Mexique - Premier cactus à droite
À Los Cabos. — Lio Kiefer
On a l'habitude de coller au Mexique l'étiquette de destination frappée du sceau des plages touristiques avec, pour certaines, quelques silhouettes mayas en guise de pirouette mercantile. Pourtant, il y a plusieurs Mexique... avec des poussières et des étoiles en Basse Californie et San Luis Potosi.
Une langue de terre qui se veut une excroissance de la Californie américaine... Il faut peut-être commencer par le plus difficile, du côté de Tijuana, tout au nord: une ville laide, habitée et transitée par des milliers de Mexicains qui rêvent de passer au nord. Est-ce là que la célèbre boutade mexicaine «Trop loin de Dieu et trop près des Américains» revêt tout son sens? C'est également l'endroit au monde où l'on trouve sans doute le plus de dentistes au kilomètre carré! Ce sont des spécialistes de la canine yankee qui s'y sont installés pour fuir la fiscalité d'en haut et qui reçoivent leurs concitoyens pour moult traitements de canal à bon marché.
Pour descendre le long de la côte au départ de Tijuana, c'est simple, il n'y a qu'une seule route, immense, qui s'enfonce dans le désert entre deux mers. Car c'est aussi la particularité de l'endroit. À l'ouest, le Pacifique, à l'est, la mer de Cortès. Ces deux nappes d'eau salée viennent se rejoindre à l'extrême pointe sud, du côté de Cabo San Lucas et de San José del Cabo.
Avant d'atteindre ce panaché à saveur aquatique, il faut s'arrêter dans le désert empli de cactées de toutes sortes. C'est la forme lyrique des lieux. Comme si le créateur de l'endroit avait décidé de planter des milliers de pelotes d'épines pour que les mortels que nous sommes ne puissent vraiment s'y installer. Seuls les sables de bord de mer et quelques villages ont réussi à se frayer un passage à travers les oursins des champs.
Les villages s'éparpillent sur la route comme des nowhere percés par le soleil. On y trouve une ancienne mission où quelques dominicains centenaires tiennent plus du bagnard que de l'homme de foi. On y fait pousser des légumes et un existentialisme basané. L'horloge s'est arrêtée depuis longtemps à l'heure de jadis et il ne reste plus qu'une aiguille qui se frotte à la demi-heure. Les rues sont presque vides.
Seuls quelques ballots de foin se disputent le sens giratoire du zocalo avec, comme témoin, un chien jaune efflanqué qui halète comme un phtisique grabataire. L'église sert de lieu quotidien de rencontre. Les belles arrivent plus tard dans la journée. Les aïeules y font jasette depuis les premières heures. Quelques balcons en fer forgé surgissent des ocres des maisons. Un pot de fleurs dérisoire résiste encore aux vents chauds. Là, les fleurs sont rares.
Nous sommes à Todos Santos. Presque rien... Une enseigne de Coca-Cola, une librairie, des boutiques de souvenirs décadents et un restaurant à gastronomie variable. Complètement surréaliste. Derrière la rue principale, qui a vu un jour défiler Pancho Villa, se meurent des chemins en terre battue qui viennent s'effacer dans le désert. Des centaines de touristes défilent pourtant pour visiter le très mythique Hotel California que le groupe The Eagles a estampillé pour l'éternité.
Il ne reste pas grand-chose de l'hôtel d'avant et c'est aujourd'hui un lieu d'hébergement kitsch and chic, sorte d'hôtel-boutique où les propriétaires, issus de Calgary, sont très amis avec les pauvres (ceux qui travaillent pour eux) et avec les riches (ceux qui achètent leurs prestations et leurs bijoux). Cet immeuble n'a jamais vu l'ombre d'un membre d'Eagles séjourner là et le titre de la chanson est, paraît-il, un pur hasard... sauf qu'il y a des fantômes qui rôdent la nuit.
Au-dessus du clocher, un condor se paie des doubles boucles piquées. Il a repéré un serpent qui s'allonge près de la sacristie. Tout y est immuable depuis des lustres. Ici, on ne repousse pas le cours du destin. Pourtant, de nombreux touristes venus de Californie détraquent le mouvement quotidien des peones. Ils y descendent pour surfer encore plus fort, pour pêcher encore plus gros, pour regarder de près les étoiles. Des surfeurs qui ont le physique de l'emploi: corps de titan, bronzage d'Apollon, dents blanches et cheveux blonds cendrés.
Mais ce n'est qu'un mauvais côté touristique de Cabo San Lucas et de San José del Cabo, avec son armada d'hôtels qui font dans le luxe débordant, le poupounage en bord de crique ou le séjour de pêche gargantuesque. Ailleurs, le touriste est plus près de la nature, des cactus et de la mer.
La réunion des eaux se fait sur la plage des amoureux, extrême limite de la pointe. Un côté envoie des baisers version Pacifique tandis que, de l'autre côté d'un simili-rocher Percé, le bord ensablé s'extasie devant Cortès. C'est le rendez-vous des familles, des amoureux en devenir et des lions de mer en état de compassion poilue. Le jour où j'ai fréquenté la plage des amoureux, j'ai été autant fasciné par les lèvres autochtones s'enroulant autour des étoiles de mer que par la ténacité des lions de mer à s'embrasser malgré le roulis des vagues sur les rochers.
Il y a, sur le côté Pacifique, plus au nord, une baie du nom de Magdelena. C'est le dortoir des dauphins, des lions de mer et des volatiles palmés de toutes sortes. Des courses en chaloupe où l'on se fraie un chemin à travers des emplumés de la meilleure espèce. Au milieu de l'eau, trois rochers sont devenus le lupanar des lions de mer. Un coup de queue, de moustache, l'amour est ici franchement waterproof.
Les guides et les pêcheurs du coin collectionnent crabes et poissons, filets à moitié troués et haleine de guacamole arrosée à la bière. Pedro n'a plus que trois ou quatre dents dans la bouche et une barbe de quelques semaines. Ses ongles sont encore pleins d'écailles de bonito de la veille. Ses yeux embués de vapeurs éthyliques scrutent le ciel... «Ce soir, tu pourras dormir avec les étoiles», me dit-il dans un espagnol épineux. Quand nous sommes retournés sur la terre ferme, son épouse l'attendait avec ses six enfants. Dans ses yeux, j'ai cru voir des étoiles.
Cette nuit-là, je me suis allongé sur le sable d'une plage chaque jour violée par des vagues qui font s'exciter les surfeurs. Cette nuit-là, les étoiles étaient au rendez-vous... Comme nulle part ailleurs. Le ciel craquait. Les étoiles filaient et défilaient. Il y en a une qui est venue se noyer en face de moi.
San Luis Potosi
Entre la ville de Mexico où planent les âmes de Diego Riviera et de Frida Kahlo et la ville de Monterrey où l'on s'attend à voir apparaître la silhouette de Zorro, on s'engage dans des hauteurs et sur des routes incertaines. Les panneaux indicateurs sont quelquefois tournés vers le ciel ou vers le sol pour cause de grands vents ou de mains citoyennes. Ici, les hommes et les éléments ne se sont jamais trop donné de peine pour accueillir les touristes. Aujourd'hui, les « locaux » disent : s'ils veulent venir, qu'ils viennent. Hier, ils disaient que s'ils voulaient venir, il fallait qu'ils prennent les armes.
On est ici dans le Mexique des authenticités passées... L'aéroport de San Luis Potosi est pourtant presque neuf mais c'est sur un champ de bataille qu'il a été construit. Une grande bâtisse, avec une grande piste : rien de plus. La ville est agréable dans son centre, avec un zocalo où les hommes ont serti leurs chapeaux de cow-boy et refont la vie locale à coups de mémérages bien sentis. Les femmes sont aux cuisines ou servent dans les boutiques. Spécialités de pains et de biscuits. Les enfants essaient d'aller à l'école.
Trois ou quatre cathédrales et un marché pour touristes, là où des Indiennes vendent ce qu'il leur reste d'argent, de fausses perles et d'or plaqué. Les principaux hôtels se trouvent en périphérie. Les affaires se font quotidiennement au niveau des micro-industries qui foisonnent partout.
San Luis Potosi donne le ton. On s'y promène mais on ne s'y arrête pas. Sauf au Musée des masques ou au Musée régional, qui nous apprend le passé minier de la région.
Il faudra alors filer jusqu'à Real de Catorce, qui, comme son nom ne l'indique pas, a été un village fantôme pendant de nombreuses années. À près de 3000 mètres d'altitude, on ne peut le rejoindre que par un tunnel de plus de trois kilomètres qui suinte abondamment. Et on arrive dans le centre, avec des escarpements à n'en plus finir, des maisons et des trottoirs défoncés et des enfants qui font des courses de mules. C'est une scène de poussière. Hollywood en a fait son décor principal pour le film Le Mexicain, où Julia Roberts et Brad Pitt ont essayé de copiner avec le voisinage. C'est que Real de Catorce a été, au début du XVIIIe siècle, l'eldorado des chercheurs d'argent. Il y avait des hôtels particuliers, des maisons de grande bourgeoisie nouvelle, un théâtre.
Et en 1900, tout a périclité, le cours de l'argent comme la stabilité politique. On est passé de 20 000 à un millier d'habitants. Les mines ont fermé et ont été désertées. Jusque dans les années 70, le village était fantôme. Seuls quelques hippies bien intentionnés sont venus rechercher la terre sacrée des Indiens huicholes et surtout le peyotl, hallucinogène local qui donne à l'homme et à son amazone l'impression de se rapprocher des dieux tout en ayant des activités sexuelles hors du commun.
Aujourd'hui, la ville sert de tremplin touristique avec des guides qui vous font la tournée des mines éventrées à dos de mules déjantées ou de 4X4 caractériels. On passe devant une stèle de béton qui n'a rien à voir avec le décor ambiant. Les habitants vous diront que c'est Julia Roberts qui a fait construire cette horreur pour pouvoir se poser tous les jours en hélico sur le lieu de tournage et ainsi éviter la poussière.
On dit également que Braddy était super amigo tandis que la Julia était super snobina. Ce qui a fait rester le yankee sympa dans le seul hôtel digne de ce nom au village, la Meson de la Abundancia... assez surréaliste dans un lieu où il n'y a rien, à part pour les amoureux des décors lyriques et des combats de coqs chaque dimanche dans l'ancien théâtre à la grecque. Quelques boutiques de souvenirs font dans le grigri de circonstance et de jolis bijoux en argent.
Et pour finir dans le surréalisme forestier, on poussera jusqu'à Xilitla, où se trouve Las Posas, le jardin d'éden d'Edward James, un milliardaire britannique, bâtard royal et copain de Dalí, Picasso et autres artistes pas trop anonymes. Un jour qu'il passait dans le coin, il acheta le village et les terres autour et se fit construire dans cette jungle inhospitalière une maison aux grandes ouvertures avec des décors de plantes géantes, des sources revigorantes et des signes que lui seul comprenait. Il disait que cet art est un art à finir, c'est-à-dire que les mousses devront un jour tout recouvrir, que les séismes détruiront la maison et les jardins de rêve. Et qu'il ne faudra jamais rebâtir.
Aujourd'hui, le fils du charpentier qui fut l'ami de Sir Edward James et le confectionneur du lieu en a hérité. On peut dormir dans des chambres bancales perchées dans les arbres ou en faire la visite guidée en espagnol et en anglais. Il y a une petite maison qui m'a fait hurler de rire... pour son nom, «la maison de deux étages qui aurait pu en avoir trois». Et on l'imagine bien avec trois étages. Il y a des mains de pierre plantées dans les plantes et dressées vers le ciel et des cages pour les ours, les boas, les panthères et... les femmes infidèles. À visiter à jeun.
En vrac
- Basse Californie et Los Cabos : www.discoverbajacalifornia.com, www.loscabosguide.com/loscabostourism.htm.
- Deux restos à Los Cabos : le Diamiana, dans un décor XVIIIe siècle, et le Mi Casa pour le poisson et les fruits de mer.
- Pour qui le veulent vraiment, le Las Ventanas al Pariso défile sa suite avec piscine privée et vue sur la mer à 2700 $US la nuit, sans les taxes, qui ne sont que de 10 %. Cela donne une idée d'hôtels qui flirtent allégrement avec les 800 $US, comme le Marquis, avec le droit d'avoir une vue très prenable sur la Grande Bleue et les baleines venant batifoler au moment de fermer l'oeil.
- Un conseil pour toutes les excursions qui proposent d'aller voir les baleines jouer avec leurs baleineaux, de décembre à avril : arriver le plus tôt possible. Après 13h, le cétacé devient caractériel et n'exécute qu'une double boucle piquée selon ses envies et ses besoins. Si vous restez dans un hôtel en bord de crique, vous avez quotidiennement le même spectacle, et c'est gratuit.
- Un lieu très sympa : le Museo de la Musica dans le village perdu d'El Triunfo, entre La Paz et Cabo San Lucas. Une centaine de pianos avec ou sans queue recueillis dans un édifice colonial. Le conservateur du musée est le maestro Manuel Nicolas Carillo, un homme sans âge, qui, le visage totalement poudré, le sourcil peint à la main droite et la main gauche crispée sur un clavier, vous fait l'espace de le demander l'intégrale de Schumann avec le Clair de lune de Ludwig.
- Région de San Luis Potosi : www.mexperience.com/guide/colonial/sanluispotosi.
- Hôtel Meson de la Abundancia : realdecatorce.tripod.com.
Collaborateur du Devoir
Une langue de terre qui se veut une excroissance de la Californie américaine... Il faut peut-être commencer par le plus difficile, du côté de Tijuana, tout au nord: une ville laide, habitée et transitée par des milliers de Mexicains qui rêvent de passer au nord. Est-ce là que la célèbre boutade mexicaine «Trop loin de Dieu et trop près des Américains» revêt tout son sens? C'est également l'endroit au monde où l'on trouve sans doute le plus de dentistes au kilomètre carré! Ce sont des spécialistes de la canine yankee qui s'y sont installés pour fuir la fiscalité d'en haut et qui reçoivent leurs concitoyens pour moult traitements de canal à bon marché.
Pour descendre le long de la côte au départ de Tijuana, c'est simple, il n'y a qu'une seule route, immense, qui s'enfonce dans le désert entre deux mers. Car c'est aussi la particularité de l'endroit. À l'ouest, le Pacifique, à l'est, la mer de Cortès. Ces deux nappes d'eau salée viennent se rejoindre à l'extrême pointe sud, du côté de Cabo San Lucas et de San José del Cabo.
Avant d'atteindre ce panaché à saveur aquatique, il faut s'arrêter dans le désert empli de cactées de toutes sortes. C'est la forme lyrique des lieux. Comme si le créateur de l'endroit avait décidé de planter des milliers de pelotes d'épines pour que les mortels que nous sommes ne puissent vraiment s'y installer. Seuls les sables de bord de mer et quelques villages ont réussi à se frayer un passage à travers les oursins des champs.
Les villages s'éparpillent sur la route comme des nowhere percés par le soleil. On y trouve une ancienne mission où quelques dominicains centenaires tiennent plus du bagnard que de l'homme de foi. On y fait pousser des légumes et un existentialisme basané. L'horloge s'est arrêtée depuis longtemps à l'heure de jadis et il ne reste plus qu'une aiguille qui se frotte à la demi-heure. Les rues sont presque vides.
Seuls quelques ballots de foin se disputent le sens giratoire du zocalo avec, comme témoin, un chien jaune efflanqué qui halète comme un phtisique grabataire. L'église sert de lieu quotidien de rencontre. Les belles arrivent plus tard dans la journée. Les aïeules y font jasette depuis les premières heures. Quelques balcons en fer forgé surgissent des ocres des maisons. Un pot de fleurs dérisoire résiste encore aux vents chauds. Là, les fleurs sont rares.
Nous sommes à Todos Santos. Presque rien... Une enseigne de Coca-Cola, une librairie, des boutiques de souvenirs décadents et un restaurant à gastronomie variable. Complètement surréaliste. Derrière la rue principale, qui a vu un jour défiler Pancho Villa, se meurent des chemins en terre battue qui viennent s'effacer dans le désert. Des centaines de touristes défilent pourtant pour visiter le très mythique Hotel California que le groupe The Eagles a estampillé pour l'éternité.
Il ne reste pas grand-chose de l'hôtel d'avant et c'est aujourd'hui un lieu d'hébergement kitsch and chic, sorte d'hôtel-boutique où les propriétaires, issus de Calgary, sont très amis avec les pauvres (ceux qui travaillent pour eux) et avec les riches (ceux qui achètent leurs prestations et leurs bijoux). Cet immeuble n'a jamais vu l'ombre d'un membre d'Eagles séjourner là et le titre de la chanson est, paraît-il, un pur hasard... sauf qu'il y a des fantômes qui rôdent la nuit.
Au-dessus du clocher, un condor se paie des doubles boucles piquées. Il a repéré un serpent qui s'allonge près de la sacristie. Tout y est immuable depuis des lustres. Ici, on ne repousse pas le cours du destin. Pourtant, de nombreux touristes venus de Californie détraquent le mouvement quotidien des peones. Ils y descendent pour surfer encore plus fort, pour pêcher encore plus gros, pour regarder de près les étoiles. Des surfeurs qui ont le physique de l'emploi: corps de titan, bronzage d'Apollon, dents blanches et cheveux blonds cendrés.
Mais ce n'est qu'un mauvais côté touristique de Cabo San Lucas et de San José del Cabo, avec son armada d'hôtels qui font dans le luxe débordant, le poupounage en bord de crique ou le séjour de pêche gargantuesque. Ailleurs, le touriste est plus près de la nature, des cactus et de la mer.
La réunion des eaux se fait sur la plage des amoureux, extrême limite de la pointe. Un côté envoie des baisers version Pacifique tandis que, de l'autre côté d'un simili-rocher Percé, le bord ensablé s'extasie devant Cortès. C'est le rendez-vous des familles, des amoureux en devenir et des lions de mer en état de compassion poilue. Le jour où j'ai fréquenté la plage des amoureux, j'ai été autant fasciné par les lèvres autochtones s'enroulant autour des étoiles de mer que par la ténacité des lions de mer à s'embrasser malgré le roulis des vagues sur les rochers.
Il y a, sur le côté Pacifique, plus au nord, une baie du nom de Magdelena. C'est le dortoir des dauphins, des lions de mer et des volatiles palmés de toutes sortes. Des courses en chaloupe où l'on se fraie un chemin à travers des emplumés de la meilleure espèce. Au milieu de l'eau, trois rochers sont devenus le lupanar des lions de mer. Un coup de queue, de moustache, l'amour est ici franchement waterproof.
Les guides et les pêcheurs du coin collectionnent crabes et poissons, filets à moitié troués et haleine de guacamole arrosée à la bière. Pedro n'a plus que trois ou quatre dents dans la bouche et une barbe de quelques semaines. Ses ongles sont encore pleins d'écailles de bonito de la veille. Ses yeux embués de vapeurs éthyliques scrutent le ciel... «Ce soir, tu pourras dormir avec les étoiles», me dit-il dans un espagnol épineux. Quand nous sommes retournés sur la terre ferme, son épouse l'attendait avec ses six enfants. Dans ses yeux, j'ai cru voir des étoiles.
Cette nuit-là, je me suis allongé sur le sable d'une plage chaque jour violée par des vagues qui font s'exciter les surfeurs. Cette nuit-là, les étoiles étaient au rendez-vous... Comme nulle part ailleurs. Le ciel craquait. Les étoiles filaient et défilaient. Il y en a une qui est venue se noyer en face de moi.
San Luis Potosi
Entre la ville de Mexico où planent les âmes de Diego Riviera et de Frida Kahlo et la ville de Monterrey où l'on s'attend à voir apparaître la silhouette de Zorro, on s'engage dans des hauteurs et sur des routes incertaines. Les panneaux indicateurs sont quelquefois tournés vers le ciel ou vers le sol pour cause de grands vents ou de mains citoyennes. Ici, les hommes et les éléments ne se sont jamais trop donné de peine pour accueillir les touristes. Aujourd'hui, les « locaux » disent : s'ils veulent venir, qu'ils viennent. Hier, ils disaient que s'ils voulaient venir, il fallait qu'ils prennent les armes.
On est ici dans le Mexique des authenticités passées... L'aéroport de San Luis Potosi est pourtant presque neuf mais c'est sur un champ de bataille qu'il a été construit. Une grande bâtisse, avec une grande piste : rien de plus. La ville est agréable dans son centre, avec un zocalo où les hommes ont serti leurs chapeaux de cow-boy et refont la vie locale à coups de mémérages bien sentis. Les femmes sont aux cuisines ou servent dans les boutiques. Spécialités de pains et de biscuits. Les enfants essaient d'aller à l'école.
Trois ou quatre cathédrales et un marché pour touristes, là où des Indiennes vendent ce qu'il leur reste d'argent, de fausses perles et d'or plaqué. Les principaux hôtels se trouvent en périphérie. Les affaires se font quotidiennement au niveau des micro-industries qui foisonnent partout.
San Luis Potosi donne le ton. On s'y promène mais on ne s'y arrête pas. Sauf au Musée des masques ou au Musée régional, qui nous apprend le passé minier de la région.
Il faudra alors filer jusqu'à Real de Catorce, qui, comme son nom ne l'indique pas, a été un village fantôme pendant de nombreuses années. À près de 3000 mètres d'altitude, on ne peut le rejoindre que par un tunnel de plus de trois kilomètres qui suinte abondamment. Et on arrive dans le centre, avec des escarpements à n'en plus finir, des maisons et des trottoirs défoncés et des enfants qui font des courses de mules. C'est une scène de poussière. Hollywood en a fait son décor principal pour le film Le Mexicain, où Julia Roberts et Brad Pitt ont essayé de copiner avec le voisinage. C'est que Real de Catorce a été, au début du XVIIIe siècle, l'eldorado des chercheurs d'argent. Il y avait des hôtels particuliers, des maisons de grande bourgeoisie nouvelle, un théâtre.
Et en 1900, tout a périclité, le cours de l'argent comme la stabilité politique. On est passé de 20 000 à un millier d'habitants. Les mines ont fermé et ont été désertées. Jusque dans les années 70, le village était fantôme. Seuls quelques hippies bien intentionnés sont venus rechercher la terre sacrée des Indiens huicholes et surtout le peyotl, hallucinogène local qui donne à l'homme et à son amazone l'impression de se rapprocher des dieux tout en ayant des activités sexuelles hors du commun.
Aujourd'hui, la ville sert de tremplin touristique avec des guides qui vous font la tournée des mines éventrées à dos de mules déjantées ou de 4X4 caractériels. On passe devant une stèle de béton qui n'a rien à voir avec le décor ambiant. Les habitants vous diront que c'est Julia Roberts qui a fait construire cette horreur pour pouvoir se poser tous les jours en hélico sur le lieu de tournage et ainsi éviter la poussière.
On dit également que Braddy était super amigo tandis que la Julia était super snobina. Ce qui a fait rester le yankee sympa dans le seul hôtel digne de ce nom au village, la Meson de la Abundancia... assez surréaliste dans un lieu où il n'y a rien, à part pour les amoureux des décors lyriques et des combats de coqs chaque dimanche dans l'ancien théâtre à la grecque. Quelques boutiques de souvenirs font dans le grigri de circonstance et de jolis bijoux en argent.
Et pour finir dans le surréalisme forestier, on poussera jusqu'à Xilitla, où se trouve Las Posas, le jardin d'éden d'Edward James, un milliardaire britannique, bâtard royal et copain de Dalí, Picasso et autres artistes pas trop anonymes. Un jour qu'il passait dans le coin, il acheta le village et les terres autour et se fit construire dans cette jungle inhospitalière une maison aux grandes ouvertures avec des décors de plantes géantes, des sources revigorantes et des signes que lui seul comprenait. Il disait que cet art est un art à finir, c'est-à-dire que les mousses devront un jour tout recouvrir, que les séismes détruiront la maison et les jardins de rêve. Et qu'il ne faudra jamais rebâtir.
Aujourd'hui, le fils du charpentier qui fut l'ami de Sir Edward James et le confectionneur du lieu en a hérité. On peut dormir dans des chambres bancales perchées dans les arbres ou en faire la visite guidée en espagnol et en anglais. Il y a une petite maison qui m'a fait hurler de rire... pour son nom, «la maison de deux étages qui aurait pu en avoir trois». Et on l'imagine bien avec trois étages. Il y a des mains de pierre plantées dans les plantes et dressées vers le ciel et des cages pour les ours, les boas, les panthères et... les femmes infidèles. À visiter à jeun.
En vrac
- Basse Californie et Los Cabos : www.discoverbajacalifornia.com, www.loscabosguide.com/loscabostourism.htm.
- Deux restos à Los Cabos : le Diamiana, dans un décor XVIIIe siècle, et le Mi Casa pour le poisson et les fruits de mer.
- Pour qui le veulent vraiment, le Las Ventanas al Pariso défile sa suite avec piscine privée et vue sur la mer à 2700 $US la nuit, sans les taxes, qui ne sont que de 10 %. Cela donne une idée d'hôtels qui flirtent allégrement avec les 800 $US, comme le Marquis, avec le droit d'avoir une vue très prenable sur la Grande Bleue et les baleines venant batifoler au moment de fermer l'oeil.
- Un conseil pour toutes les excursions qui proposent d'aller voir les baleines jouer avec leurs baleineaux, de décembre à avril : arriver le plus tôt possible. Après 13h, le cétacé devient caractériel et n'exécute qu'une double boucle piquée selon ses envies et ses besoins. Si vous restez dans un hôtel en bord de crique, vous avez quotidiennement le même spectacle, et c'est gratuit.
- Un lieu très sympa : le Museo de la Musica dans le village perdu d'El Triunfo, entre La Paz et Cabo San Lucas. Une centaine de pianos avec ou sans queue recueillis dans un édifice colonial. Le conservateur du musée est le maestro Manuel Nicolas Carillo, un homme sans âge, qui, le visage totalement poudré, le sourcil peint à la main droite et la main gauche crispée sur un clavier, vous fait l'espace de le demander l'intégrale de Schumann avec le Clair de lune de Ludwig.
- Région de San Luis Potosi : www.mexperience.com/guide/colonial/sanluispotosi.
- Hôtel Meson de la Abundancia : realdecatorce.tripod.com.
Collaborateur du Devoir
Haut de la page

