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Voyage dans une autre époque

Isabelle Paré   7 mars 2009  Voyage
Un mince mur de soji nous sépare du grand bassin où s'ébattent les carpes gloutonnes qui nous seront servies demain au petit-déjeuner. Dans la chambre, des photos patinées de l'empereur Hirohito et un bouddha camouflé par deux portes laquées veillent sur notre sommeil. Au petit matin, le gong sonne le réveil du hameau d'Ainokura, un village de 150 âmes perché à flanc de montagne, où le temps a suspendu son vol.

Ainokura — À seulement quatre heures et demie de train et d'autocar de la trépidante Tokyo, la modernité semble s'être arrêtée net au pied de la chaîne de montagnes Shubu, que seule la rivière Sho a réussi à en percer l'impénétrable barrière. Ici, l'électricité a fait son apparition à la fin des années 60 et jusqu'au début du siècle, il fallait emprunter des sentiers de montagne pour relier les régions isolées de Gokayama et Shirakawa-gô.

C'est à la tombée du jour, après avoir été ballottés pendant plusieurs heures dans un tape-cul tout à fait rétro, qu'Ainokura se dévoile à nos yeux, au sortir d'une route en lacets parsemée de tunnels. Au soleil couchant, les toits pentus de maisons de chaume à l'architecture unique, issues d'un autre âge, se découpent dans le ciel de braise. Des rizières en terrasse embrassent ces vastes chaumières, appelées Gasshô-zukuri, où l'on pratiquait il y a 30 ans encore la culture des vers à soie dans les greniers.

Pénétrer le minuscule hameau d'Aikonura, c'est comme suivre les traces d'Hervé Joncourt, ce personnage du poétique roman Soie d'Alessandro Baricco, parti du Midi de la France en 1860 pour gagner le Japon dans l'espoir d'en ramener de précieux vers à soie. Les paysans au visage de cuir que nous croisons, portant chapeaux de paille et geta (sandales de bois), semblent eux aussi échappés du plus récent film de François Girard, tiré du même roman. À vitesse grand V, ce télescopage temporel se poursuit quand nous franchissons la porte du Goyomon, l'auberge familiale où nous passerons les trois prochains jours.

Yukiko, la propriétaire de cette maison ancestrale convertie en petit Minshuku — version japonaise du gîte chez l'habitant —, nous attend déjà. Nous abandonnons plus que nos chaussures et notre fatigue à l'entrée, comme l'impose la coutume. Sans le savoir, nous traversons le mur du temps et laissons sur le pas de la porte la majorité de nos repères d'urbains du troisième millénaire.

De simples sojis, ces portes coulissantes faites de bois et de papier de riz, séparent notre chambre de l'extérieur et du salon, où se prélasse toute la maisonnée le soir venu. Difficile d'imaginer que la vie suive son cours dans ces chaumières de paille ensevelies sous quatre mètres de neige en hiver.

Mais les raquettes nipponnes de paille et de jonc accrochées aux murs nous rappellent, en plein mois d'août, que nous sommes bel et bien au pays de la neige.

Sur le tatami nous dormons, la tête posée sur un oreiller en graines de sarrazin; sur le tatami nous mangeons. Au menu, poissons grillés et en sashimi, racines de montagnes, nouilles soba et tofu frais, confectionnés matin et soir par Yukiko. Auparavant, nous avons fait trempette dans le o furo, le bain familial si chaud que les enfants le surnomment «la marmite», puis enfilé le yukata (kimono de coton). Quelques hôtes nippons ont investi les chambres du grenier où grouillaient autrefois les vers à soie.

Ce soir-là, la seule note de modernité est l'écran géant de télé qui recrache en direct, dans le salon ancestral, les performances des athlètes olympiques à Pékin. «Nippon!», s'exclament les Japonais à chaque exploit d'un des leurs.

La petite Ahité s'épivarde à quatre pattes entre les bols de riz éparpillés sur le tatami du salon. Triomphale, Yukiko s'amène avec un melon d'eau pour dessert, dans cette région où la forêt et la montagne grugent 96 % du territoire. À Tokyo, il faut allonger jusqu'à 60 $ pour un melon d'eau de qualité.

Sauvés des eaux

C'est une sorte d'Hervé Joncourt qui a sauvé de la disparition les trois derniers villages du Japon où subsistent aujourd'hui les gasshô-zukuri, ces quelque 160 maisons uniques réunies dans trois villages classés depuis 1995 au patrimoine mondial de l'UNESCO.

À la fin des années 30, Dieu sait comment, l'architecte allemand Bruno Taut a découvert ces villages perdus à l'occasion d'un voyage destiné à documenter l'architecture japonaise. Il s'est passionné pour ces chaumières à la charpente inusitée, capables de résister au poids de la neige, déployant deux à trois étages sous les combles. L'air chaud qui montait du foyer central jusqu'au grenier en a fait un lieu idéal pour la culture des vers à soie, la production de poudre à canon et de papier de riz, autant de sources essentielles de subsistance pour survivre aux longs mois d'hiver.

Mais dans les années 60, les projets de barrage sur la rivière Sho ont tôt fait d'engloutir ce qui restait de ce monde resté presque inchangé depuis l'époque d'Edo (1600). Des centaines de village qui tapissaient la vallée, seuls trois ont été rescapés. Des villageois et leurs maisons ont été déplacés pour créer, un peu plus loin, Ogimachi, un village reconstruit de toutes pièces qui abrite aujourd'hui le site de conservation de Shirakawa-gô.

Seuls Ainokura et Suginami (un autre minuscule hameau de 40 âmes situé à une heure d'Ogimachi) ont été épargnés des eaux et s'élèvent aujourd'hui dans la vallée comme des revenants d'un autre siècle. Hormis quelques rares poteaux électriques et les bus de touristes qui ronronnent à l'entrée du village, la vie a poursuivi son cours comme jadis. Les vers à soie en moins.

Prière pour un temps révolu

Gassho-zukuri signifie «les mains jointes en prière», allusion directe aux pentes abruptes des toits qui se joignent au faîte. Si le Japon est souvent considéré comme le temple de la consommation, à Ainokura il y a peu à acheter, si ce n'est les quelques tubercules laissés par les habitants devant leurs portes, avec un écriteau pour les prix. Le client y laisse son dû, qui y restera sagement jusqu'à ce que le propriétaire revienne au bercail en fin de journée. Ainsi va la vie à Ainokura.

Les pieds ballants au-dessus de l'étang aux carpes, il n'y a que le temps à goûter et la prière silencieuse de ces toits réunis. Que le bruit de l'eau dans les rizières. Des cèdres géants qui craquent au vent. Ah oui, tiens, le soir venu, on entend cette litanie qu'un vieux couple répète tous les jours en frappant deux bâtons de bois.

Mais ce que nous prenions pour un antique rite bouddhiste n'est en fait que l'appel des bénévoles qui, dans chaque village de ce pays marqué par les tremblements de terre, invitent les habitants à éteindre le gaz pour la nuit!

Comme quoi, dans ce pays hors du temps, tout devient poésie.

En vrac

-Classés par l'UNESCO, les hameaux Ogimachi, Suginami et Ainokura sont situés au centre du Japon, à environ quatre heures par train express depuis Tokyo, via Nagoya, puis à une heure quarante par bus express de Takayama. Ainokura est le moins fréquenté et le plus éloigné des trois.

-Shiragawa-go Heritage Museum, Gasshô-zukuri Minka-en. À Ogimachi, ce site extérieur rassemble une vingtaine de maisons qui peuvent être visitées. Tous les outils traditionnels liés à la construction des maisons et à la sériciculture y sont exposés, y compris quelques cocons et vers à soie qui se tortillent sur les feuilles de mûrier. minkaen@shiragawa-go.org.

-Pour loger chez l'habitant: Office de tourisme d'Ogimachi, ou www.shirakawa-gô.org.

-Pour prendre un bain japonais: Shirakaya-gô no Yu (Ogimachi) ou Shiramisu-no Yu (Hirase onsen)

-Fête de Shirakawa-gô: les 14 et 15 octobre, les paysans entonnent rites et chants traditionnels liés aux récoltes. Le saké coule à flot!

-Pour lire davantage sur les villages: http://whc.unesco.org/fr/list/734.

-L'été, le thermomètre grimpe souvent à 35 degrés. Le printemps et l'automne sont les saisons de choix pour visiter cette région.

-Aucun vaccin n'est exigé.

-Le train est le mode de transport le plus économique. Il faut acheter au Canada, avant le départ, une passe de train par l'entremise de l'Office national du tourisme du Japon. http://www.jnto.go.jp/canada/french/aboutjnto.html.

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Le Devoir

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Ce reportage a été réalisé avec l'aide de l'Office national de tourisme du Japon.






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