une discussion de plusieurs heures au sommet de Ouagadougou, en 2004, où certaines délégations soutenaient que tel n’était pas le rôle de l’OIF. Et il ne s’agissait pas de pays du Sud, dit-il. « Finalement, tout le monde a admis que, si on ne le faisait pas, on sciait la branche sur laquelle on était assis. Aujourd’hui, de toutes les missions que nous menons, c’est celle qui concerne la langue française qui mobilise le plus de fonds. »


Ensuite, dit-il, il a fallu constater que de nombreux pays membres de la Francophonie ne s’exprimaient pas en français dans les organisations internationales. Pour cela, l’OIF a élaboré un vade-mecum résumant les obligations des membres de l’organisation. Abdou Diouf réprime difficilement sa colère lorsqu’on lui dit que des francophones s’expriment en anglais alors qu’ils pourraient facilement le faire en français ou que la traduction est disponible. Le résultat, c’est la plupart du temps « un appauvrissement du message » puisque cet anglais est le plus souvent médiocre, constate le secrétaire général de l’OIF.


Abdou Diouf ne semblait pas savoir que même le Québec ne respectait pas toujours ces obligations puisqu’il est arrivé au premier ministre Jean Charest de s’exprimer en anglais dans des rencontres internationales où il y avait pourtant de la traduction simultanée.

 

Une nouvelle étape


Selon Abdou Diouf, la tenue de ce premier Forum mondial devrait représenter « une nouvelle étape » afin que « les forces vives de la société s’approprient ce combat ». L’initiative s’inspire des Congrès internationaux de la langue espagnole, qui se tiennent tous les trois ans. Ce premier forum se tient à un moment où le français est dans une situation paradoxale, dit le secrétaire général.


« Le français est une langue dont le nombre de locuteurs augmente et qui est très demandée dans le monde entier. Je parle notamment de l’Afrique anglophone, de la Chine, des pays du Golfe. Si tout se passe normalement, à l’horizon de 2050, il devrait y avoir plus de 700 millions de francophones, dont 80 % en Afrique. Cela suppose que l’Afrique ait réalisé sa scolarisation universelle et que sa démographie demeure aussi vivante qu’aujourd’hui. »


Malheureusement, constate Abdou Diouf, les pays francophones et la Francophonie manquent cruellement de moyens pour répondre à cette demande, notamment pour la formation des enseignants.


La trahison des clercs


L’autre point faible, dit-il, c’est la visibilité du français dans les organisations internationales. « On a l’impression que de plus en plus les gens considèrent que l’anglais est la seule langue de communication internationale, à l’ONU, dans l’Union européenne et même aux Jeux olympiques. » Abdou Diouf le reconnaît, les résultats de ce combat sont souvent décevants.


Serait-il perdu d’avance ? « Je me rends compte que c’est très dur et parfois décevant. Ne me demandez pas une obligation de résultats. Mais vous avez le devoir de me demander une obligation de moyens. J’agirai, je mobiliserai, je crierai, je dénoncerai, je plaiderai. Mais je ne peux pas être un gendarme derrière chaque personne. »


La France, en particulier, est loin de faire tout ce qui est en son pouvoir, répète inlassablement Abdou Diouf. « Nous sommes quand même parvenus à obtenir que les autorités françaises s’intéressent réellement à la Francophonie. Mais, en gros, les universitaires et les intellectuels s’en moquent. C’est la nouvelle trahison des clercs. Et les hommes d’affaires s’en moquent encore plus. Quand vous leur en parlez, vous les ennuyez. On a l’impression que seule la mondialisation les intéresse. »


Abdou Diouf avait proposé que chaque 20 mars, Journée internationale de la Francophonie, toutes les mairies de France arborent le drapeau de l’OIF. Sa proposition est restée lettre morte. Le secrétaire général est tout de même optimiste en ce qui concerne le nouveau président. Avant son élection, François Hollande est venu le voir à trois reprises pour discuter de la Francophonie. « Je pense qu’au niveau de son gouvernement, il fera passer le souffle. »


Pour Abdou Diouf, l’honnête homme du XXIe siècle devrait au moins parler sa langue nationale et deux grandes langues de communication internationales. « Ceux qui défendent le plus le français dans les arènes internationales, ce sont les Québécois et les Africains, dit-il. Nous y tenons comme à la prunelle de nos yeux. La plupart du temps, quand je reçois des lettres de protestation parce que dans une réunion on a parlé l’anglais au lieu du français, ce sont des chefs d’État africains qui m’alertent. Ce ne sont pas des pays du Nord. »


Ce nouveau forum mondial de la langue française représentera-t-il un nouveau départ pour une organisation qui sinon pourrait s’essouffler ? « Je crois que ça deviendra un événement majeur du combat francophone, dit le secrétaire général, qui quittera son poste en 2014. Il faut que ce qui va s’allumer à Québec ne s’éteigne jamais. Mais pour cela, il faut l’entretenir. »

35 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 29 juin 2012 23 h 54

    N'est-ce pas !

    «Telle est bien l’image que cultive soigneusement le gouvernement québécois dans les pays francophones et les organisations internationales». Désopilant nest-ce pas ?

    À sa décharge, disons que très certainement monsieur Diouf n'est pas au courant de la façon désolante, déplorable, presque obscène, avec laquelle Jean Charest, avec l'aide active et efficace de Christine St-Pierre, fait tout son possible pour ne rien faire en faveur de la langue française ici même.

    Il me semble qu'il faudrait l'en informer.

  • Yves Côté - Abonné 30 juin 2012 04 h 06

    Et pourtant ...

    "Si tous les pays de la Francophonie étaient aussi résistants, aussi créatifs, aussi innovants [que le Québec] en ce qui concerne le français, je serais heureux parce que vous faites quand même des choses extraordinaires." déclare Monsieur Diouf .
    Et pourtant, la réalité le montre au quotidien en dépit des entourloupes verbales de Jean Charest, cela ne suffit pas pour permettre au français de ne pas reculer au Québec !
    Cela ne se fera jamais parce que tout comme celles et ceux-là humbles et modestes, je ne suis personne, mais qu'on me laisse faire un tour rapide du Québec avec lui et je lui montrerai comment s'y porte vraiment la langue française . En commençant avec ce qu'elle devient à Montréal et Québec ...
    Je lui illustrerai in situ que les déclarations et les prétentions de ce gouvernement ne sont que des effets de communication pour endormir qui des puissants pourraient être touchés par la stricte réalité de notre langue et de son recul réel .
    Je ne veux blesser personne, surtout pas ce Secrétaire Général que je tiens depuis toujours pour un homme intègre et sincère, d'autant plus qu'habitant en France j'ai l'occasion de juger de ses propos dans un contexte extérieur au Québec, mais pour savoir ce qui se passe avec le français dans mon pays, les hôtels chics, les grands restaurants et les oficines gouvernementales ne suffisent pas .
    (suite ci-dessous)

    • jean marc capello - Inscrit 30 juin 2012 11 h 07

      Tout à fait d'accord avec vous/ il faut que la francophonie survive et le Québec doit pouvoir en être le fer de lance sur le continent américain sinon, on n'y parlera plus que l'anglais et l'espagnol. Le Québec est une terre d'immigration et il est essentiel que les Africains francophones puissent s'y épanouir en français.

      Continuez, les militants de la francophonie!

      Un professeur...d'anglais de nationalité française.

  • Yves Côté - Abonné 30 juin 2012 04 h 07

    Et pourtant ...suite

    Là où il faut aller, sans s'annoncer ni se faire remarquer, c'est là où vit le peuple .
    Parce qu'une langue n'existe pas d'abord dans des rapports d'experts d'un gouvernement qui paie pour avoir des résultats, ni dans l'analyse ponctuelle et théorique de quelque spécialiste dépaysé, toute de bonne volonté soit-elle produite . Et encore moins dans le discours bien calibré d'un gouvernement en mode pré-électoral et qui, au quotidien, réussit à faire reculer sans cesse plus le français sur le territoire qu'il doit administrer (en essayant de sauver la face puisqu'il lui faut continuer à être élu pour terminer le travail ...) .
    Une langue, et la française puisque c'est d'elle qu'il est question ici,
    n'existe que si les petits et les humbles la portent comme une obligation affective pour exprimer ce qu'ils sont . A défaut de quoi elle ne fait que pérécliter jusqu'à en arriver à n'être que folklorique . Ne donnant plus alors à ses amoureux que l'apparence d'une vivacité qui rend véritablement service à ses adversaires .
    Je sais bien que l'Organisation pour la Francophonie ne peut pas prendre de position politique et que s'il fallait que cela arrive, ce serait sans doute au prix d'une perte sèche en matière de financement . Tout comme je conçois sans rechigner que cet organisme international cherche à poursuivre sa mission de manière plus encourageante que répressive auprès des gouvernements du monde .
    Mais cette orientation d'actions me semble devoir s'arrêter à la porte de la complaisance envers un gouvernement et des individus qui excellent comme personne avant eux à détruire ce qu'il sont chargés de protéger ...
    (suite et fin plus bas)

  • Yves Côté - Abonné 30 juin 2012 04 h 08

    Et pourtant ...suite et fin

    Une langue c'est bien plus que des mots, c'est une pensée particulière . Et longtemps avant qu'on puisse observer son dernier mot disparaître d'un territoire donné, c'est cette pensée elle-même toute entière qui s'effondre .
    Et si rien d'autre n'est fait pour le français au Québec que ce que fait ce gouvernement, sans parler du français dans le reste du Canada avec le gouvernement Harper, à court terme, j'en ai la conviction, ses bases en seront définitivement sapées . Ce qui ne se reconstruira plus ensuite ...
    Merci à celles et ceux qui auront eu la patience de me lire !

    • Jean Boucher - Inscrit 30 juin 2012 12 h 39

      Ça en valait la peine.

      Plusieurs éminents visiteurs, si ça les intéressent vraiment, entre deux cocktails payés comme tout le reste par les gentils contribuables québécois de classe moyenne, majoritairement écoeuré du QLP/PLQ, pourront lire vos commentaires.

  • Raymond MELKI - Inscrit 30 juin 2012 05 h 20

    Francophonie

    L'état d'Israél est un état ou une très grande partie de la population parle Français, et parce que le Liban menace de se retirer de l'organisation, on n' accepte pas Israél dans la francophonie. Il faut avouer que c'est vraiment dommage de mêler la politique a ce qui devrait être un lien parmi les peuples.