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L'idée de grand vin

Jean Aubry   31 août 2007  Alimentation
François-Delphin d'Aulède de Lestonnac, aussi connu sous le nom de marquis d'Aulède et heureux propriétaire du Château Margaux au XVIIIe siècle, savait y faire quand venait le temps de bien boire. Pourquoi en aurait-il été autrement? Il n'avait pas encore été «raccourci» sous la Révolution par le très sélect Club des jacobins, alors pourquoi se priver? Profitons de la vie, pardi! C'est de la parcelle dite «du piquet», reconnue pour livrer parmi les meilleurs raisins du domaine, que l'homme tirait sa consommation annuelle de vin, laissant au personnel maison d'autres cuvées, plus étriquées et de faible degré. L'idée de grand vin voyait le jour.

De l'autre côté de la Méditerranée, près de Rome, à une époque où les connaissances en vinification étaient aussi rares qu'un plant d'astragale à Blanc-Sablon, l'idée de grand vin émergeait tout doucement. Nous sommes en 43 après Jésus-Christ... et pas l'ombre d'une succursale de la Société des alcools du Québec à l'horizon, ni même de conseillers en vin habiles à renseigner le chaland de passage. C'est dire le désarroi d'un certain Pline, qui doit alors se rabattre sur le traité d'Asclépiade pour reconnaître une hiérarchie de crus. Le fameux cécube arrive évidemment en tête, suivi de près par le falerne, puis par des vins d'Albe et de Sorrente comme troisièmes grands crus, sans oublier le vin de Setia qui, à l'époque, avait été le préféré d'Auguste. Ces vins s'élevaient à ce point au-dessus de la mêlée qu'ils valaient aux amphitryons qui les servaient jusqu'au petit matin du troisième jour d'orgies tous azimuts les éloges des Crassus, Orata, Lucullus, César et confrérie.

Si les grands vins d'alors étaient plus reconnus pour leurs vertus médicinales que pour leurs flaveurs, disons, «particulièrement particulières», ils s'affichaient aussi comme de véritables passeports pour la réussite de soirées mondaines pas piquées des hannetons. Un peu comme l'activité bisannuelle Montréal Passion Vin, service en tunique en plus. On y apprend qu'un certain Sergius Orata, sans doute gagné par la ferveur du grand vin, y pratiquait une joute oratoire qui n'aurait pas déplu à un Michel Chartrand ou même à un Jean Chrétien.

En effet, ce Sergius Orata était un homme fort recherché, comme nous l'apprennent les auteurs André Tchernia et Jean-Pierre Brun (Le Vin romain antique, Glénat). Son talent était «parfaitement adapté au logos sympaticos romain, la conversation de banquet, dans laquelle on s'efforce de briller sans être suffisant, de réfléchir ensemble sous tout sujet, de s'instruire mutuellement en mêlant au sérieux du savoir le sel de la plaisanterie. [...] Au cours de ces soirées au bord du golfe de Baïes, dans un mélange inextricable d'hellénisme, de réflexion médicale, d'intérêts financiers et d'authentique raffinement du goût, se dessinait un modèle de la vie de plaisir, en même temps que la critique gastronomique et l'art de la dégustation s'enracinaient dans la culture latine». Le grand vin allumait déjà un réverbère dans la nuit d'une humanité qui faisait ses marques.

Mais revenons à l'idée de grand vin, à son esprit, à son essence. Ou plutôt, tiens, à celui qui n'arrive pas à l'être et en devient le second. Car ils sont maintenant légion, les seconds, pour ne pas dire les troisièmes vins de crus réputés et d'autres qui le sont moins. Sont-ils moins spirituels pour autant? Prenons le cas du Château Margaux et de son second vin, le Pavillon Rouge. Il va sans dire que le marquis d'Aulède s'en délecterait bien plus aujourd'hui que du grand vin de l'époque, mais il serait aussi surpris d'apprendre que la production de ce Pavillon Rouge, qui a vu le jour en 1908, n'a cessé de croître depuis lors pour... accroître la qualité du premier vin. Il serait aussi ébahi de constater qu'un troisième vin est aujourd'hui produit afin d'élever la qualité du second!

Si la pratique est menée dans les règles de l'art à Margaux, force est de constater que la multiplication actuelle de cuvées dans le vignoble (pour épater la galerie, le critique et sa belle-mère) joue parfois dans le sens contraire en appauvrissant trop souvent ces «entrées de gamme» qui sont le fer de lance des maisons. Résultat? Des vins parfois dénués de caractère, tristes comme la pluie. Les rudes batailles commerciales que se livre actuellement l'industrie pour se tailler une place au soleil n'offrent pas, du moins pour l'instant, l'impression de vouloir inverser la tendance. François-Delphin d'Aulède de Lestonnac peut dormir en paix.

Deux cuvées

Deux cuvées seulement: le Corton en rouge et le Corton-Charlemagne en blanc. Pas de quoi se casser la tête. Proposé en début de semaine par un amateur amoureux de bourgogne et dégusté à l'aveugle, le Corton-Charlemagne 1996 du Domaine Bonneau du Martray est venu chercher dans mon substrat marno-calcaire intérieur une délicieuse coulée d'émotions. Du grand, du très grand vin, que j'avais peine à situer tant l'ampleur subtilement détaillée du chardonnay sapait à la base ce qu'il me restait d'intuition.

Mission Haut-Brion 1995 Chardonnay jurassien 1996? J'étais ailleurs. Celles et ceux qui se sont procuré cette merveille à l'époque (102,75 $ - n° 868976) pourront encore rêver pendant plus de 20 ans, car derrière sa robe or, le vin fait alterner le moelleux et la vivacité, la profondeur et la vigueur avec un équilibre rarement rencontré. Le fruité y est souverain et les dérivés boisés parfaitement intégrés. Inimitable, quels que soient le continent ou les intentions, et tout simplement royal.

- Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus.

- Le Guide Aubry 2008 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $, paraîtra en octobre prochain.

www.jeanaubry.typepad.com/ledevoir
***

Les vins de la semaine
La belle affaire
Solaz 2004, Osborne, Vino de la Tierra de Castilla
(12,25 $ - n° 610188)

Cet assemblage tempranillo-cabernet sauvignon est comme deux larrons en foire tant la complémentarité est évidente. Texture serrée du premier, fraîcheur et structure du second résument un vin de corps bien vissé dans ses sabots, au fruité franc et judicieusement boisé. À défaut de taureau, prenez l'entrecôte grillée par les cornes. 1.

Le pinot noir

Mas Borras 2005, Torres,

Penedès (29,60 $ - n° 856039)

Un boisé des plus sophistiqués laisse tout de même respirer ici un pinot noir mûr et particulièrement gracieux, au profil velouté invitant et doucement musclé, même si on souhaiterait un peu plus d'allonge en finale. Une belle bouteille à servir sur votre prochain bourguignon. 2.

La primeur en blanc

S'elagas 2005, Nuragus

di Cagliari, Argiolas

(15,65 $ - n° 10675159)

Imaginez la rencontre d'un sémillon sémillant, d'un garganega gaga et d'un viognier fleurant bon la pêche jaune. Voilà à peu près le profil de ce nuragus diablement exotique derrière sa robe jaune vert chaud, ses arômes tendres de printemps et ses saveurs rondes, pleines, chaudes et peu acides, suaves et pénétrantes. Un voyage dans l'île à peu de frais! 1.

La primeur en rouge

Sangiovese 2005, Bonny Doon Vineyard

(23,70 $ - n° 10268431)

Pour le visuel, fiez-vous à la lecture de la contre-étiquette: un régal, comme à l'endos de votre boîte de céréales préférées. Pour le reste, un morceau de bravoure surdimensionnée où un fruité magnifique, malicieux et musclé vous accompagne avec plénitude, fraîcheur, générosité et vinosité. Calmera les grosses fourchettes ou j'en perds mon latin! 2.

Le vin plaisir

Muscadet Excellence 2005, Domaine de la Haute-Févrie (15,75 $ - n° 10516369)

Cette maison, découverte au dernier Salon des vins de Loire, à Angers, entre Huet et Luneau-Papin, est désormais incontournable. Ici, les vieilles vignes de melon de bourgogne (50-60 ans) ancré sur les pierres bleues (amphybolites) livrent une haute définition fruitée sans rechigner sur la densité et la pureté minérale. Top! 3.






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  • Roland Cote
    Abonné
    vendredi 31 août 2007 10h00
    Vins de la Loire
    « Nous allons passer 2 semaines de repos sur le bord de l'atlantique pres de La Baule. J'amerais avoir des suggestions de vignobles et restaurants que vous pouvez me suggerer.
    Roland Cote
    DuBois Pennsylvanie USA
    rolandc3@verizon.net »

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