Par-delà le mythe des «révolutions Facebook»

La blogeuse tunisienne Lina ben-Mhenni<br />
Photo: Agence Reuters Zoubeir Souissi La blogeuse tunisienne Lina ben-Mhenni

Les médias occidentaux ont-ils exagéré l'importance des nouvelles technologies pendant les événements du printemps arabe, en 2010 et 2011, par exemple en présentant ces révoltes comme de véritables «révolutions Facebook»? C'est ce que croient les intervenants qui ont pris part à un débat sur la question jeudi soir, dans le cadre du colloque «Le printemps arabe, un an après», organisé par la Chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

«Ce ne sont pas les blogueurs qui ont fait les révolutions, même s'ils y ont évidemment participé. De même, la mobilisation ne s'est pas faite seulement par Facebook. C'est d'abord le porte-à-porte qui a permis de mobiliser la population», a déclaré d'entrée de jeu l'un des «blogueurs-vedettes» du printemps arabe, Joseph Daher (cafethawra.blogspot.com), qui participait au débat par visioconférence depuis Gaza.

Journaliste à Radio-Canada et observateur des médias sociaux, Philippe Marcoux croit lui aussi que les grands médias ont fait une erreur en parlant de «révolutions Facebook». «Ils n'ont pas été capables de résister à quelque chose d'aussi "sexy" [...], explique-t-il. On s'est trompé.»

Mécanismes amplificateurs

On ne fait pas une révolution en cliquant sur le bouton «J'aime» d'une page Facebook, disait le journaliste du New Yorker Malcolm Gladwell. Sans doute. Mais il n'en demeure pas moins que les médias sociaux ont joué un rôle important pendant les révoltes de l'an dernier. Ils ont notamment agi comme «mécanismes amplificateurs», en fournissant une «source presque intarissable d'informations» qui, bien souvent, finissaient par remonter jusque dans les grands médias, a rappelé le professeur d'informatique Guy Bégin, de l'UQAM.

D'autres considèrent que ces plateformes d'échange ont même permis aux sociétés arabes de se doter d'un nouvel «espace public transnational», dans lequel se constitue désormais une opinion publique capable de faire pression sur les gouvernements. C'est ce qu'a avancé le directeur adjoint de l'Observatoire sur le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, Julien Saada, qui estime que les médias sociaux ont aussi contribué à la politisation des populations arabes et facilité leur mobilisation, tout en permettant aux manifestants d'atteindre une audience internationale.

«Le principal impact des médias sociaux, c'est qu'ils permettent aux gens d'apprendre qu'ils ne sont pas les seuls à penser ce qu'ils pensent, ajoute Philippe Marcoux. Ils ont donc une fonction qui consiste à donner confiance aux gens, à les convaincre de descendre dans la rue pour faire la "vraie" révolution.»

Dans un contexte révolutionnaire, les blogueurs avaient aussi un avantage notable par rapport aux médias traditionnels, selon Joseph Daher: ils étaient en contact direct et permanent avec la réalité du terrain et des luttes, avec les gens et leur vécu. Bien que leur influence réelle soit difficile à mesurer, ces cyberactivistes deviennent aujourd'hui des acteurs importants dans les sociétés arabes. Et un an après la chute de Hosni Moubarak, leur travail demeure plus que pertinent, croit Joseph Daher. «Les révolutions arabes ne sont pas achevées. [...] Et les blogueurs doivent défier les grands médias, qui servent souvent des intérêts politiques. Leur rôle est de remettre en question le discours officiel et d'offrir une autre vision de la réalité sociale et des luttes populaires.»
3 commentaires
  • Nasboum - Abonné 18 février 2012 07 h 48

    Osé

    Allez dire ça à M. Bouzizi que c'est Facebook qui a fait le printemps arabe. Il se retournerait dans sa tombe.

  • Jacques Morissette - Abonné 19 février 2012 12 h 41

    Les réseaux sociaux.

    Au fond, Facebook a peut-être permis à ceux qui frappaient aux portes des gens, de faire comprenaient un peu mieux ce dont il était question sur les raisons qui les motivaient à venir les voir.

  • Sanzalure - Inscrit 19 février 2012 13 h 27

    Vision à court terme

    Quand Marshall McLuhan s'évertuait à expliquer la différence entre les médias «chauds» et les médias «froid», il parlait déjà de Facebook. Il avait prévu que les nouveaux médias changeraient notre façon de voir, notre rapport au monde.

    Cette transition est à peine amorcée et se poursuivra encore pendant plusieurs générations. Les gens qui se prononcent déjà sur le rôle des médias sociaux ne peuvent être que des charlatans car ça ne fait que commencer et il nous reste encore un long cheminement à faire avant d'atteindre la vitesse de croisière.

    Dans 10 ans, les personnes qui minimisent le rôle des outils de communication dans ce qui se passe maintenant vont avoir l'air fou.

    Imaginez dans 100 ans !

    Serge Grenier