L'espion qui avinait
L’espion en question. Photo: Jean Aubry
Pas fort, cette enquête relative à l'utilisation de la langue française dans les commerces montréalais. Ou plutôt mal ciblée. Parce que la langue, qu'elle soit de Molière ou coincée entre le palais et les maxillaires, en révèle bien plus sur les individus qu'on ne saurait l'imaginer. Ne reculant devant aucun défi, Le Devoir a fait cette semaine sa petite «enquête de bouche», là où il n'est pas nécessaire de retourner sept fois sa langue dans la bouche de l'autre pour atteindre le plaisir organoleptique.
Pour y parvenir, nul autre que votre humble serviteur déguisé en espion d'un soir derrière son tablier et son tire-bouchon. La cible? Un populaire restaurant «apportez votre vin» situé angle Villeneuve et de Bullion à Montréal et qui, «peoplelissons» un peu, aurait déjà fait pédaler un certain Pierre Foglia dans la semoule, paraît-il.
Le ballet a rapidement démarré vers 19h. D'abord deux groupes, dont l'un anglophone, d'une belle jeunesse saine et pétante de santé, truffé de jolies filles qui, si elles me rendaient la vrille instable, étaient visiblement heureuses de se délier la langue. Au total, 20 personnes et... 20 bouteilles de vin!
L'expression «apportez votre vin» prend ici tout son sens. Une majorité de sacs bruns à l'effigie de la SAQ et quelques autres contenant des «vins de cépage» embouteillés au Québec (dont un chic Dunsbury Bin 1992) à faire frémir les estomacs les plus costauds mais surtout le patron du resto dépité de devoir servir ici des perles aux pourceaux («caviar for the generals», pour les anglos). Enfin, il en a vu d'autres.
L'espion qui avinait les verres avait vivement envie de voir de quoi il en buvait. La vérité est dans le sac, dit le proverbe, à moins qu'elle ne soit dans un cul-de-sac. À quelques exceptions près, ce ne fut pas le cas. Si la qualité des vins était en deçà de la qualité de la cuisine, l'ensemble était tout de même du calibre de vins de soif de bon niveau avec, parfois, de bons petits crus de derrière les fagots, apportés pour l'occasion par des couples dont la table agissait à titre de préliminaires à ce qui allait suivre après le repas. Des mordus avaient même prévu la demi-bouteille d'Yquem sur les pâtisseries orientales, versé, bien sûr, dans les verres appropriés. La classe, quoi.
Mais revenons sur le plancher. Côté anglophone, pas vraiment de surprise. Ici, les palais s'accrochent et mordent comme s'ils avaient besoin d'un solide échafaudage boisé pour saisir tout le paysage du vin en bouche. How is your wine? «Very tasty, that's the way I like it!», me dit l'un d'eux après avoir englouti une première bouteille de Cabernet Sauvignon Grey Fox de Californie et avant d'attaquer la seconde.
À la même table se sont succédé dans le désordre les Merlot Turning Leaf de Gallo, Woodbridge de Mondavi, Zinfandel Stone Cellars de Beringer et, ô surprise, une Syrah EXP Toasted Head de Californie: «Love the style with gobles and gobles of stewed fruits and this smokey woody part to it... It's like swallowing the entire wooden vat! It feels so good and warm, like a jelly candy down my throat», a lancé une jeune femme en verve, liant le geste à la parole, avant d'ajouter: «Would you like to try it?» Thanks, I prefer jelly beans, lui ai-je répondu tout de go. De toute façon, un espion, ça ne boit pas. Heureusement.
Alternance des langues et changement de continent car, côté franco, Espagne, Italie et France se partageaient la faveur des dîneurs. Des classiques, en somme: Sangre de Toro, Hoya de Cadenas, Perdera Argiolas et un très populaire Laguna de la Nava 2000 Gran Reserva pas piqué des hannetons, qui a fait dire à celui qui l'avait apporté que c'était ni plus ni moins le meilleur! «Attends de goûter à cet Arzuaga Crianza 2004 de la Ribera del Duero, pis tu m'en donneras des nouvelles», a lancé son voisin d'en face, assuré de l'emporter aux yeux de sa blonde qui, elle-même, s'y connaissait plus en matière de merguez que de vins. Ça tranchait en tout cas sur les Prince Philippe de Bourgogne, Réserve de Louis Eschenauer et autres tue-soif égarés sur la table.
Dans le lot, cependant, un vin que j'ai aussitôt reconnu, soit le San Martin 2005 Santa Pazienza Di Leonardo. «Ils en ont parlé dans Le Devoir cette semaine», a avancé la sommelière en herbe du groupe avant de poursuivre: «Vous le connaissez?» Moi, vous savez... Ici, le connaisseur, c'est plutôt le patron. N'écoutant que le coeur de l'espion qui battait pour la belle, je lui ai aussitôt glissé dans le creux de l'oreille: il paraîtrait qu'ils vont parler la semaine prochaine dans ce même Devoir du Malbec argentin 2005 de Fabre-Montmayou à moins de 20 $. C'est le patron qui me l'a dit: normal, il a des oreilles tout le tour de la tête!
- Potentiel de vieillissement du vin 1: moins de cinq ans; 2: entre six et dix ans; 3: dix ans et plus.
La vinterrogation de la semaine
«J'ai reçu en cadeau votre guide de vins à moins de 25 $ et l'apprécie beaucoup: clair, pratique, bien organisé. Bravo! Une question: auriez-vous des suggestions de bons vins sans alcool pour ceux qui aiment le vin mais craignent l'alcool?»
Jean Gervais
J'ai mis un espion là-dessus et il m'est revenu avec un cabernet sauvignon, un merlot et un chardonnay de la maison californienne Ariel, payés 6,99 $ à Québec. Le caractère du cépage y est mais pas l'alcool. De toute façon, c'est bien connu, l'abus de modération nuit gravement à la consommation.
***
Les vins de la semaine
La belle affaire - De Conti, La Truffière 2005 Bergerac, 12,60 $, n° 10846000
Luc de Conti a le coeur sur la main. Discret et généreux mais aussi futé, il affectionne les vins purs qui affichent style et authenticité. Toute la production du Château Tour des Gendres va dans ce sens. Ce merlot, qui a la chance d'avoir le malbec comme mentor, n'y échappe pas. Couleur, coffre, étoffe et mâche: rien que du bon! 1.
Viognier 2005, Bonny Doon Vineyard, Central Coast, Californie. 19,75 $, 500 ml, n° 10744724
Si le caractère confit à peine botrytisé dilue quelque peu le message du cépage, il n'en demeure pas moins que ce moelleux riche et aromatique offre une fiesta au palais dont il est bien difficile de se passer. C'est exotique, onctueux, ponctué d'une subtile vitalité qui le porte comme un albatros au-dessus des mers. Formidable apéro ou divin dessert, voire les deux. 1.
La primeur en blanc - Eroica 2006, Riesling, Château Ste Michelle, Washington State, 27,20 $, n° 10749681
Le partenariat avec le Dr Loosen, vigneron en Moselle, offre un résultat des plus pertinents. La nature du cépage se dégage avec précision, brillance et clarté grâce à son registre floral et citronné, mais c'est en bouche que la rondeur et l'opulence l'emportent sur le minéral typique des schistes allemands. 2.
La primeur en rouge - Château Thébot 2003, Bordeaux, 20,95 $, n° 10389005
Pas des plus compliqués, il est vrai, mais un immense plaisir de bouche immédiat avec ses tanins fruités frais et abondants, au moelleux resserré dans les courbes par une mâche qui lui assure à la fois relief et étoffe. L'occasion à bon prix de s'offrir ce millésime taillé pour les gourmands. 1.
Le vin plaisir - Malbec 2005, Fabre-Montmayou, Lujan de Cuyo, Mendoza, 18,40 $, n° 10326080
Le style est moderne mais pas moins sérieux avec, ici, un malbec gonflé à bloc derrière des tanins qui se veulent abondants, tendres et veloutés mais aussi affirmés derrière une étonnante robe bleutée. Flaveurs accrocheuses et peu acides où se jouent la mûre et la framboise susceptibles de taquiner le magret de canard. 1.
***
- Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2008 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.
Posez vos questions sur www.jeanaubry.typepad.com/ledevoir.
Pour y parvenir, nul autre que votre humble serviteur déguisé en espion d'un soir derrière son tablier et son tire-bouchon. La cible? Un populaire restaurant «apportez votre vin» situé angle Villeneuve et de Bullion à Montréal et qui, «peoplelissons» un peu, aurait déjà fait pédaler un certain Pierre Foglia dans la semoule, paraît-il.
Le ballet a rapidement démarré vers 19h. D'abord deux groupes, dont l'un anglophone, d'une belle jeunesse saine et pétante de santé, truffé de jolies filles qui, si elles me rendaient la vrille instable, étaient visiblement heureuses de se délier la langue. Au total, 20 personnes et... 20 bouteilles de vin!
L'expression «apportez votre vin» prend ici tout son sens. Une majorité de sacs bruns à l'effigie de la SAQ et quelques autres contenant des «vins de cépage» embouteillés au Québec (dont un chic Dunsbury Bin 1992) à faire frémir les estomacs les plus costauds mais surtout le patron du resto dépité de devoir servir ici des perles aux pourceaux («caviar for the generals», pour les anglos). Enfin, il en a vu d'autres.
L'espion qui avinait les verres avait vivement envie de voir de quoi il en buvait. La vérité est dans le sac, dit le proverbe, à moins qu'elle ne soit dans un cul-de-sac. À quelques exceptions près, ce ne fut pas le cas. Si la qualité des vins était en deçà de la qualité de la cuisine, l'ensemble était tout de même du calibre de vins de soif de bon niveau avec, parfois, de bons petits crus de derrière les fagots, apportés pour l'occasion par des couples dont la table agissait à titre de préliminaires à ce qui allait suivre après le repas. Des mordus avaient même prévu la demi-bouteille d'Yquem sur les pâtisseries orientales, versé, bien sûr, dans les verres appropriés. La classe, quoi.
Mais revenons sur le plancher. Côté anglophone, pas vraiment de surprise. Ici, les palais s'accrochent et mordent comme s'ils avaient besoin d'un solide échafaudage boisé pour saisir tout le paysage du vin en bouche. How is your wine? «Very tasty, that's the way I like it!», me dit l'un d'eux après avoir englouti une première bouteille de Cabernet Sauvignon Grey Fox de Californie et avant d'attaquer la seconde.
À la même table se sont succédé dans le désordre les Merlot Turning Leaf de Gallo, Woodbridge de Mondavi, Zinfandel Stone Cellars de Beringer et, ô surprise, une Syrah EXP Toasted Head de Californie: «Love the style with gobles and gobles of stewed fruits and this smokey woody part to it... It's like swallowing the entire wooden vat! It feels so good and warm, like a jelly candy down my throat», a lancé une jeune femme en verve, liant le geste à la parole, avant d'ajouter: «Would you like to try it?» Thanks, I prefer jelly beans, lui ai-je répondu tout de go. De toute façon, un espion, ça ne boit pas. Heureusement.
Alternance des langues et changement de continent car, côté franco, Espagne, Italie et France se partageaient la faveur des dîneurs. Des classiques, en somme: Sangre de Toro, Hoya de Cadenas, Perdera Argiolas et un très populaire Laguna de la Nava 2000 Gran Reserva pas piqué des hannetons, qui a fait dire à celui qui l'avait apporté que c'était ni plus ni moins le meilleur! «Attends de goûter à cet Arzuaga Crianza 2004 de la Ribera del Duero, pis tu m'en donneras des nouvelles», a lancé son voisin d'en face, assuré de l'emporter aux yeux de sa blonde qui, elle-même, s'y connaissait plus en matière de merguez que de vins. Ça tranchait en tout cas sur les Prince Philippe de Bourgogne, Réserve de Louis Eschenauer et autres tue-soif égarés sur la table.
Dans le lot, cependant, un vin que j'ai aussitôt reconnu, soit le San Martin 2005 Santa Pazienza Di Leonardo. «Ils en ont parlé dans Le Devoir cette semaine», a avancé la sommelière en herbe du groupe avant de poursuivre: «Vous le connaissez?» Moi, vous savez... Ici, le connaisseur, c'est plutôt le patron. N'écoutant que le coeur de l'espion qui battait pour la belle, je lui ai aussitôt glissé dans le creux de l'oreille: il paraîtrait qu'ils vont parler la semaine prochaine dans ce même Devoir du Malbec argentin 2005 de Fabre-Montmayou à moins de 20 $. C'est le patron qui me l'a dit: normal, il a des oreilles tout le tour de la tête!
- Potentiel de vieillissement du vin 1: moins de cinq ans; 2: entre six et dix ans; 3: dix ans et plus.
La vinterrogation de la semaine
«J'ai reçu en cadeau votre guide de vins à moins de 25 $ et l'apprécie beaucoup: clair, pratique, bien organisé. Bravo! Une question: auriez-vous des suggestions de bons vins sans alcool pour ceux qui aiment le vin mais craignent l'alcool?»
Jean Gervais
J'ai mis un espion là-dessus et il m'est revenu avec un cabernet sauvignon, un merlot et un chardonnay de la maison californienne Ariel, payés 6,99 $ à Québec. Le caractère du cépage y est mais pas l'alcool. De toute façon, c'est bien connu, l'abus de modération nuit gravement à la consommation.
***
Les vins de la semaine
La belle affaire - De Conti, La Truffière 2005 Bergerac, 12,60 $, n° 10846000
Luc de Conti a le coeur sur la main. Discret et généreux mais aussi futé, il affectionne les vins purs qui affichent style et authenticité. Toute la production du Château Tour des Gendres va dans ce sens. Ce merlot, qui a la chance d'avoir le malbec comme mentor, n'y échappe pas. Couleur, coffre, étoffe et mâche: rien que du bon! 1.
Viognier 2005, Bonny Doon Vineyard, Central Coast, Californie. 19,75 $, 500 ml, n° 10744724
Si le caractère confit à peine botrytisé dilue quelque peu le message du cépage, il n'en demeure pas moins que ce moelleux riche et aromatique offre une fiesta au palais dont il est bien difficile de se passer. C'est exotique, onctueux, ponctué d'une subtile vitalité qui le porte comme un albatros au-dessus des mers. Formidable apéro ou divin dessert, voire les deux. 1.
La primeur en blanc - Eroica 2006, Riesling, Château Ste Michelle, Washington State, 27,20 $, n° 10749681
Le partenariat avec le Dr Loosen, vigneron en Moselle, offre un résultat des plus pertinents. La nature du cépage se dégage avec précision, brillance et clarté grâce à son registre floral et citronné, mais c'est en bouche que la rondeur et l'opulence l'emportent sur le minéral typique des schistes allemands. 2.
La primeur en rouge - Château Thébot 2003, Bordeaux, 20,95 $, n° 10389005
Pas des plus compliqués, il est vrai, mais un immense plaisir de bouche immédiat avec ses tanins fruités frais et abondants, au moelleux resserré dans les courbes par une mâche qui lui assure à la fois relief et étoffe. L'occasion à bon prix de s'offrir ce millésime taillé pour les gourmands. 1.
Le vin plaisir - Malbec 2005, Fabre-Montmayou, Lujan de Cuyo, Mendoza, 18,40 $, n° 10326080
Le style est moderne mais pas moins sérieux avec, ici, un malbec gonflé à bloc derrière des tanins qui se veulent abondants, tendres et veloutés mais aussi affirmés derrière une étonnante robe bleutée. Flaveurs accrocheuses et peu acides où se jouent la mûre et la framboise susceptibles de taquiner le magret de canard. 1.
***
- Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2008 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.
Posez vos questions sur www.jeanaubry.typepad.com/ledevoir.
Haut de la page

