Vingt ans de droits souvent bafoués

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

Dérivé du latin infans, enfant signifie celui qui ne parle pas et à qui on ne demande pas son avis, une conception millénaire qui a radicalement changé au cours du siècle dernier. Vingt ans jour pour jour après l'adoption de la Convention relative aux droits de l'enfant, impossible de ne pas relever le chemin parcouru par ceux à qui on a non seulement donné la parole, mais le statut d'être humain à part entière.

Tous les pays, à l'exception notable des États-Unis et de la Somalie, ont ratifié la Convention relative aux droits de l'enfant dans un élan quasi unanime pour protéger les droits des plus vulnérables. Un texte fondamental, qui vise large et juste selon les observateurs, mais dont les résonances peinent à s'ancrer dans le quotidien des familles, surtout les plus démunies. Pas un point du globe n'y échappe, même le «plus meilleur pays du monde» où les enfants-rois côtoient autant de jeunes en grande détresse.

«Bien sûr, le petit Canadien va très bien quand on le compare à d'autres enfants dans le monde. Ça paraît tellement évident quand on pense aux enfants du Congo-Kinshasa, où une fille sur deux a été violée ou harcelée sexuellement», raconte Nadja Pollaert, directrice générale du Bureau international des droits des enfants, établi à Montréal. Et pourtant, enfance rime aussi parfois avec violence, pauvreté et judiciarisation grandissante au Canada.

Ici, un enfant sur neuf vit sous le seuil de la pauvreté, un ratio équivalant à celui d'il y a vingt ans, alors que les politiciens promettaient candidement — toutes allégeances confondues — d'éliminer la pauvreté infantile d'ici l'an 2000.

Dans les réserves indiennes, c'est un enfant sur quatre qui grandit dans l'indigence. Entassés dans des maisons souvent insalubres et surchargées, ces jeunes sont aussi plus souvent qu'à leur tour l'objet de violences et de sévices de toutes sortes.

«Il faut arrêter de se fermer les yeux, nous avons ici, au sein du Canada, un pays du tiers monde chez nos Premières Nations», dénonce Nigel Fisher, président et chef de la direction d'UNICEF Canada. Le Canada compte également 120 000 enfants dans ses systèmes de justice et de protection, «un nombre anormalement élevé pour un pays industrialisé», rappelle M. Fisher.

Des disparités sont aussi notées entre les provinces sur le plan légal. Par exemple, l'âge maximum pour être admissible à la protection varie de 16 à 19 ans. «Un de nos défis serait d'éliminer ces disparités pour adopter l'âge indiqué dans la Convention, soit moins de 18 ans.»

Comme dans le reste de l'Occident, l'obsession grandissante pour la sécurité a aussi sensiblement changé le regard que la société porte sur sa jeunesse, ajoute Nadja Pollaert. «On dit qu'ils sont mal habillés, qu'ils traînent devant les métros, qu'ils bardassent le monde. Toute cette peur entraîne un resserrement des lois.» La volonté du gouvernement Harper de durcir la loi sur les jeunes contrevenants par divers moyens en est d'ailleurs l'exemple le plus flagrant.

Malgré le chemin parcouru, il reste donc beaucoup à faire pour que les beaux principes de la Convention deviennent réalité chez nous. «On se dit qu'on a réglé la question avec notre loi sur la protection de la jeunesse, mais c'est une loi d'exception, rappelle Mme Pollaert. Elle n'examine pas la réforme scolaire, l'organisation des services de garde, les droits de garde et quantité d'autres éléments qui ont un impact direct sur la vie des enfants.»

Comme Nigel Fisher, Nadja Pollaert réclame donc la création d'un commissariat national de l'enfant, dont la première tâche serait de repasser chacune des lois au crible afin de voir si on a bien considéré le meilleur intérêt de l'enfant comme le prescrit la Convention. Car ce texte — organisé autour de quatre principes fondamentaux: la non-discrimination de l'enfant, son intérêt supérieur, sa participation et son développement, et sa survie — vise toujours dans le mille deux décennies plus tard.

Sous sa gouverne, la condition de l'enfant dans le monde a d'ailleurs radicalement progressé. À son adoption, en novembre 1989, le nombre de décès chez les enfants de moins de cinq ans était de 93 pour mille naissances. Aujourd'hui, ce ratio a chuté à 65 pour mille. «C'est mieux, beaucoup mieux, mais ça veut aussi dire qu'il y a encore plus de 8,8 millions d'enfants qui vont mourir avant l'âge de cinq ans de causes évitables: diarrhées, pneumonies, malaria, paludisme», tempère M. Fisher.

La pauvreté est aussi encore fortement ancrée. Le Fonds des Nations unies pour l'enfance (UNICEF) évalue à 150 millions le nombre d'enfants qui vivent dans la rue et à 1 milliard ceux qui vivent dans le plus grand dénuement. Jusqu'à 1,5 milliard d'enfants subissent des violences familiales ou étatiques. Sans oublier le spectre de la pédophilie, qui a connu un bond effarant avec l'arrivée du cyberespace et le développement du tourisme sexuel.

L'accès à l'école s'est heureusement grandement amélioré en 20 ans. Les enfants sont maintenant 84 % à aller à l'école primaire. «Autour du monde, on peut aussi voir de plus en plus de lois destinées à protéger l'enfant dans les conflits armés, rappelle le président d'UNICEF Canada. On cherche aussi à sanctionner la violence faite aux enfants, la traite illicite, ou le travail illégal.»

Mais la plus grave crise financière de ces dernières années et la récession mondiale font craindre une aggravation de la pauvreté à l'UNICEF, qui publiait hier un rapport spécial pour souligner l'anniversaire de la Convention. «La corrélation grandissante entre luttes civiles et changement de climat est aussi de mauvais augure pour les droits de l'enfant», dénoncent ses analystes.

Pour tous ces maux, la Convention demeure un outil incontournable, croit Nadja Pollaert, dont le bureau a publié, à La courte échelle, Connaître les droits de l'enfant, un excellent ouvrage de synthèse destiné au public québécois. Aux hommes et aux femmes de bonne volonté de se l'approprier, invite-t-elle. «Au final, la Convention stipule des droits, mais c'est un texte complètement mort et inintéressant si ce ne sont pas les êtres humains qui l'animent.»

2 commentaires
  • Michel Chayer - Inscrit 20 novembre 2009 09 h 47

    Sous nos latitudes

    «Est-ce que quelqu'un a déjà demandé à un enfant ce qu'il aimerait ? Il faudrait qu'on écoute les enfants» -Nadia Pollaert.

    Oublions les sordides conditions des pauvres enfants du tiers-monde, et songeons un instant à notre progéniture.

    Parce que, pour les avoir écoutés, nous avons ma blonde et moi entendu leur moindre désir qui sont au fil du temps devenus autant d’exigences… pour n’être plus que pénibles récriminations rendues à l’adolescence.

    Contrairement au pédagogue que vous citez, rien n’est plus facile que d’écouter les enfants, et ce faisant d’acheter la paix en comblant leurs désirs…

    Par contre, ce qui est difficile c’est de leur tenir tête et de savoir leur dire non, et ce pour leur plus grand bien. Ce qui les empêchera d’être désarçonnés quand durant l’adolescence ils devront faire leur deuil de la paire de lunettes griffées, du manteau de fourrure, du cheval, du quatre-roues, du 50 $ pour le cinéma et le McDo, alouette !


    Cordialement,

    Michel Chayer

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 20 novembre 2009 23 h 21

    À Mme Rioux-soucis

    C'est incroyable comme ça semble laisser les lecteurs indifférents...

    Mais je tiens à vous féliciter Madame pour votre excellent article, car les droits des enfants sont rarement abordés dans leur ensemble.

    Je veux toutefois à approfondir deux éléments de ces droits, étroitement liés, soit le droit au respect de l'intérêt supérieur de l'enfant, et de son développement, les deux incluant bien sûr l'éducation. Mais voilà, quelle éducation? Dans ladite charte, il est très clair que l'embrigadement religieux enfreint ces droits. Cela vise les sectes (où souvent les enfants, plus généralement les filles, sont victimes d'abus sexuels en tous genres) mais aussi certains pays, et leur diaspora. Il est d'ailleurs frappant de voir à quel point l'embrigadement des garçons de franges extrémistes juives et musulmanes sont éduqués de la même façon, passant leur enfance à se branler sur une chaise, apprenant par coeur qui la thora, qui le coran, ce qui vise à en faire des rabbins ou des imams mais non des citoyens libres. Et que dire du boudhisme où les garçons sont arrachés à leur famille, et coupé du monde réel?

    Au Canada, pays sous l'autorité virtuelle de la royauté brittannique mais aussi d'une divinité, on voit bien que les droits religieux ont l'avantage sur les droits des enfants, et il n'en va malheureusement pas autrement au Québec. Mais peut-être qu'on en aura enfin le coeur net dans les années qui viennent, puisqu'il semble que dans l'ouest canadien, les autorités judiciaires se soient enfin décidé à contester la bigamie qui règne dans une secte, mormone je crois, depuis des décennies. Toutefois, même une victoire serait partielle, car pour les autorités politiques, il y a une différence entre des sectes très minoritaires et ce qu'on appelle les grandes religions, différence... surtout électorale?

    Cordialement,
    Céline A. Massicotte
    Retraitée
    Montréal